Ovnis : l'enquête déclassifiée
Dossier de synthèse


© Éditions Albin Michel, 2025
_À ceux qui doutent…_
« Que chacun raisonne en son âme et conscience. »
Albert Einstein
# Sommaire
[Introduction](pre_001.xhtml)
[1\. « Des technologies infiniment supérieures à celles dont nous disposons… »](chap_000_000_000_001_000_000_000.xhtml)
[2\. Soucoupes volantes](chap_000_000_000_002_000_000_000.xhtml)
[3\. L’énigme Roswell](chap_000_000_000_003_000_000_000.xhtml)
[4\. Le choix de la désinformation](chap_000_000_000_004_000_000_000.xhtml)
[5\. Des Ovnis au-dessus de Washington](chap_000_000_000_005_000_000_000.xhtml)
[6\. La désinformation s’organise](chap_000_000_000_006_000_000_000.xhtml)
[7\. La sécurité nationale face au risque Ovnis](chap_000_000_000_007_000_000_000.xhtml)
[8\. Déni total](chap_000_000_000_008_000_000_000.xhtml)
[9\. Un phénomène mondial](chap_000_000_000_009_000_000_000.xhtml)
[10\. Révélations](chap_000_000_000_010_000_000_000.xhtml)
[11\. « Des engins non identifiés » sont filmés par des avions de chasse](chap_000_000_000_011_000_000_000.xhtml)
[12\. Le Congrès prend l’initiative](chap_000_000_000_012_000_000_000.xhtml)
[13\. Le trouble des dirigeants de la CIA](chap_000_000_000_013_000_000_000.xhtml)
[14\. L’heure est à la transparence](chap_000_000_000_014_000_000_000.xhtml)
[15\. Un air de « déjà-vu »](chap_000_000_000_015_000_000_000.xhtml)
[16\. Le Congrès face au Pentagone](chap_000_000_000_016_000_000_000.xhtml)
[17\. L’administration Trump en action](chap_000_000_000_017_000_000_000.xhtml)
[18\. Les Ovnis, de Stanford à Harvard](chap_000_000_000_018_000_000_000.xhtml)
[19\. Ultimes révélations](chap_000_000_000_019_000_000_000.xhtml)
[Conclusion](appen_001.xhtml)
[Notes](appcrit_001.xhtml)
[Bibliographie](appcrit_002.xhtml)
[Remerciements](appen_002.xhtml)
# Introduction
Les conditions de vol sont idéales en ce mois de novembre 2004. Un temps clair et dégagé, avec un soleil qui illumine l’océan Pacifique. Il n’y a pas de nuages, pas de vent, rien qui puisse perturber l’exercice matinal auquel se livre l’escadron des Black Aces, l’unité d’élite des pilotes de chasse de la marine américaine, l’US Navy.
Les avions évoluent à moins d’une centaine de kilomètres des côtes au large de San Diego, au sud-ouest de la Californie. Ils ont décollé un peu plus tôt du porte-avions _USS Nimitz_ , qui embarque plus de quatre-vingts aéronefs. Avec 330 mètres de long et plus de 100 000 tonnes, le puissant navire amiral est escorté d’un sous-marin, de diverses frégates ainsi que d’un destroyer, l’ _USS Princeton_ , dont les nouveaux radars sont considérés comme étant les plus performants du monde.
Ce matin-là, ils signalent une intrusion. Un objet vient d’apparaître dans leur champ de détection. Il est à 80 000 pieds, soit près de 25 kilomètres d’altitude, pratiquement le double de la capacité maximale que peut atteindre le Rafale français ou le F-18 américain.
Kevin Day, le chef opérateur radar du _Princeton_ , est perplexe.
Et il n’est pas au bout de ses surprises.
En moins d’une seconde, l’objet vient de descendre à un peu plus de 28 000 pieds et se positionne en vol stationnaire. Le marin est stupéfait. C’est très simple, aucun objet conventionnel n’est capable de telles prouesses. N’importe quel avion serait même purement et simplement pulvérisé par de telles forces d’accélération.
Son supérieur n’hésite pas une seconde. Cela fait déjà deux semaines que ces anomalies se répètent à proximité du territoire national, et le traumatisme du 11-Septembre est encore dans tous les esprits. Il ordonne au commandant David Fravor, le chef d’escadron des Black Aces, de mettre un terme à l’exercice pour aller intercepter l’intrus.
Fravor, qui vient tout juste d’arriver dans la zone d’entraînement, s’exécute et réoriente son F-18 Hornet.
Ce genre d’imprévus, le commandant ne les compte plus. Afghanistan, Irak, et bien d’autres, à quarante ans passés, il a été de toutes les opérations, menant des attaques au sol comme des missions de reconnaissance ou de supériorité aérienne. C’est l’un des pilotes les plus expérimentés de la Navy. C’est aussi l’un des plus doués, étant passé par la célèbre école Top Gun. Avec ses cheveux courts, son visage ordinaire éclairé par un regard avenant et sa diction de militaire pesée au trébuchet, il n’a cependant ni l’apparence ni la désinvolture bravache d’un Tom Cruise.
Lorsqu’il parvient au « point de convergence », Fravor compte un officier derrière ses épaules ainsi qu’un avion derrière ses ailes, piloté par sa camarade Alex Dietrich.
Concentrés, tous scrutent les environs et ne voient rien sinon un ciel vide. Du moins, jusqu’à ce que Fravor baisse le regard vers la mer. Il découvre avec stupeur, sous la surface, quelque chose « _de la taille d’un Boeing 737_ », analyse-til, créant des remous blancs qui contrastent avec le bleu éclatant de l’océan. Les quatre officiers regardent cette scène improbable et repèrent, quelques mètres à peine au-dessus des vagues, quelque chose « _de blanc_ », « _d’ovale_ », ayant « _la forme d’un Tic-Tac_ ».
L’objet « _ne plane pas comme un avion_ », pas plus qu’il ne « _stationne comme un hélicoptère_ ». Ses mouvements sont « _erratiques_ », avec un mélange d’accélérations en ligne droite, de demi-tours et de virages à quatre-vingt-dix degrés, sans aucune inertie. « _Comme s’il faisait des vérifications à différents endroits de l’objet sous l’eau_ », suppose alors Fravor.
Les militaires poursuivent, ébahis, leurs observations et constatent avec sidération qu’il n’a pas non plus « _d’ailes_ », « _de rotors_ », ni plus généralement « _aucun moyen de propulsion discernable_ »… L’objet est tout simplement « _impossible_ », et pourtant il est là, et bien là.
« _Whaou, ça c’est intéressant !_ » s’écrie soudainement Fravor, engageant dans la foulée une manœuvre directe de rapprochement.
L’objet « _grimpe_ » en altitude, et commence une sorte de danse chorégraphiée avec l’avion de chasse, l’un et l’autre se tournant autour « _en dessinant un cercle_ ». Bientôt, les deux ne sont plus qu’à quelques centaines de mètres. Le commandant a tout loisir de l’observer en détail. Il note qu’il a peu ou prou la même dimension que son avion, soit à peu près 15 mètres, une surface d’un blanc immaculé sans aucune aspérité, pas de panache d’échappement. C’est un cylindre presque parfait, le genre de forme qui n’est pas faite pour voler mais pour tomber.
Après un instant, Fravor prend une initiative. Il décide de rompre le cercle afin de couper la trajectoire de l’autre. Face à cette manœuvre « _agressive_ », l’objet accélère à une vitesse prodigieuse et « _disparaît_ », littéralement, en « _un clin d’œil_ ».
Alors que les avions rentrent se poser, l’objet réapparaît… au point de rencontre de l’exercice initial pourtant tenu secret, y compris de l’équipage du groupe aéronaval.
Comment ? Pourquoi ? Les questions viendront plus tard, les réponses jamais.
En attendant, un nouvel avion décolle, cette fois équipé d’une caméra infrarouge conçue pour la reconnaissance de cibles. Il file droit vers l’objet.
Après plusieurs minutes de vol, le pilote Chad Underwood n’en revient pas. Le « Tic-Tac » est bien là. S’il perturbe les appareils électroniques et dégrade la qualité des instruments d’enregistrement, quelques dizaines de secondes de vidéo de l’objet seront immortalisées, avant qu’il ne pousse une accélération foudroyante et disparaisse, cette fois définitivement.
Cet incident, si effarant qu’il soit, n’est pas isolé. Certains sont mêmes plus critiques, et intriguent peut-être encore davantage.
Trente-sept ans auparavant, une nuit de mars 1967, sur la base militaire de l’US Air Force à Malmstrom dans le Montana. Des soldats paniquent en voyant un objet lumineux rougeâtre flotter au-dessus de ce site stratégique. Que penser lorsque, croyant à une attaque soviétique – on est en pleine Guerre froide –, le capitaine Robert Salas décide de mettre en position de lancement les missiles intercontinentaux de 35 tonnes, chargés de leurs têtes nucléaires, et qu’il en perd instantanément le contrôle ? Est-il possible d’imaginer la perplexité de l’équipe d’enquête lorsqu’elle découvre que des impulsions électromagnétiques ciblées ont neutralisé le système de commande, alors qu’aucune puissance de l’époque ne maîtrisait une telle technologie ? Une hallucination collective ? Mais alors comment interpréter la signature entre les États-Unis et l’Union soviétique d’un accord secret pour s’alerter en cas de lancement accidentel de missiles nucléaires par l’intervention « _d’engins inconnus_[1](appcrit_001.xhtml#F1) » ?
Depuis la Seconde Guerre mondiale, des centaines de milliers de témoignages ont été recensés un peu partout dans le monde, un chiffre d’autant plus significatif que moins d’un incident sur dix serait rapporté _._ La très grande majorité des cas s’explique parfaitement. Que ce soit l’entrée de comètes dans l’atmosphère, la multiplication des satellites de télécommunication, les vols de drones, d’avions, de lanternes chinoises ou encore l’intervention de phénomènes orageux atypiques comme les farfadets ou les jets bleus, ces méprises sont légion. Selon le Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (GEIPAN), service du CNES dédié à l’étude de ces phénomènes, 97 % des témoignages en France ont une explication rationnelle. Seuls 3 % entrent dans la catégorie des « phénomènes aérospatiaux de type D », qui restent inexplicables en dépit de la précision des témoignages et de la qualité des éléments matériels recueillis[2](appcrit_001.xhtml#F2). Cela semble peu, c’est en réalité considérable, d’autant plus que s’y ajoutent des milliers de témoignages de militaires, dont plusieurs dizaines voire centaines recoupés par des sources multiples, comme des données radars, des photos, des vidéos.
Hier encore, les Ovnis relevaient du folklore hollywoodien, du délire complotiste ou des dérives sectaires, pas du débat public ou des enjeux stratégiques. Ils n’étaient pas simplement tabous, ils étaient _radioactifs_. Les aborder entraînait une réaction immédiate, parfois une désintégration sociale instantanée. Leur puissance évocatrice était d’ailleurs telle qu’ils ont été remplacés dans le vocabulaire officiel par l’expression moins connotée de « Phénomènes aérospatiaux non identifiés » (PAN).
Et pourtant, depuis la récente reconnaissance officielle du phénomène par le Pentagone, tout a changé. Leur réalité n’est plus contestée. Cette partie-là du débat est même tranchée.
Oui, des Objets volants non identifiés existent.
Sans compter les milliers de vidéos qui proviennent de journalistes, ou de simples citoyens publiant sur les réseaux sociaux les phénomènes qu’ils ont filmés avec leur téléphone portable[3](appcrit_001.xhtml#F3), celles enregistrées par des avions de chasse de l’US Navy et les témoignages des pilotes qui les accompagnent et qui ont pris à revers des décennies de déni.
Barack Obama lui-même a reconnu publiquement qu’il y a des « _objets dans le ciel dont on ne sait pas ce qu’ilssont, dont on ne peut expliquer comment ils bougent, ni leurs trajectoires_ ». Une déclaration qui s’inscrit à l’unisson de celles des plus hauts responsables du renseignement américain, comme John Ratcliffe – actuel directeur de la CIA, qui fut directeur national du renseignement sous Trump I –, Avril Haines – qui a été directrice nationale du renseignement sous Biden – ou encore Mike Waltz – conseiller à la sécurité nationale de Trump.
Ce débat, parce qu’il est existentiel, parce qu’il est structurant, est devenu incontournable.
Il est aujourd’hui porté par une offensive politique tous azimuts de parlementaires américains qui, s’estimant trahis par des décennies de désinformation de la part des autorités militaires, essaient désormais de contraindre le Pentagone à la transparence. Depuis quelques mois et parfois quelques années, des programmes d’enquête aux noms évocateurs, comme l’Unidentified Aerial Phenomena Task Force, ont été créés, des rapports officiels du Pentagone publiés, tandis que des auditions sous serment se tiennent régulièrement devant le Congrès. Avec le retour de Trump au pouvoir, « tout est possible ». Le nouveau directeur de la CIA, le nouveau secrétaire d’État à la Défense, le conseiller du président chargé de la sécurité nationale, tous se sont emparés du sujet, et le locataire de la Maison Blanche lui-même a promis de faire toute la lumière sur le dossier.
Ce mouvement nouveau et vertigineux ne provient pas uniquement du monde politique ou militaire. À Stanford ou à Harvard, l’élite de la recherche universitaire s’organise pour faire elle aussi la différence. Des médias traditionnels jusqu’aux influenceurs d’un nouveau genre, tous relaient les nouvelles autour de ce phénomène maintenant entré dans le champ public.
Cette actualité est encore largement ignorée en France, même si pour la première fois une table ronde dédiée au sujet, à laquelle je suis intervenu, a été organisée au Paris Defense and Strategy Forum par l’Académie militaire des armées en mars 2025. C’est crucial, car les faits sont là et ils doivent être examinés sans a priori. Il ne s’agit pas de « croire » mais de comprendre. Il ne s’agit pas de foi mais de science. Il faut aborder sérieusement les Ovnis pour ce qu’ils sont : une question existentielle autant qu’un enjeu politique et stratégique aux conséquences potentielles sans équivalent.
# 1.
« Des technologies infiniment supérieures
à celles dont nous disposons… »
Dans l’imaginaire collectif, les Ovnis incarnaient encore il y a peu une forme de légende moderne, une source sans fin d’inspiration pour les créateurs de films catastrophe ou les auteurs de science-fiction. Dans les librairies, aujourd’hui, les quelques ouvrages disponibles en « non-fiction » sur le sujet sont toujours classés dans les rayons « ésotérisme et paranormal », une sous-catégorie des sciences humaines qui regroupe des domaines aussi variés que les sciences de l’éducation, la sociologie, la religion, la mythologie ou même la psychiatrie. Un voisinage assez révélateur de la manière dont le sujet est encore parfois appréhendé.
En prenant un peu de recul, ce constat doit interroger.
Il invite même à questionner certains réflexes : comment un sujet qui n’avait rien de « drôle » à l’origine a-til pu susciter autant de sarcasmes et de moqueries sitôt qu’il était abordé dans les dîners en ville ou sur un plateau télévisé ? Comment les pilotes d’avions de ligne, confrontés à des objets susceptibles de présenter un risque pour la sécurité aérienne, en sont-ils venus à se taire par peur des conséquences pour leur carrière ?
Est-ce parce que certaines hypothèses paraissent trop improbables pour qu’elles soient ne serait-ce qu’envisagées ? Pourtant, les phénomènes à l’œuvre dans le monde de la physique quantique sont infiniment plus perturbants pour nos sens et notre esprit, et ils n’en demeurent pas moins bien « réels ».
Il y aurait environ dix fois plus d’étoiles dans l’Univers qu’il y a de grains de sable sur Terre, et la Voie lactée compterait à elle seule 40 milliards de planètes analogues à la Terre.
S’il n’y a pour le moment aucune « preuve absolue » d’une origine « exotique » de ces phénomènes observés depuis des décennies par d’innombrables témoins anonymes et des milliers de pilotes expérimentés, l’immensité et la complexité de l’Univers devraient imposer un minimum d’humilité dans l’expression, de réserve dans le jugement.
La nature « inexplicable » de ces objets, en dépit de tous les progrès technologiques réalisés ces dernières années, justifie à elle seule qu’ils soient appréhendés autrement. Ils méritent plutôt des études sérieuses et rationnelles qu’un réflexe primitif de rejet ou de dérision.
C’est d’autant plus vrai que cette stigmatisation n’a certainement plus lieu d’être au regard de l’actualité, en particulier outre-Atlantique.
Il y a en effet un gouffre entre les élucubrations passées d’une secte égotique et le témoignage formulé sous serment devant le Congrès d’un pilote de chasse de l’US Navy, affirmant avoir été confronté à un « _objet aux capacités technologiques infiniment supérieures à celles dontdisposent les États-Unis_ », et dont le comportement « _défie les lois de la physique telles que nous les connaissons_ ».
Il y a un monde entre le canular d’une autopsie d’un petit être en latex diffusée en _prime time_ sur TF1 et les révélations fracassantes du _New York Times_ d’un programme secret d’enquête au sein du Pentagone.
Il y a précisément soixante-dix ans entre la première observation contemporaine de ce phénomène inexpliqué et la mobilisation d’élus, de militaires et de scientifiques pour tenter de le décrypter.
Par quel processus social et psychique, personnel et collectif, un tel cheminement a-til été possible ?
Lorsqu’en 1947 surviennent les premières vagues de témoignages, la Guerre froide s’installe dans les mots comme dans les esprits. Si les Ovnis d’alors ne sont peut-être pas prouvés, les risques qu’ils soulèvent sont bien réels. L’hypothèse d’une manipulation d’envergure par l’ennemi soviétique ne peut être écartée, la possibilité d’une hystérie de masse non plus. Alors que le monde est en proie à des bouleversements vertigineux, que l’Union soviétique avance ses pions sur le grand échiquier mondial, les dirigeants américains en général et ceux du Pentagone en particulier n’ont pas le luxe de se disperser. Dans ces conditions, comment les autorités peuvent-elles réagir face aux déclarations étonnantes de certains pilotes ? Que répondre devant les affirmations extraordinaires de citoyens sans histoires ? Que faire alors que la presse alimente continuellement le sujet ?
Reconnaître une certaine ignorance ? Ce serait admettre une forme d’impuissance.
Comment, dès lors, faire baisser une fièvre grandissante ?
Dès l’origine, la CIA identifie les risques ; dès l’origine, elle propose un traitement. Banaliser les témoignages, ridiculiser les témoins : c’est la meilleure manière de décrédibiliser le sujet et de lui ôter, en définitive, son pouvoir potentiellement déstabilisant.
Cette stratégie va être appliquée à la lettre et parvenir à faire croître le doute, jusqu’à ce que la réalité même du phénomène puisse être publiquement niée. La désinformation systémique mise en place par le Pentagone et la CIA va être tellement couronnée de succès qu’elle va conquérir les esprits, en Europe comme aux États-Unis. D’enjeu stratégique potentiel, les Ovnis sont relégués aux marges sectaires et complotistes. D’une question existentielle, ils deviennent un simple produit de divertissement. Les soucoupes volantes rejoignent Godzilla et les super-héros sur les étagères d’un imaginaire bien humain. Et elles y resteront soixante-dix ans… Il faudra attendre ces toutes dernières années, alors que l’Union soviétique n’est plus depuis près de quarante ans mais le monde pas moins troublé, pour qu’une nouvelle ère s’amorce enfin.
Après les premières révélations du _New York Times_ , de Politico et du _Washington Post_ menées dans des circonstances improbables par d’anciens hauts responsables du renseignement américain, les Ovnis redeviennent une réalité, tangible cette fois-ci. Aux croquis dessinés maladroitement par Georgette, retraitée ayant vu une sphère métallique dans son jardin, succèdent des vidéos infrarouges enregistrées par des avions de chasse. Aux éléments flous rapportés dans des canards locaux succèdent des témoignages précis formulés devant le Congrès. Aux dénégations mi-gênées mi-amusées de porte-parole du Pentagone succèdent les rapports officiels et les déclarations qui interpellent.
Il y a soixante-dix ans, le major Hector Quintanilla, dernier directeur du programme d’enquête et d’information Blue Book dans les années soixante, disait qu’il n’y avait « _aucune preuve de menace pour la sécurité nationale_ ». Aujourd’hui, le Pentagone reconnaît très exactement l’inverse, tandis que John Ratcliffe, ancien directeur national du renseignement et tout récent directeur de la CIA nommé par Donald Trump, reconnaît publiquement que ces objets non identifiés « _correspondent à des technologies que nous n’avons pas et, pour être franc, contre lesquelles nous ne pouvons pas nous défendre_ ».
Le chemin parcouru est considérable, et il est récent. Très récent. Tout l’objet de cette enquête est de l’expliquer. Comprendre comment un phénomène aussi critique a, dès l’origine, fait l’objet d’une désinformation parfaitement orchestrée, et comment une révolution copernicienne à la fois politique et scientifique est désormais à l’œuvre pour la renverser.
En soixante-dix ans, la question Ovni a totalement changé d’ère aux États-Unis. Il est temps qu’il en soit de même en France.
# 2.
Soucoupes volantes
La météo est radieuse en ce matin de juin 1947. Un soleil sans nuages, peu de vent, des conditions de vol parfaites, comme les aime Kenneth Arnold. Le jeune homme de trente-deux ans, marié et père de deux enfants, est à la tête de son entreprise, la Great Western Fire Control Supply, spécialisée dans la vente de systèmes de lutte contre les incendies. Une affaire qui l’amène à se déplacer en permanence dans les immenses étendues américaines, où il rend visite à ses clients en utilisant son avion personnel. Particulièrement maniable, offrant une belle visibilité avec son cockpit surélevé, le petit monomoteur à hélices est très prisé des aviateurs civils de l’époque. L’homme, qui cumule plusieurs milliers d’heures de vol, décolle au matin pour rejoindre la ville de Yakima, dans l’État de Washington. Il profite de l’occasion pour faire un détour par le mont Rainier, à la recherche d’un avion militaire disparu quelques mois plus tôt et surtout de la récompense promise à celui qui le retrouvera : 5 000 dollars de l’époque, l’équivalent de 70 000 euros aujourd’hui.
Alors qu’il vole à 2 800 mètres d’altitude, une lumière aveuglante, comme « _le reflet du soleil sur un miroir_ », attire son attention. Intrigué, Arnold en cherche rapidement la source ; de nouveaux flashes lui sautent aux yeux. Il baisse sa vitre, essuie ses lunettes, constate avec étonnement que les lumières persistent. Il change la direction de son avion, au cas où ce serait un mirage, mais elles sont toujours là, bien visibles. Il s’approche et découvre avec sidération qu’elles reflètent neuf objets brillants volant en diagonale. Stupéfait, il voit distinctement leur forme étrange, arrondie à l’avant et triangulaire à l’arrière ; sauf un qui ressemble plutôt à un boomerang.
Arnold est d’autant plus estomaqué par cette vision que les objets volent à grande vitesse. Il les chronomètre lorsqu’ils passent du mont Rainier au mont Adams, et calcule une vitesse de 1 800 km/h, le double de l’avion le plus rapide de l’époque. Alors qu’ils se déplacent manifestement très nettement au-dessus de la vitesse du son, aucun _bang_ supersonique ne se fait entendre. L’homme pense tout de suite à un prototype militaire puis s’inquiète d’avoir affaire à un avion soviétique.
Lorsqu’il atterrit à Yakima, l’entrepreneur raconte son expérience à des amis pilotes avant de redécoller aussitôt pour Pendleton, dans l’Oregon. Après avoir tenté de contacter en vain l’antenne locale du FBI et passé une nuit blanche, il se rend aux bureaux d’un journal du coin, avec la volonté d’éclaircir ses interrogations. L’armée mène peut-être habituellement des tests d’engins secrets dans la région. Il échange brièvement avec un journaliste, qui le trouve suffisamment crédible pour prendre quelques notes rapides tout en l’écoutant. Arnold témoigne avec précision et dépeint l’attitude en vol des objets comme « _erratique_ », ajoutant que leurs mouvements ressemblent à « _une soucoupe qui rebondirait sur l’eau_ ». Flairant la belle affaire, le journaliste rédige un article à sensation et se trompe : il décrit les objets volants comme ayant une forme de « _soucoupe_ », méprise qu’il transmet à l’Associated Press, le réseau national de presse.
La nouvelle va se répandre comme une traînée de poudre. En quelques heures, elle sera reprise en première page des grands quotidiens et fera simultanément une entrée fracassante dans les salons américains. Arnold devient une célébrité du jour au lendemain, sa maison croule sous plus de dix mille courriers et le téléphone n’arrête plus de sonner, réveillant même les enfants durant la nuit.
À peine deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale où des milliers de pilotes américains, britanniques, allemands et japonais rapportaient avoir été confrontés à des boules lumineuses dans l’indifférence générale, c’est l’histoire de Kenneth Arnold qui déclenche un phénomène mondial[1](appcrit_001.xhtml#F4). Dans les jours et semaines qui suivent, rien de moins que huit cents signalements d’objets volants inconnus affluent des quatre coins du pays, dont plusieurs auront un impact médiatique retentissant.
Ainsi de celui du 4 juillet 1947, jour de la fête nationale, où un avion d’United Airlines s’avance sur le tarmac de l’aéroport de la petite ville de Boise, dans l’Idaho. Alors que les deux pilotes s’apprêtent à décoller pour rejoindre Pendleton, la même ville où Arnold témoigna de son aventure, le speaker de la tour de contrôle leur lance une plaisanterie : « _Soyez à l’affût des soucoupes volantes !_ » dit-il en s’esclaffant.
Il ne croyait pas si bien dire.
À peine dix minutes après avoir quitté la terre ferme, alors qu’ils sont à un peu plus de 2 000 mètres d’altitude, les pilotes voient cinq objets « _plats et circulaires_ », « _plus grands qu’un avion_ » voler en V. Ils disparaissent puis réapparaissent soudainement, avec une différence de taille : ils ne sont plus cinq mais neuf…
L’avion de ligne les suit durant près de quinze minutes sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les pilotes appellent la tour de contrôle, qui ne détecte rien sur ses radars. L’hôtesse à qui ils demandent de venir corrobore pourtant leurs dires. Dès leur arrivée, ils rapportent la nouvelle. La crédibilité de ces témoins va provoquer un séisme dans l’opinion, avec un déluge d’articles sur ce qui sera bientôt appelé la « vague de 1947 », la première – et pas la dernière – de l’histoire contemporaine.
L’US Air Force, tout aussi concernée puisqu’elle est chargée de la sécurité aérienne des États-Unis, se résout à enquêter.
Le général Schulgen identifie très vite le danger : quelques témoins en mal de célébrité rapportent des observations fallacieuses, des individus ayant des « _sympathies communistes_ » en profitent pour multiplier les canulars dans le but de déstabiliser la société. Plus que des engins avancés soviétiques, l’Air Force pense avoir affaire à des agents russes infiltrés qui font croire à des extraterrestres. Elle dépêche ses hommes pour s’entretenir avec Arnold et les autres. Le lieutenant Frank Brown et le capitaine William Davidson mènent une enquête de voisinage sur l’entrepreneur, puis vont directement à sa rencontre. Arnold, très heureux de pouvoir enfin échanger avec une autorité officielle, les invite à dîner et leur présente d’autres témoins dès le lendemain. Les deux hommes repartent avec la conviction que leur interlocuteur est sincère, ainsi qu’ils l’écrivent dans le rapport qu’ils adressent à leur hiérarchie :
« […] _M. Arnold a réellement vu ce qu’il déclare avoir vu. Il est difficile de croire qu’un homme possédant cette personnalité et cette intégrité apparente puisse déclarer avoir vu des objets et rédiger un rapport tel qu’il le fit s’il ne les avait pas vus. Pour tout dire, si M. Arnold peut écrire un rapport d’une telle teneur sans avoir vu les objets qu’il prétend avoir vus, nous sommes d’opinion que M. Arnold s’est trompé de profession et ferait mieux d’écrire des romans._ »
Ce rapport est loin d’être isolé. Plusieurs documents confidentiels de l’US Air Force vont même plus loin, constatant que « _la situation autour des soucoupes volantes n’est pas imaginaire ni assimilable à des phénomènes naturels, quelque chose “vole” vraiment_ », que « _le phénomène rapporté est quelque chose de réel et ne relève pas de visions ou de la fiction_ », ou encore, plus hardi, que « _ces objets pourraient être des vaisseaux interplanétaires_[2](appcrit_001.xhtml#F5) ».
Pressée de questions, l’Air Force est contrainte de se positionner publiquement. Doit-elle reconnaître l’existence du phénomène, concéder son ignorance ou se réfugier dans le déni ?
S’agissant du cas d’Arnold, elle choisit la dernière option, concluant à un mirage. Elle pense alors calmer l’opinion, mais un autre incident va la mettre sous pression. Un objet s’écrase en pleine nuit dans un désert du Nouveau-Mexique, à quelques kilomètres d’une petite ville anonyme dont le nom va bientôt entrer dans l’Histoire.
# 3.
L’énigme Roswell
En cette nuit du 3 au 4 juillet 1947, une violente tempête éclate au-dessus du Nouveau-Mexique.
Un fermier, William « Mac » Brazel, entend un bruit d’explosion qui n’a rien à voir avec le tonnerre. Le lendemain, alors qu’il déplace ses moutons à quelques kilomètres du ranch, il découvre des débris éparpillés sur une bande de terrain d’un peu moins de cent mètres de large pour un kilomètre de long. Intrigué, il en ramasse quelques-uns qu’il stocke dans une grange.
Brazel vit coupé du monde, au beau milieu de vastes étendues semi-désertiques. Il n’a pas accès à la télévision, pas plus qu’aux journaux, et ce n’est que quelques jours après, lorsqu’il échange avec des voisins et son oncle, qu’il apprend l’actualité enflammée autour des soucoupes volantes. Le fermier fait le lien et prend la route, trois heures à travers les pistes pour prévenir le shérif de Roswell, auquel il explique avoir découvert des débris manifestement issus d’un crash. Le témoin est sérieux, l’homme de loi n’hésite pas une seconde. Il contacte la Roswell Army Air Field, la puissante base américaine du coin, la seule à être dotée à l’époque d’une flotte de bombardiers porteurs de l’arme atomique.
L’histoire se met en marche.
Lorsqu’il apprend la nouvelle, le dirigeant de la base aérienne, le colonel Blanchard, convoque immédiatement le major Jesse Marcel, qui jouera un rôle clé dans l’affaire.
L’homme vient de célébrer ses quarante ans. Après son service durant la Seconde Guerre mondiale, il est devenu le chef du renseignement de la base. Son poste est routinier mais stratégique. Il épluche des rapports, examine des clichés aériens, interprète des données de vol avec un objectif : traquer les percées technologiques des nations rivales, au premier rang desquelles figure l’Union soviétique.
Lorsqu’il est convoqué par son supérieur, Jesse Marcel ignore que sa vie est sur le point de basculer. Il lui est ordonné d’aller enquêter. Il se met en route, avec un collègue du contre-espionnage, pour rejoindre le ranch où travaille Brazel. Le trajet est long, éprouvant, près de cent vingt kilomètres à travers des pistes rocailleuses sous un soleil caniculaire. Quelques kilomètres plus loin, les militaires arrivent sur le site et découvrent, effectivement, un champ de débris. La dispersion des matériaux ne laisse aucun doute, un objet s’est bien désintégré en vol ou au contact du sol. Les morceaux que Marcel examine sont légers et métalliques, d’autres ressemblent à des feuilles d’aluminium, tous semblent particulièrement résistants. Plus étonnant encore, certains éléments comportent des motifs symboliques, le major les qualifiera plus tard de sortes de « _hiéroglyphes_ ». Les deux militaires inspectent les lieux des heures durant sous un soleil de plomb. Ils collectent des débris et prennent le chemin du retour.
À 6 heures, Marcel arrive finalement à la base et rend compte directement au colonel Blanchard.
L’officier écoute avec attention et ne va pas rester sans réagir. Il réunit son état-major, ordonne qu’un dispositif soit mis en place pour interdire l’accès au ranch, demande que tous les débris soient récupérés et approuve l’idée d’un communiqué de presse. Blanchard va en dicter chaque mot :
« _Les nombreuses rumeurs faisant état d’une soucoupe volante sont devenues réalité hier, lorsque le service des renseignements du 509 e escadron de l’Air Force de la base de Roswell a pris possession d’un disque grâce à la coopération d’un rancher et du bureau du shérif du comté de Chaves au Nouveau-Mexique. L’objet volant a atterri dans un ranch près de Roswell durant la semaine dernière. Sans téléphone, le rancher a conservé le disque jusqu’à ce qu’il puisse contacter le bureau du shérif, qui informa le major Jesse A. Marcel, du 509e escadron de l’Air Force. Une action fut immédiatement lancée, et le disque fut récupéré au domicile du rancher. Il a été examiné à la base de Roswell, puis transmis à de plus hautes autorités_. »
L’armée reconnaît ainsi par un communiqué officiel la véracité des « rumeurs ». Cette révélation, particulièrement spectaculaire, intrigue. Pourquoi, d’ailleurs, un « _disque_ » est-il évoqué, alors qu’il n’est question que de débris ? C’est un mystère. Certains affirmeront, des décennies plus tard, que c’est une manière de détourner l’attention pour protéger un autre site, autrement plus sensible, où un « _engin_ » aurait été récupéré. Quoi qu’il en soit, le colonel sait qu’il lâche une bombe qui va provoquer une gigantesque onde de choc. Il contacte son supérieur direct, le général Ramey, qui ordonne immédiatement le transfert des éléments à la base aérienne de Fort Worth, au Texas.
Jesse Marcel est chargé de les escorter. Lorsqu’il atterrit, le major comprend que l’histoire a été réécrite : la nouvelle qui se répand dans le monde entier est stoppée net par un second communiqué publié en fin de journée pour démentir le premier : les débris proviennent en réalité d’un ballon météo. La presse du soir titre alors sur le revirement de situation : « _Army Debunks Roswell Flying Disk As World Simmers With Excitement_ » (« L’armée discrédite le disque volant de Roswell alors que le monde tremble d’excitation »).
Une conférence de presse est organisée dans la foulée par le général Ramey, et la présence de Marcel est ordonnée. Lorsqu’il découvre les débris, le major tord le nez : ils ne correspondent pas à ceux qu’il a ramassés. Il reste malgré tout impassible devant les journalistes et, bon soldat, se prête jusqu’au bout à l’exercice, posant même devant les faux débris.
Malgré le démenti opposé par le fermier Brazel, lequel déclare qu’il a déjà retrouvé des ballons météo et qu’il est certain que cela n’en était pas un, l’opération réussit. Le soufflé retombe, l’affaire Roswell est oubliée aussi rapidement qu’elle est apparue.
Comment, dans ces conditions, cette histoire a-telle pu rester dans les mémoires ?
C’est ce que Jesse Marcel, une fois à la retraite, va se charger de relancer.
Le basculement s’opère à la fin des années soixante-dix, plus de trente ans après les faits. L’ancien militaire accorde un entretien à un spécialiste des Ovnis, un « ufologue[1](appcrit_001.xhtml#F6) », et les déclarations qu’il fait ce jour-là sidèrent même celui qui les enregistre : selon lui, les débris étaient extraordinaires et n’avaient rien à voir avec ce qui avait été présenté au monde entier. L’armée avait menti, en les remplaçant par les restes d’un ballon météo.
Plusieurs tabloïds relaient alors ces révélations, et deux ans plus tard l’ufologue ayant interviewé Marcel copublie _The Roswell Incident_ , une enquête avec pas moins de quatre-vingt-dix témoins venus confirmer la thèse de la désinformation. L’auteur en profite pour lâcher une deuxième bombe : il y aurait eu un autre crash dans le désert à plusieurs dizaines de kilomètres de Roswell. Cette fois, ce ne sont pas simplement des débris mais un « _engin_ » quasi intact et des corps, trois morts et un vivant, qui auraient été récupérés par l’armée.
À partir de là, l’actualité s’emballe : des reportages télévisés se multiplient, les publications aussi. Les témoignages s’accumulent, mais aucun n’a la force suffisante pour apporter la preuve d’une manipulation : plusieurs personnalités centrales s’avèrent être des charlatans ou des mythomanes, et les éléments sérieux viennent le plus souvent de témoins indirects, en particulier des proches des protagonistes de l’époque : des enfants, des voisins, des connaissances. L’épouse d’un militaire de l’Air Force témoigne face caméra que son mari, des décennies plus tard, lui a avoué avoir transporté la « _soucoupe_ » jusqu’à Dayton, dans l’Ohio. Le nombre et la cohérence de déclarations comme celle-ci vont néanmoins réussir à jeter le trouble. L’attitude de l’Air Force, aussi, interroge : il s’avère qu’elle aurait déployé des moyens considérables pour sécuriser « _plusieurs sites_ », elle aurait aussi intimidé de nombreux témoins, y compris le shérif à l’origine de l’affaire, qui confiera regretter d’avoir prévenu l’armée plutôt que des journalistes.
La nébuleuse Roswell s’accroît, attirant de plus en plus l’intérêt du public. À la fin des années quatre-vingt, un épisode de l’émission populaire _Unsolved Mystery_ relayant l’hypothèse du crash d’un disque réunit quelque trente millions de téléspectateurs. L’opinion n’a alors plus rien à voir avec celle, docile, de 1947. Entre-temps, les Américains ont été profondément ébranlés par le Watergate, l’assassinat de JFK et la guerre du Vietnam, qui mineront fortement la confiance dans les déclarations officielles des autorités et feront le miel des complotistes.
De nouvelles publications sortent, où les auteurs écartent les témoins douteux, en apportent de nouveaux, y compris militaires. Jesse Marcel, dans l’un de ses ultimes entretiens, affirme même sa conviction que « _l’objet venait d’une autre planète_ ». L’affaire prend toujours plus d’ampleur. L’actualité est telle que Roswell, ville sans charme perdue au milieu du désert, devient la capitale mondiale des Ovnis ! Un musée ouvre, ainsi qu’une galerie commerciale, et des dizaines de boutiques de jouets, de cadeaux, de bonbons, de souvenirs. À Roswell, même le McDonald’s qui ouvre sur Main Street prend la forme d’une soucoupe volante.
Malgré le folklore ambiant et les témoignages de seconde main, l’histoire va prendre une tournure politique aussi soudaine qu’inattendue. Le chef d’état-major du général Ramey, celui qui avait organisé la conférence de presse en 1947, reconnaît sur son lit de mort que l’armée a manipulé les faits.
La nouvelle a l’effet d’une grenade à fragmentation. Elle pulvérise la version officielle.
Des réponses sont aussitôt exigées par le parlementaire Steven Schiff. Face au refus du Pentagone, l’élu du Nouveau-Mexique saisit l’organisme d’enquête officiel du Congrès, le General Accounting Office (qui deviendra, en 2004, le Government Accountability Office).
L’armée, acculée, est alors contrainte de changer de pied.
Cinquante ans après les faits, elle convoque une conférence de presse et présente un rapport détaillé dans lequel elle fournit les explications tant attendues. Reconnaissant implicitement avoir menti en 1947, elle explique que l’incident de Roswell était lié en réalité au crash d’un ballon espion ultrasecret, le projet Mogul. Équipé de sondes, le prototype était conçu pour analyser l’activité nucléaire soviétique, et ses caractéristiques répondaient en tous points aux déclarations des témoins. Les débris étaient trop nombreux pour un simple ballon météo ? C’est exact, et le ballon Mogul était justement d’une tout autre dimension, avec une trentaine de ballons et divers équipements de mesure et de communication (microphones, transmetteurs radio et cibles radars) reliés par un câble de deux cents mètres. L’absence de moteurs et de systèmes de propulsion ? Bien sûr, un ballon en est dépourvu par définition. Les matériaux très résistants ? Ses structures étaient renforcées par des éléments en acier à haute performance, utilisés par l’industrie aéronautique de pointe. Les hiéroglyphes ? Les rubans adhésifs utilisés avaient été commandés à un fabricant de jouets, qui utilisait des motifs colorés et des symboles fantaisistes appréciés par les enfants. Enfin, la chronologie avancée par l’armée correspond. Six lancers de ballons interviennent en juin et juillet 1947 au Nouveau-Mexique, deux d’entre eux disparaîtront à ce moment-là, avance le Pentagone.
Alors, affaire classée ? Pas vraiment.
En réalité, chaque camp se sent conforté par l’épisode. Les sceptiques ont une explication rationnelle, plus solide que la justification précédente. La majorité des médias achètent également les arguments présentés par le Pentagone, de même que plusieurs scientifiques, comme le très populaire Carl Sagan.
Pour les ufologues, c’est l’inverse : l’armée a menti une fois, elle peut parfaitement réitérer cela. Les rares précisions techniques avancées par les autorités renforcent même leurs doutes : les matériaux extraordinaires évoqués par les témoins, notamment Jesse Marcel, n’ont rien en commun avec ceux d’un ballon espion composé d’éléments somme toute très communs. Avec un poids de seulement vingt kilos, il ne peut pas non plus produire autant de débris. Les indications sur les symboles et motifs ajoutent au trouble. Comment était-il possible d’utiliser un ruban venant d’un fabricant de jouets pour un projet militaire secret ? Par ailleurs, les ballons gonflés à l’hélium n’explosent pas, alors que des témoins affirment avoir entendu un bruit d’explosion le soir des évènements. Enfin l’armée ne dit rien des allégations sur la récupération de corps et d’un engin.
À la surprise générale, le rapport de l’organisme d’enquête officiel du Congrès du 28 juillet 1995 va plutôt aller dans le sens des ufologues. Sans aller jusqu’à admettre le crash d’une soucoupe volante, il sera particulièrement critique envers l’Air Force, d’autant plus que les enquêteurs découvrent que toutes les archives de l’époque ont été détruites, tandis que les mystérieux débris originaux restent introuvables. L’armée elle-même s’avère d’ailleurs incapable de fournir le moindre élément d’époque pour soutenir sa thèse. Lorsqu’un prototype égaré est retrouvé, cela fait l’objet de quelques communications internes. Ce ne sera pourtant pas le cas. Dernier élément qui renforce les doutes, le directeur scientifique du projet Mogul affirme que seul un des prototypes de ces ballons espions était équipé d’appareils électroniques, le modèle numéro 4, lequel n’a en réalité jamais décollé, faute de conditions météo favorables. Il aurait même été rapidement démantelé pour servir à d’autres projets. L’alibi officiel est lourdement fragilisé, le mystère s’épaissit, les fictions s’emballent.
Les productions hollywoodiennes s’emparent de la légende. Le film de 1996 _Independence Day_ , un nanar évoquant Roswell, marquera les esprits, pendant que la série _X-Files_ alimentera plus encore l’imaginaire des Américains.
Dans ce brouhaha de dénégations et d’accusations, tous les faits sont discutés et contestés… Et l’armée va curieusement affaiblir sa propre défense.
Elle organise une deuxième conférence de presse, afin de répondre cette fois à l’accusation selon laquelle elle détiendrait des corps d’extraterrestres. Ni Jesse Marcel ni aucun acteur de l’époque n’a pourtant évoqué explicitement cette hypothèse, qui est uniquement portée par des témoins indirects, même si plusieurs sont de qualité. Que va affirmer le Pentagone face aux médias ? Il soutient que les témoins ayant vu des militaires charger des aliens dans des sacs mortuaires ont été victimes d’une méprise et d’une confusion temporelle : il s’agissait en réalité de mannequins utilisés dans des tests de parachutes au Nouveau-Mexique durant… les années cinquante !
L’explication ne convainc pas, c’est un euphémisme.
Et ce n’est pas la seule question qui reste sans réponse : comment expliquer le déploiement considérable de moyens engagés par l’armée pour sécuriser les lieux, de même que les intimidations et menaces qui semblent avoir été proférées à l’encore de citoyens ordinaires mais aussi de journalistes, de policiers ou de pompiers ?
Finalement, c’est une vidéo qui permettra de ranger Roswell aux yeux d’une partie de l’opinion dans la catégorie des théories complotistes. Ce film, dont le parcours est en lui-même une épopée, abusera même le présentateur vedette de TF1, Jacques Pradel, qui en fera un évènement exceptionnel de son émission télévisée (1995). Prétendument acheté par un producteur britannique à un militaire, il montre pendant dix-sept longues minutes la dissection d’un petit être gris avec une grosse tête par des hommes en blouse blanche. Le canular sera décisif pour dégonfler l’affaire, à tel point qu’il interroge, lui aussi. Plusieurs sources évoquent une opération de désinformation pilotée par la CIA, ce sera d’ailleurs l’avis de plusieurs hauts responsables militaires français, exposé dans le rapport Cometa (1999), remis au Premier ministre de l’époque.
Aujourd’hui, le fantôme de Roswell revient de manière sporadique hanter le sujet Ovni.
En 2023 et 2024, plusieurs personnalités ont affirmé sous serment devant le Congrès qu’il y avait bien eu un crash et qu’un engin avait été récupéré.
Interrogé par son propre fils sur NBC quelques mois après avoir perdu les élections face à Joe Biden, Donald Trump déclarait avec ce style qui n’appartient qu’à lui : « _C’est une question qu’on me pose tout le temps. Je ne vais pas dire ce que j’ai appris à ce sujet, mais c’est très intéressant, Roswell est un endroit intéressant avec beaucoup de gens qui voudraient savoir ce qu’il se passe._ » Et lorsque Junior lui demande s’il pourrait déclassifier le dossier, le visage du quarante-cinquième et désormais quarante-septième président des États-Unis se ferme, concluant simplement : « _Il faudrait que j’y réfléchisse._ » Maintenant qu’il a été réélu, l’Histoire dira si sa réflexion aura favorablement abouti…
En l’état, que retenir de la plus célèbre affaire sur les Ovnis ?
Sur la réalité des faits intervenus en ce mois de juillet 1947 ? À peu près rien : les archives qui auraient permis d’élucider certaines zones d’ombre ont été détruites, les témoins directs de l’époque ne sont plus, et il est impossible de s’appuyer sur les déclarations de leurs proches pour prendre une position affirmée en faveur de l’hypothèse Ovni. Tant que le dossier ne sera pas déclassifié, l’énigme demeurera.
En revanche, l’affaire met efficacement en lumière le comportement « contestable » de l’armée. C’est une chose de refuser de communiquer pour protéger des projets secrets, c’en est une autre de mentir et de désinformer. C’est pourtant ce qu’elle a fait.
Et de cette manipulation l’armée a pu tirer certains enseignements, puisqu’elle lui a permis de rétablir durablement le contrôle de la situation. Tout laisse à penser que Roswell a été pour elle une sorte de cas d’école. À l’avenir, elle n’hésitera pas à déployer cette politique, de manière systématique, qui va être largement couronnée de succès.
# 4.
Le choix de la désinformation
La vague des soucoupes volantes ne s’arrête pas dans la petite ville du Nouveau-Mexique. Au même moment, des employés d’aéroports et des pilotes observent dans l’Idaho une escadrille de dix objets lumineux se déplaçant de manière synchronisée. Un peu plus tard, c’est un disque volant qui est aperçu dans le Snake River Canyon. Des centaines de témoignages se multiplient pendant des semaines, et même des mois.
Tous ne sont pas civils, tant s’en faut. Des soldats et des pilotes de chasse sont – déjà ! – confrontés à de multiples reprises à des « disques métalliques » : à la base navale de San Diego en Californie, à Neapolis dans l’Ohio, à la base aérienne de Muroc en Californie ou encore au-dessus des îles Catalina en République dominicaine. Des dizaines et des dizaines de signalements militaires affluent, les incidents ne cessent d’être relevés.
En pleine effervescence, le général Twining se décide à prendre la plume pour présenter à sa hiérarchie l’analyse du service de l’Air Force dont il est chargé, le Air Material Command (AMC). Ce document, aujourd’hui déclassifié, reconnaît sans équivoque que le phénomène rapporté « _estquelque chose de réel et ne relève pas de visions ou de la fiction_ », que « _les objets ont la forme d’un disque d’une dimension comparable aux avions fabriqués par l’homme_ ».

Première page du mémo du général Twining, 23 septembre 1947
Déjà, les caractéristiques traditionnellement associées aux Ovnis apparaissent : « _l’absence de son_ » lors des manœuvres des objets, des surfaces « _métalliques ou lumineuses_ » ou encore « _l’absence de traînée de condensation_ ».
Le général recommande à l’Air Force d’étudier sérieusement le sujet, ce qui va être fait.
Un programme d’enquête interne dédié au phénomène va être créé. Ce sera le projet Sign.
Pour le mener à bien, l’Air Force va s’appuyer sur des compétences externes. Elle recrute des consultants scientifiques, dûment soumis au secret. Car s’il associe des civils, le programme n’en demeure pas moins confidentiel ; son existence sera révélée quelques années plus tard par le capitaine Edward Ruppelt dans son ouvrage _The Report on Unidentified Flying Objects_.
Il faut s’arrêter un instant sur cet Edward Ruppelt. L’homme est un capitaine de l’Air Force, à l’esprit vif et rigoureux. C’est un sceptique, auquel va être assignée la tâche de piloter plusieurs programmes d’enquête sur les phénomènes inconnus. C’est aussi l’inventeur du terme « _unidentified flying object_ » (UFO), qui remplace les expressions de « _soucoupes_ » et autres « _disques volants_ » employées jusque-là. Une terminologie d’ailleurs plus adaptée, car déjà à l’époque certains phénomènes semblent exclusivement lumineux quand d’autres prennent des formes de triangle voire de cigare.
L’homme, engagé durant la Seconde Guerre mondiale puis lors de la guerre en Corée, décédera à trente-sept ans d’une crise cardiaque. Dans le livre qu’il publie après avoir arrêté d’étudier les Ovnis, Edward Ruppelt indique que le projet Sign est composé de scientifiques et de militaires d’abord sceptiques, dont la plupart changent peu à peu d’opinion devant certains cas « réellement » inexplicables.
L’un d’eux sera l’affaire Mantell.
Le 7 janvier 1948, après l’alerte d’une patrouille de police, la base aérienne de Godman à Fort Knox dans le Kentucky signale un objet aérien inhabituel et non identifié près de Madisonville. Il est décrit comme de grande taille, lumineux et en mouvement. Des chasseurs F-51D Mustang sont appelés pour l’approcher, avec le capitaine Thomas Mantell à leur tête. L’homme n’a que vingt-cinq ans, c’est pourtant un vétéran reconnu, un héros décoré de la Seconde Guerre mondiale.
Le capitaine et son escadron se mettent en chasse. Quelques minutes plus tard, Mantell contacte le contrôleur pour le prévenir qu’il a repéré l’objet suspect à un peu plus de 4 000 mètres d’altitude et qu’il s’apprête à le poursuivre. Alors qu’il parvient à son objectif, Mantell indique que l’objet « _est directement devant et au-dessus_ [de lui], _se déplaçant à une vitesse proche_ » de la sienne. La traque se poursuit jusqu’à ce que les pilotes de l’escadron, à 6 700 mètres d’altitude et en manque d’oxygène, abandonnent. Le capitaine refuse de céder. Il annonce par radio poursuivre encore dix minutes jusqu’à 7 200 mètres.
Est-ce sa dernière déclaration ? Certaines sources prétendent qu’il aurait décrit l’objet comme étant « _immense et métallique_ », mais ces mots ne figurent pas dans les enregistrements. Quoi qu’il en soit, la communication est coupée peu après. Le pilote et l’épave de l’avion seront retrouvés un peu plus tard dans un champ à une centaine de kilomètres de là.
L’armée avance d’abord que le pilote a perdu connaissance par manque d’oxygène en prenant la planète Vénus pour un Ovni, mais l’explication est rapidement démentie. Au-delà d’une confusion assez improbable pour des pilotes expérimentés, elle n’était pas visible à cette heure de la journée. Surtout, les débris de l’avion ont été retrouvés dispersés sur des kilomètres, signe qu’il avait explosé en vol et non lors d’un crash au sol…
Une deuxième cause officielle est alors avancée : le pilote aurait percuté un ballon secret, le projet Skyhook. Cette théorie est tout aussi rapidement critiquée : difficile de croire que le capitaine se serait laissé abuser, et l’explication n’indique pas comment un objet sans moyen de propulsion aurait pu se mouvoir à une vitesse proche de celle d’un aéronef…
D’autres incidents interpellent tout autant mais connaissent un dénouement plus heureux.
C’est le cas de celui auquel se confronte le lieutenant George Gorman, avec la traque d’un « _objet lumineux_ » capable « _d’accélérations fulgurantes_ », de « _demi-tours à cent quatre-vingts degrés_ » et même d’une « _soudaine montée à la verticale_ ». L’objet, vu également à travers des lunettes depuis la tour de contrôle située non loin, défie l’entendement durant plusieurs dizaines de minutes et manque plusieurs fois de percuter l’avion de Gorman. Le cas ne sera jamais élucidé. L’Air Force déclarera qu’il s’agissait probablement, là encore, d’un ballon, une explication officielle qui ne convaincra personne en interne, semble-til.
Les affaires étonnantes s’accumulent, elles vont achever de jeter le trouble parmi les enquêteurs. Tant et si bien d’ailleurs que le rapport final du projet Sign, baptisé « _Estimate the Situation_ », est suffisamment explosif pour être produit en deux versions, selon Edward Ruppelt.
La première, autorisée, aurait conclu que la plupart des témoignages s’expliquent par des phénomènes naturels tout en admettant que certains cas ont une origine « _inconnue_ ». La seconde, officieuse et donc plus hardie, soutiendrait que les Ovnis impliquent bien des vaisseaux extraterrestres… Des affirmations aussitôt démenties par les autorités qui, sans rendre public le moindre rapport, nient l’existence d’un quelconque « _Estimate the Situation_ » officieux…
Ce qui est avéré, en revanche, c’est que les conclusions déplaisent suffisamment à la hiérarchie militaire pour qu’elle décide de clôturer le projet Sign, un an à peine après ses débuts.
Il sera remplacé par le projet Grudge, dont les moyens et objectifs ne souffrent d’aucune ambiguïté. Les nombreux scientifiques et militaires qui s’étaient laissés aller à « croire » à des hypothèses exotiques sont purgés, des renforts issus des rangs des sceptiques sont appelés et la direction est remplacée. Contrairement à Sign, les rapports de Grudge seront conçus pour informer le public, ou plutôt le « désinformer », selon les critiques.
Edward Ruppelt, toujours lui, résume les choses ainsi : « _Avec le changement de nom et de personnel vint le changement d’objectif, clairement affiché, qui était de se débarrasser des Ovnis. Ce ne fut jamais écrit nulle part, mais il ne fallait guère d’efforts pour voir qu’il s’agissait là du véritable objectif du projet Grudge. Ce but inavoué transparaissait dans chaque mémorandum, rapport ou directive._ »
De fait, les conclusions du premier rapport sont claires : « _Toutes les analyses indiquent que les observations d’Ovnis résultent soit d’une méprise avec des objets conventionnels, soit d’une forme d’hystérie collective et de nervosité, soit d’individus qui inventent ces observations pour faire des canulars ou se rendre intéressants, soit enfin de personnes atteintes de troubles psychiatriques._ »
Les enquêtes sont rapidement expédiées sans déplacement sur le terrain, sans recueil de déclarations ni échanges contradictoires. Les Ovnis n’existent pas et s’expliquent par des ballons, des avions conventionnels, des planètes, des météorites, des illusions d’optique, des réflexions solaires et parfois même des « _grêlons_ », point final ! S’agissant des quelques cas non expliqués, l’inconnu réside dans le manque de données qui, si elles étaient disponibles, ne pourraient qu’accréditer l’hypothèse de phénomènes naturels ou conventionnels, voire, dans certains cas, d’affabulations. Le projet Grudge, qui recommandera de donner une instruction basique au personnel de l’Air Force sur les phénomènes astronomiques pour lutter contre la croyance en des phénomènes exotiques, finira par s’autodissoudre. Selon ses propres responsables, l’existence même d’un programme d’enquête « _encourage les gens à croire aux Ovnis et contribue à l’hystérie ambiante_ ».
Cependant, malgré les espérances des chefs de l’Air Force, son extinction ne mettra pas un terme au phénomène.
Au contraire, dès 1952, une seconde vague massive de milliers de signalements et de témoignages marque l’opinion, forçant les autorités à créer un nouveau programme, cette fois doté de moyens conséquents.
Après le discrédit du projet Grudge, l’Air Force fait amende honorable et donne au programme des objectifs ambitieux : trouver une explication pour l’ensemble des témoignages d’observations, déterminer si les Ovnis représentent une menace pour la sécurité du pays et même évaluer si les objets présentent une technologie avancée que les États-Unis pourraient exploiter.
Gage de sérieux, c’est Edward Ruppelt qui est désigné pour prendre la tête de ce programme qui sera baptisé « Blue Book », en référence aux « blue books » utilisés dans les universités américaines pour les examens standardisés. Le message est clair : rigueur et documentation méthodique guideront désormais les enquêteurs.
Et effectivement, durant quelques mois, Edward Ruppelt va pouvoir imprimer sa propre marque. Il standardise les questionnaires pour recueillir les témoignages, ce qui permettra de les comparer. Il structure les enquêtes, organise de nombreux déploiements sur le terrain. Il s’entoure de profils de qualité.
Et il a raison de recruter une équipe solide, car elle aura fort à faire.
En moins de six mois, près de cent cinquante journaux et seize mille articles relaient des témoignages d’Ovnis. La vague est telle que le 7 avril, le magazine _Life_ s’interroge publiquement : « _Have We Visitors From Space ?_ ». Des milliers de signalements affluent de tout le pays, Edward Ruppelt et les siens font de leur mieux pour les accueillir avec l’esprit neutre nécessaire à toute démarche scientifique.
Mais cette bonne volonté va vite se confronter aux intérêts stratégiques.
À la fin du mois de juillet 1952, un épisode historique connu sous le nom de « Carrousel de Washington » frappe les esprits : des Ovnis survolent la Maison Blanche. Un évènement qui change tout.
# 5.
Des Ovnis au-dessus de Washington
Ainsi que tout un chacun le découvre en visitant Washington DC pour la première fois, le siège du pouvoir américain présente une physionomie assez unique. Le centre-ville réunit la plupart des institutions officielles et des grands musées fédéraux. Les bâtiments en marbre et pierre de taille se succèdent avec une profusion d’aigles et de colonnades corinthiennes qui signalent clairement que la capitale se voit comme une nouvelle Rome.
Elle se distingue toutefois de la cité antique de l’époque par sa tranquillité toute provinciale.
Un calme qui va être troublé, la nuit du 19 juillet 1952, lorsque les radars de la tour de contrôle de l’aéroport détectent un peu avant minuit un objet à une vingtaine de kilomètres au sud de la ville. Ses mouvements sont alors décrits par les aiguilleurs du ciel comme « _complètement radicaux en comparaison de ceux d’avions ordinaires_ ».
Une équipe technique est rapidement appelée pour vérifier les instruments. Alors qu’elle ne relève aucune anomalie, une seconde tour de contrôle perçoit des signaux anormaux. Puis, soudainement, les contrôleurs voient apparaître dans le ciel une lumière brillante qui se déplace selon leurs dires à une « _vitesse incroyable_ ».
La panique commence à gagner les agents lorsque le radar observe de nouvelles intrusions qui survolent cette fois la Maison Blanche et le Capitole. Le responsable de l’aéroport contacte en urgence la Andrews Air Force Base située à une dizaine de kilomètres. Au même moment, un contrôleur rapporte voir un objet « _comme une boule de feu orange décoller à une vitesse extraordinaire_ ». Sur la piste, alors qu’il attend l’autorisation pour décoller, le pilote d’un avion de ligne découvre stupéfait « _six lumières blanches sans traîne ultrarapides_ ».
À la base militaire, la situation divise. Plusieurs agents suspectent des météores, jusqu’à ce qu’un sergent aperçoive au loin une lumière rouge-orangé apparaître, se tenir en position stationnaire puis multiplier les changements de direction. Les avions de chasse sont engagés sans attendre. Malheureusement pour eux, lorsqu’ils parviennent au-dessus de la ville, les lumières disparaissent simultanément des trois bases radars. Les F-94 Starfire patrouillent longuement sans détecter quoi que ce soit. À court de carburant, ils rentrent finalement à la base. C’est alors que les lumières reviennent et continuent leur étrange ballet, étant même enregistrées par les radars jusqu’au petit matin.
Le lendemain, l’évènement fait la première page des journaux, la fièvre s’empare de la capitale fédérale.
Le directeur du programme Blue Book, Edward Ruppelt, se trouve justement sur place mais il est très vite empêché d’enquêter. L’armée, _son_ armée, lui refuse les moyens qu’il réclame ! Fou de rage, il décide de rentrer à la base aérienne de Wright-Patterson, dans l’Ohio, où est hébergé le siège du programme qu’il dirige.
Mal lui en a pris, car dans la nuit du 26 au 27 juillet c’est de nouveau l’ébullition.
En tout début de soirée, un pilote et un steward qui rejoignent Washington DC observent des lumières. Quelques minutes plus tard, les centres radars de l’aéroport et de la base militaire détectent à leur tour les objets. Un sergent-chef présent dans la tour de contrôle voit des lumières qui ne ressemblent pas à des étoiles filantes, se déplaçant à des vitesses « _inconcevables_ ».
L’agitation repart de plus belle, le porte-parole du projet Blue Book, Albert Chop, arrive sur les lieux au moment où des journalistes se pressent à l’aéroport et demandent à prendre des photos des écrans radars, ce qu’il leur refuse. À 21 h 30, les centres de contrôle détectent des objets dans tous les secteurs de la capitale et enregistrent leurs comportements étranges ; ils se déplacent lentement par moments, avant d’accélérer subitement pour atteindre des vitesses estimées à plus de 11 000 km/h. Les manœuvres sont tout aussi hors norme, avec des trajectoires en angles droits et des demi-tours à cent quatre-vingts degrés.
Les avions de chasse arrivent sur place et, cette fois, se trouvent bel et bien confrontés aux phénomènes. Ils poursuivent comme ils peuvent les objets mais se trouvent vite dans l’incapacité de rivaliser. Le jeu du chat et de la souris est à sens unique. Les pilotes s’avèrent impuissants, incrédules, décontenancés.
Lorsque Albert Chop contacte l’officier William Patterson pour savoir s’il aperçoit « _quelque chose_ », celui-ci répond : « _Je les vois, ils sont tout autour de moi._ » Le pilote demande ensuite des instructions : « _Que dois-je faire ?_ » s’époumone-til.
Il n’aura pour toute réponse qu’un silence embarrassé. Le porte-parole du projet Blue Book confiera : « _Personne ne lui a répondu, car personne ne savait quoi dire._ »
À minuit, deux nouveaux hauts gradés rejoignent la tour de contrôle. L’un d’eux sera contacté par la station météorologique de Washington DC, qui l’informe d’un phénomène d’inversion de température au-dessus de la ville. Les équipes s’interrogent mais, de l’avis général, s’accordent sur le fait que le phénomène n’est pas suffisamment fort pour abuser les radars. De plus, tous ont la conviction que l’incident qui durera une fois encore jusqu’au matin implique des « _objets solides métalliques_ » et que les avions ne poursuivent pas des mirages.
Le lendemain, les médias s’emparent de nouveau de l’affaire.

Première page du _Washington Post_ , 28 juillet 1952
La fébrilité règne à tous les niveaux. Une conférence de presse est annoncée pour gagner du temps. Elle sera organisée trois jours plus tard, et sera rien de moins que la plus importante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Edward Ruppelt et ses équipes ne sont pas conviés, elle sera tenue directement par le général John Samford, le directeur du renseignement de l’Air Force, ainsi que par le général Ramey, directeur des opérations. Leurs explications sont catégoriques : les observations sont des méprises dues à des mirages, à des étoiles filantes, à des météores, tandis que les erreurs radars ont été provoquées par des phénomènes d’inversion de température.
À distance, Edward Ruppelt avale les couleuvres. Amer, il écrira plus tard que le personnel des tours de contrôle comme les officiers de l’Air Force étaient en désaccord avec les explications fournies ce jour-là.
L’incident a beau être relativisé en public, il va susciter l’inquiétude des plus hautes autorités.
Le président Harry Truman en particulier ne masque pas son agacement. Questionné par un journaliste devant les caméras de télévision qui lui demande « _si les chefs d’état-major_ [lui] _ont parlé des Ovnis_ », il répond sans hésiter : « _Oui, nous en avons discuté à chacune de nos entrevues et ils n’ont jamais été en mesure de me remettre un rapport concret sur le sujet._ » Truman ne s’en tiendra pas à ces déclarations. Après le survol de la capitale, il va personnellement demander des comptes à l’Air Force. Humiliation suprême, il va aussi confier à la CIA le soin de prendre le dossier en main.
Et c’est ce qu’elle va faire, à sa manière.
# 6.
La désinformation s’organise
L’incident du « Carrousel de Washington » aurait pu dégénérer en quelque chose d’incontrôlable.
Dans le climat de paranoïa et de suspicion généralisée de la Guerre froide – 1952 est l’année charnière du maccarthysme[1](appcrit_001.xhtml#F7) –, l’agence prend le risque très au sérieux.
Elle crée un groupe d’étude spécial qui débouchera rapidement sur la création du Jury Robertson, du nom de l’homme qui le présidera. Pour Edward Ruppelt et le projet Blue Book des origines, l’évènement signe le début de la fin. Car la stratégie de l’agence est alors très claire.
Il est impensable d’admettre publiquement la réalité du phénomène : ce serait reconnaître que le gouvernement n’est plus maître de la situation, et par là même s’exposer au risque d’une crise sécuritaire aux conséquences incalculables. Au contraire, la CIA estime qu’il faut reprendre fermement le contrôle et, si possible, durablement. Pour y parvenir, il faut réussir à neutraliser l’intérêt du public pour le sujet.
« _La situation autour des soucoupes volantes a des implications pour la sécurité nationale_ », indiquera sans fard le Jury Robertson. « _L’intérêt du public pour le phénomène ouvre lapossibilité d’une déstabilisation par l’hystérie collective et la panique_ », prend-il soin d’ajouter dans des documents désormais déclassifiés.
Pour la CIA, il faut réduire à tout prix l’attention du public et réorienter le projet Blue Book, qui doit selon elle « _passer moins de temps à étudier les Ovnis et plus de temps à les discréditer publiquement_ ». Elle précise aussi sa méthode. Ainsi, « _le_ debunking _a pour objectif de réduire l’intérêt du public pour les soucoupes volantes. Cette éducation peut être accomplie par les médias de masse comme la télévision, les films et les articles de journaux. Une technique serait de choisir des incidents déroutants en première analyse et qui reçoivent ensuite une explication_ ».

Extrait du rapport déclassifié du jury Robertson, 18 janvier 1953
Plus loin, le jury recommande « _que les agences nationales de sécurité prennent des mesures immédiates pour ôter aux Ovnis le statut particulier qui leur a été accordé et l’aura de mystère qu’ils ont malheureusement acquise_ ».
Les choses sont dites, elles sont aussi écrites, noir sur blanc.
Les conséquences ne se feront pas attendre.
D’abord, toute une série de films sont produits à partir des années cinquante. Ils déplacent le sujet du champ de l’actualité vers celui de la fiction. Les soucoupes volantes envahissent les écrans, les petits hommes verts prolifèrent dans les magazines. Est-ce que la CIA encourage ce mouvement ? C’est possible, voire probable. Ces liens sont notamment évoqués par l’historien Alexandre Sheldon-Duplaix, ils font aussi l’objet d’un livre au sous-titre évocateur : _The Motion Picture Industry’s Participation in UFO Disinformation_[2](appcrit_001.xhtml#F8). Le ton des médias, télévisés comme écrits, se fait également plus prudent, voire sceptique, accompagnant ce mouvement général où les Ovnis sortent progressivement du champ du débat public traditionnel.
En parallèle, les crédits dédiés à Blue Book sont largement amputés. Edward Ruppelt comprend d’ailleurs le message et démissionne dans la foulée. Les objectifs du programme de l’armée sont repris en main afin d’être réalignés sur ceux de la CIA. Les enquêtes seront désormais orientées pour discréditer les témoignages et, quand cela sera nécessaire, les témoins.
Un homme, en particulier, va mesurer cette évolution stratégique vers la désinformation systématique.
Il s’appelle Josef Allen Hynek.
Natif de Chicago, professeur à l’université où il occupe une chaire en astrophysique, il a contribué à la conception des premiers satellites pour les États-Unis. Avec ses lunettes carrées, son collier de barbe, ses cheveux grisonnants en bataille et sa pipe en bois, il inspirera l’image du scientifique qui prospérera dans les films et séries de science-fiction pour les décennies à venir.
Hynek est un vétéran. Il a rejoint comme consultant scientifique de l’Air Force le projet originel, Sign, et il était également à bord de Grudge. Il occupera une place centrale dans Blue Book. Des années plus tard, il sera même l’auteur de la classification des observations et des « rencontres rapprochées », dont la célèbre « rencontre du troisième type » qui donnera son nom au film de Steven Spielberg, pour lequel il sera engagé comme consultant technique et apparaîtra au passage dans un caméo.
L’homme, à l’origine, fait partie des sceptiques. C’est même l’une des raisons pour lesquelles l’Air Force l’a choisi, il l’admettra plus tard. En 1948, il déclarait ainsi, bravache : « _Ce sujet entier semble ridicule !_ », pariant sur une « _mode_ » qui passerait rapidement.

Josef Allen Hynek, astrophysicien et consultant pour plusieurs groupes d’étude sur les Ovnis, dénonce un canular en conférence de presse.
Il s’attaquera ainsi avec zèle à de nombreux cas.
Cependant et à son corps défendant, à force de dizaines et de dizaines d’enquêtes, Hynek va peu à peu changer d’avis. Il va être de moins en moins « sceptique » et se montrer de plus en plus « ouvert ».
D’abord, il est ébranlé par les centaines de témoignages qui s’accumulent. Il y a ceux provenant de gens normaux et sans histoires qui ne recherchent aucune publicité, il y a aussi et surtout ceux provenant de pilotes militaires, bien entraînés, dont le métier est de savoir analyser tout ce qui se passe dans les airs. Hynek leur accorde une attention toute particulière. Leurs rapports détaillés, précis, le laissent songeur.
Ses certitudes vont également vaciller à l’occasion d’une discussion informelle avec quelques collègues astronomes, qui s’ouvrent à lui. Il découvre avec effarement qu’au moins cinq d’entre eux ont vu des « _phénomènes inexplicables pour la science conventionnelle_ ». Plus frappant encore, aucun n’a témoigné par crainte d’être ridiculisé ou, pire, de voir sa carrière compromise. Hynek réalise alors que des incidents de grande valeur n’ont sans doute jamais été rapportés, et qu’il y a aussi certainement beaucoup plus de cas qu’il ne le pensait.
La deuxième raison qui va faire douter Hynek, c’est la nature extraordinaire de certains incidents. Il ne parvient pas à élucider celui de l’Eastern Airlines, où les pilotes suivent pendant un quart d’heure un Ovni. Il bute aussi sur des lumières à Lubbock, au Texas, observées en 1951 par des scientifiques qui rapportent qu’elles se déplaçaient en formation avec des pointes de vitesse stupéfiantes.
S’il contribue en apparence à l’explication de l’inversion de température pour les lumières volantes au-dessus de Washington DC en 1952, il confiera en privé douter de son bien-fondé. Il y a aussi le cas de Levelland, au Texas, en 1957, où plusieurs automobilistes rapporteront que leurs voitures, survolées par un Ovni, se sont mystérieusement arrêtées à son passage. Un cas loin d’être isolé qui le troublera, là encore, profondément. Enfin, Hynek, malgré son acharnement, ne parviendra jamais à expliquer l’incident de Socorro, en 1964.
L’affaire se passe au Nouveau-Mexique, à deux cents kilomètres à peine de Roswell.
Le policier Lonnie Zamora poursuit une voiture qui refuse de s’arrêter. Il est 18 heures, la route traverse un désert semi-aride fait de rocaille, de sable, de quelques cactus et arbustes. Un paysage de western. L’homme tient fermement le volant, les sirènes hurlent, jusqu’au moment où il entend une sorte de détonation. Il tourne la tête et discerne, dans le désert, une lumière orangée, peut-être le brasier dû à l’explosion. Il abandonne la traque, quitte la route et engage lentement sa voiture pour aller vérifier ce qu’il en est.
Lorsqu’il arrive sur place, l’officier est stupéfait. Il voit un objet étrange, ovale, blanc et métallique, de la dimension d’une grosse voiture et de la forme d’un « _œuf_ ». Il aperçoit deux êtres de petite taille, avec une combinaison blanche, mais ne parvient pas à discerner leurs visages. Lorsqu’il s’approche, l’objet décolle rapidement à la verticale laissant une traînée de flammes bleues et orange. En un instant, l’objet a disparu. L’officier appelle un collègue à proximité. Quand celui-ci arrive sur les lieux, Zamora, encore sous le choc, lui raconte l’incident en désignant les broussailles en feu.
Hynek, qui trouve le témoin crédible, n’en revient pas. Mais l’incident a lieu en 1964 et le programme Blue Book est désormais loin d’être celui piloté par Edward Ruppelt douze ans plus tôt.
Le scientifique le sait, le projet n’est plus qu’un exercice de communication pour le grand public, avec un objectif exclusif : banaliser les incidents, quitte à ridiculiser les témoins.
Les ballons plus ou moins secrets, la planète Vénus et même les oiseaux sont régulièrement appelés à la rescousse, parfois de manière justifiée, parfois en dépit du bon sens.
La litanie des cas auxquels les réponses apportées sont simplistes voire mensongères est interminable, et Hynek doit les endosser. Au-delà de la nature des incidents et de la qualité des témoins, le professeur expliquera aussi en partie son revirement par le comportement de l’armée :
« _La première chose qui m’a fait changer d’avis sur la réalité des phénomènes était l’attitude complètement fermée de l’Air Force. Ils ne donnaient pas aux Ovnis une chance d’exister, même s’ils volaient au-dessus d’une rue en plein jour. Tout devait avoir une explication. Je commençais à m’énerver, même si, à l’origine, je ressentais la même chose qu’eux, je savais maintenant qu’ils n’étaient pas sur la bonne voie. Vous ne pouvez supposer qu’une chose n’existe pas si vous n’avez pas de preuve._ »
Est-ce que l’armée s’enferme vraiment dans le déni comme il l’affirme alors ?
Officiellement, oui. Officieusement, c’est autre chose.
Une directive classifiée de l’Air Force datant d’août 1954 est même sans équivoque. Titrée « _Unidentified Flying Objects Reporting_ », elle établit les « _procédures de signalement impliquant les Ovnis_ » et « _s’applique à toutes les activités de l’Air Force_ ». Elle indique ainsi que « _l’intérêt de l’Air Force pour les Ovnis est motivé par deux raisons : premièrement en tant que menace possible à la sécurité nationale et deuxièmement au regard des aspects technologiques_ » et formalise les instructions en cas d’incidents : les rapports doivent être réalisés « _rapidement_ » et adressés directement au commandement de l’Air Force, le seul à être habilité à « _mener l’ensemble des investigations requises_ » sur le sujet. Il n’est jamais question de Blue Book, évidemment.
Une version plus tardive de ce document apportera aussi des éléments sur la communication à l’égard du public. Une fois que la CIA l’a eu déclassifié[3](appcrit_001.xhtml#F9), on a pu prendre connaissance des ordres qu’il contient, et ils sont sans ambiguïté.

Extrait des instructions internes de l’Air Force concernant les objets volants non identifiés, 5 février 1958
Ainsi, l’instruction prévoit que :
« _En réponse aux demandes concernant tout Ovni, les informations concernant un signalement ne peuvent être données à la presse ou au public que si l’objet a été positivement identifié comme familier ou déjà connu. Si le signalement est difficile à expliquer ou demeure inexpliqué_ […] _la seule communication qui puisse être formulée est que le signalement est en cours d’évaluation et fera l’objet d’une information ultérieure._ »
Pourquoi l’universitaire reste-til dans le programme Blue Book dans de telles conditions ? Parce que même si les enquêtes sont phagocytées et que les plus sensibles ne lui sont manifestement pas rapportées, Hynek conserve l’unique accès qu’il peut espérer avoir aux phénomènes inexpliqués. Malgré ses doutes, il tiendra coûte que coûte à ne pas couper ce cordon ombilical et poursuivra sa mission années après années, buvant le calice jusqu’à la lie.
Ou presque.
La rupture intervint en 1966.
Dans la nuit du 20 au 21 mars dans le Michigan, plusieurs dizaines d’habitants aperçoivent des lumières qui bougent à de très grandes vitesses. Elles sont visibles d’un peu partout, si bien que les autorités sont appelées depuis les villes de Monroe, d’Ypsilanti, de Dexter, du comté de Livingston, ou encore de la réserve naturelle de Sylvania. Même les militaires de base de l’Air Force à Selfridge confirment les voir sans parvenir à les verrouiller sur leurs radars.
C’est à Dexter qu’intervient le premier contact rapproché. Le fermier Frank Mannor, sa femme et son fils entendent leurs chiens aboyer alors qu’ils regardent tranquillement la télévision. Ils sortent sur le seuil et voient comme une étoile rouge descendre en face d’eux, vers les marais. La lumière s’arrête et reste un moment en suspension. La famille Mannor s’approche un peu et distingue nettement, à quelques centaines de mètres, un objet métallique de forme ovale émettant des lumières vives et clignotantes. Il bouge, disparaît puis réapparaît plusieurs fois en divers endroits. Effrayé, le fermier appelle la police, qui prend immédiatement la route pour rejoindre la propriété.
Sur le chemin, alors qu’il est au volant avec des renforts, le shérif stupéfait voit l’Ovni passer au-dessus de lui.
Une demi-heure plus tard, à une cinquantaine de kilomètres de là, ce sont près de cent étudiants et professeurs qui observent abasourdis les lumières au-dessus de leur campus. Le gardien regarde même les objets avec ses jumelles, comme les officiers de police qui constateront que leur radio sera inexplicablement endommagée au moment des faits.
L’affaire fait évidemment grand bruit, mais elle ne concerne plus ou moins « que » des civils, si bien que l’Air Force décide d’envoyer Hynek. Il se rend auprès des différents témoins, recueille méthodiquement leurs impressions, puis poursuit dans les marais, accompagné du shérif. Sur le trajet du retour, il lui confessera son incompréhension. Le nombre des témoignages, leur cohérence le laissent pantois. Lorsqu’ils regagnent le poste de police, Hynek commence à réfléchir à plusieurs hypothèses conventionnelles. Aucune ne fonctionne. Le téléphone sonne, un officier le prévient : c’est un appel de Washington. Hynek s’éclipse, revient quelques minutes plus tard, blanc comme un linge. Il s’assoit et se mure dans le silence, l’air hagard. Il finit par murmurer quelques mots dans le vide, les policiers qui tendent l’oreille entendent « _swamp gas_ ».
Lors de la conférence de presse organisée par l’Air Force trois jours plus tard, Hynek va attribuer le phénomène aux gaz des marais. L’explication est en tel décalage avec les observations qu’elle déclenche la sidération générale puis la moquerie du grand public. L’expression devient même une boutade, comme une réponse toute prête à chaque nouvel incident. Le parlementaire local et futur président américain Gerald Ford s’étouffe. Exaspéré, il qualifie la réponse de l’Air Force d’« _insolente_ » et demande avec force une enquête du Congrès.
Hynek, humilié par la tournure des évènements, quittera le programme peu après.
Va-til renoncer aux Ovnis pour autant ? Certainement pas. Il est tombé dans la marmite, il n’envisagera pas d’en sortir. Il fonde le Collège invisible, réseau informel consacré à l’étude des phénomènes insolites, avec des chercheurs renommés, dont le Français Jacques Vallée, et crée une association composée de scientifiques prêts à s’attaquer à l’analyse des données. Quant à l’homme, sa parole devenue libre, il multipliera les interventions dans les médias pour sensibiliser inlassablement les esprits, jusqu’à devenir l’ufologue le plus célèbre de son temps.
Il n’y a pas que Hynek qui est soulagé. Pour l’Air Force aussi, son départ est vu comme une opportunité.
Elle va enfin pouvoir s’atteler à la clôture du programme Blue Book, qui lui colle à la semelle depuis trop longtemps.
L’armée opère alors une tactique assez classique en politique : confier à un tiers le soin de faire un rapport sur la situation pour légitimer une décision en réalité déjà fixée.
Ni Harvard ni Stanford ne donnent suite, mais l’armée va finir par trouver.
Ce « tiers de confiance », ce sera un certain Edward Condon, un brillant physicien nucléaire qui s’apprête à prendre sa retraite. Il est encore professeur à l’université du Colorado, et il accepte la mission que souhaite lui confier l’Air Force, avec tout de même d’infinies précautions pour sa réputation. Signe de l’importance de l’enjeu pour les autorités, il va pouvoir s’appuyer sur une subvention inédite pour une étude de ce type à l’époque, et sur un accès sans restrictions aux archives considérables de Blue Book.
L’Air Force a choisi Condon pour sa légitimité professionnelle, mais aussi pour ses opinions personnelles. Avant même d’accepter sa mission, il admet bien volontiers que l’étude des Ovnis est une « _perte de temps_ ». La lettre de mission qu’il adressera aux membres de l’équipe de recherche ne souffrira d’aucune ambiguïté, puisqu’il déclare que le projet est une « _opportunité pour mettre finau mythe des soucoupes volantes_ ». Devant ses confrères, Condon se laisse aller et affirme sans sourciller : « _Mon inclinaison en ce moment est de recommander que le gouvernement sorte de ces affaires. Ma position actuellement est qu’il n’y a rien là-dedans_ », ajoutant même avec un sourire : « _Mais je ne suis pas supposé atteindre une conclusion avant une autre année_. » Les propos provoqueront l’émoi, sans entraîner pour autant sa démission. Au fond, c’est la note de Robert Low, le bras droit de Condon dans ce dossier, qui résume le mieux la démarche de l’Air Force :
« _Notre étude sera conduite exclusivement par des personnes qui n’y croient pas et qui, bien qu’elles ne puissent probablement pas prouver un résultat négatif, pourront fournir un ensemble impressionnant de preuves qu’il n’y a aucune réalité dans les observations. Le truc serait, je pense, de présenter le projet de telle manière que, pour le public, il apparaisse comme une étude tout à fait objective alors que, pour la communauté scientifique, il aurait l’image d’un groupe de sceptiques faisant de leur mieux pour être objectifs mais avec un espoir pratiquement nul de trouver une soucoupe_ […][4](appcrit_001.xhtml#F10). »
Avec un tel postulat, les conclusions du rapport Condon ne sont pas difficiles à prévoir :
« _L’étude des Ovnis durant ces vingt et une dernières années n’a rien apporté à la connaissance scientifique_ [et] _d’autres études approfondies des Ovnis ne peuvent probablement pas se justifier par l’espoir qu’elles pourraient faire progresser la science._ »
À sa sortie, les critiques des cercles initiés sont vigoureuses : au-delà du mémo de Robert Low qui fuitera dans la presse, les conclusions paraissent beaucoup plus orientées et catégoriques que le corps du rapport, et les annexes comportent des éléments factuels troublants qui ne sont jamais exploités dans les analyses. Cependant, l’attention générale et les médias se contentent des conclusions, tandis que le bagage scientifique des auteurs fera le reste.
La manœuvre de l’armée réussit, elle porte un coup décisif à la crédibilité du sujet Ovni et réduit puissamment sa place dans le débat public.
Ces orientations biaisées vont certes contribuer à nourrir un mouvement complotiste encore embryonnaire, mais celui-ci a déjà un effet « repoussoir » sur l’opinion majoritaire.
Le rapport va ainsi offrir à l’Air Force l’occasion qu’elle espérait : pouvoir annoncer la clôture du projet Blue Book sans créer de remous.
Le général Robert Seamans aura même le luxe d’indiquer dans sa déclaration officielle que les Ovnis « _ne sont pas un sujet pour la sécurité nationale_ » pas plus que pour la « _science_ ».
À partir de là et pour plusieurs décennies, les autorités américaines n’auront, officiellement, plus aucun programme dédié aux Ovnis.
Les enquêtes vont-elles s’arrêter pour autant ?
Non.
Une note confidentielle du 20 octobre 1969, déclassifiée depuis, apporte un éclairage particulièrement cru sur l’attitude de l’Air Force. Il s’agit du « mémo Bolender », du nom de son signataire[5](appcrit_001.xhtml#F11). C’est par ce document secret que le général de brigade, invoquant les conclusions du rapport Condon, recommande à sa hiérarchie la fermeture de Blue Book. Son argumentation, logique et implacable, apporte aussi plusieurs révélations d’ampleur. Ainsi, il l’écrit noir sur blanc, il affirme que les « _rapports d’objets volants non identifiés qui sont susceptibles d’affecter la sécurité nationale sont faits selon les modalités du Manuel Air Force 55-11, et ne font pas partie du programme Blue Book_ ». Puis il ajoute que cette fermeture n’affectera en rien le suivi du sujet. Il rassure ses supérieurs en rappelant : « _Les rapports sur des Ovnis qui pourraient affecter la sécurité nationale continueront à être appréhendés par les procédures standards de l’Air Force conçues à cet effet._ »
En d’autres termes, l’Air Force annonce officiellement la nouvelle par l’absence de risque pour la sécurité nationale, tandis qu’officieusement elle s’assure que les incidents mettant en cause ladite sécurité nationale continueront d’être suivis, comme ils l’ont toujours été, en dehors de tout programme officiel !
La stratégie de l’Air Force, comme celle de la CIA, est en définitive très simple : tenir à distance le public pour éviter le risque de panique collective, tout en veillant à poursuivre son instruction dans le confort de la clandestinité.
Une sage précaution, est-il possible d’écrire, car les incidents mettant en cause la sécurité nationale ne vont justement pas manquer d’arriver.
# 7.
La sécurité nationale face au risque Ovnis
De tout temps, la sécurité nationale, justement, a été au cœur des secrets d’État. La moindre question qui touche à celle-ci est aspirée dans une sorte de trou noir de procédures de classification dont aucune réponse officielle ne peut sortir, y compris lorsque les incidents deviennent publics.
En décembre 2023, pendant près de vingt jours, des objets inconnus ont mené des incursions régulières au-dessus de la base aérienne de l’US Air Force de Langley, en Virginie. Celle-ci abrite les F-22 Raptor, des avions de chasse si stratégiques que les États-Unis ne les exportent pas, même à leurs plus proches alliés. La Grande-Bretagne, qui en avait fait la demande et participe pourtant au tout dernier programme F-35 avec ses cousins américains, n’a jamais pu en obtenir le moindre escadron. La sensibilité de ces équipements est donc maximale : cela n’empêchera pas des objets inconnus de paralyser les déploiements aériens de l’armée pendant un mois – un mois ! –, provoquant la fermeture technique de la base. L’affaire deviendra si critique que les précieux F-22 seront même un temps déplacés dans un autre État.
Ces incursions étaient-elles le fait de drones ? d’Ovnis ? d’autre chose ? En dépit de l’attention médiatique et des questions des parlementaires, aucune réponse ne viendra, pas même lorsqu’elles seront réitérées en 2025. Le même silence a entouré des survols du New Jersey depuis novembre 2024 et qui perdurent en 2025, de même que les incidents près de la centrale nucléaire de Palo Verde, en Arizona.
Si Donald Trump a promis de divulguer tout ce qui peut l’être durant son second mandat, il faudra peut-être quelques décennies avant d’en apprendre réellement plus. Car certains secrets, lorsqu’ils concernent des enjeux stratégiques, peuvent aisément tenir soixante ans. Ce fut le cas, par exemple, des incursions au-dessus de sites de missiles atomiques. L’un d’eux deviendra même particulièrement célèbre puisque les acteurs impliqués se manifesteront publiquement sur CNN, plusieurs décennies après les faits et alors même qu’ils n’en avaient jamais parlé à leurs propres épouses.
Les faits se déroulent au mois de mars 1967. La Guerre froide a débuté il y a tout juste vingt ans. Celle du Vietnam fait rage, un mur sépare l’Europe du nord au sud, la crise des missiles de Cuba est encore dans tous les esprits. Le monde est divisé en deux blocs, deux ennemis irréconciliables dont les valeurs et les intérêts ne cessent de s’opposer.
La base de Malmstrom, dans le Montana, est l’une des places fortes de cet équilibre de la terreur. Elle abrite les missiles intercontinentaux portant les plus puissantes têtes nucléaires américaines. Enfouis à trente mètres sous terre dans des silos, protégés par des couches de béton et de métal renforcé, les Minutemen mesurent 20 mètres, pèsent 35 tonnes et leur puissance destructrice est démesurée : 1 200 kilotonnes, à comparer aux 15 kilotonnes de la bombe qui a frappé Hiroshima.
Toute la base de Malmstrom est souterraine, les protocoles de sécurité sont les plus stricts qui puissent exister. Il n’y a peut-être pas, dans le monde, d’installation civile ou militaire plus stratégique.
Le lieutenant de vaisseau Robert Salas y travaille. Il est officier de lanceur de missiles. Cette nuit du 24 mars 1967, il est de garde au sein d’Oscar Flight, la capsule souterraine hermétique qui sert de zone de contrôle principale des silos à missiles. Il s’ennuie, mais le poste ne lui permet pas de rêvasser : il est en première ligne en cas de troisième guerre mondiale, il sait qu’il peut être appelé d’un moment à l’autre pour déclencher en quelques instants le feu nucléaire.
Les installations sont stratégiques et, même si elles sont dissimulées, s’avèrent très protégées et surveillées. Des clôtures et des guérites ferment les lieux, des patrouilles cheminent en permanence.
Entre une heure et deux heures du matin, le responsable des gardes de surface appelle Salas _._ « _Il y a des lumières étranges dans le ciel, elles font des manœuvres bizarres_ », dit-il. Robert Salas s’esclaffe. « _Comme des Ovnis ?_ » répond-il, avant que le garde réplique froidement : « _En tout cas, ce ne sont pas des avions, monsieur._ » L’officier est fauché par la remarque. Il comprend instantanément qu’il n’y a pas lieu de plaisanter. « _Je voudrais signaler l’incident_ », ajoute l’homme d’une voix blanche. Salas écoute, prend un instant pour évaluer la situation. Un rapport d’incident, lorsque la mission consiste à garder des missiles chargés de têtes nucléaires, n’est jamais anecdotique. Il hésite et rejette la demande.
Cinq minutes plus tard, le garde rappelle. Au bout du fil, l’inquiétude a cédé place à la peur. Au téléphone, il hurle, terrorisé, que lui et son équipe voient « _un objet avec un rayonnement rouge voler en silence juste au-dessus des grilles de sécurité_ ». Il ne parvient pas à décrire sa nature, tout juste arrive-til à préciser qu’il semble « _pulser_ ». Il demande des instructions. Robert Salas est figé. Les États-Unis sont attaqués, pense-til. Il se ressaisit et aboie : « _Assure-toi que rien ne pénètre à l’intérieur du périmètre !_ » puis se rue vers la salle de repos où dort le commandant. Au même moment, alors que les missiles sont en alerte et que l’objet flotte juste au-dessus du site, les lumières des tableaux de contrôle des Minutemen passent du vert au rouge.
Dix armes atomiques sont simultanément hors service. Du jamais vu.
Le commandant et le lieutenant Salas reviennent à toute vitesse au poste de commandement et engagent sans attendre les protocoles de sécurité. Sur les terminaux, les voyants de sécurité sont allumés, signalant des incursions dans la base. Ils rappellent le garde, qui leur indique que l’objet vient à l’instant de partir à une vitesse extraordinaire, sans faire aucun bruit. À quelques centaines de mètres, au-dessus d’un autre silo de missiles, d’autres gardes de sécurité voient à leur tour l’objet. Alors qu’ils donnent l’alerte, leur radio est instantanément coupée. De longues minutes d’angoisse s’écoulent avant que le commandement apprenne que l’intrusion a cessé.
Robert Salas réinitialise alors les systèmes de sécurité pour remettre les missiles en état de marche, en vain. La bombe atomique reste hors service. Les techniciens de maintenance parviennent rapidement sur les lieux et diagnostiquent un échec du système de maintenance et de contrôle.
La défense la plus stratégique de la force de dissuasion nucléaire des États-Unis est neutralisée. L’équilibre de la terreur est provisoirement rompu.
Comment l’impensable est-il arrivé ? Par le fait d’un objet inconnu, qui a pu survoler puis quitter le territoire américain et l’une des bases les plus protégées du monde, et tout cela sans jamais être inquiété.
Les militaires sont sous le choc.
Dès le lendemain matin, Robert Salas et son commandant se présentent à leur hiérarchie. Entrant dans le bureau du chef d’escadron, ils découvrent avec surprise qu’un homme en costume-cravate est déjà présent. C’est un membre de l’OSI, l’Office of Special Investigation, le très puissant service de renseignement de l’Air Force.
Alors que Robert Salas expose minutieusement les faits, le chef d’escadron devient blanc comme un linge. À la fin de l’exposé, il ne dit pas un mot.
C’est l’homme à côté de lui qui prend la parole : « _Plus jamais vous ne direz que quelque chose est arrivé_ , dit-il, _parce que rien n’est arrivé._ » Il leur soumet une déclaration de confidentialité que les deux militaires doivent signer avant de sortir de la pièce. Ils s’exécutent sans poser de questions. Lorsqu’ils rentrent au centre de commandement, le garde en poste la veille appelle Robert Salas. Il est profondément traumatisé et cherche des explications. Il implore de venir en surface discuter de la situation, de partager ses sentiments. Le lieutenant de vaisseau, la mort dans l’âme, lui répond simplement : « _Il n’y a rien à discuter._ »
L’incident, particulièrement critique pour la sécurité nationale, n’est pas isolé. En 1968, à Minot, autre grande base atomique américaine située dans le Dakota du Nord, un Ovni prend le contrôle des missiles balistiques. L’Union soviétique est elle aussi concernée, avec des cas à Vasilkok ou encore à Byelokoroviche. Ce dernier est le plus inquiétant, puisque selon les témoins – dont le colonel Boris Sokolov –, l’Ovni serait parvenu à activer le compte à rebours de lancement des missiles avant que les opérateurs réussissent à les arrêter manuellement.
Le risque d’un accident nucléaire est tel que les États-Unis et l’Union soviétique concluent en pleine Guerre froide un traité pour l’éviter[1](appcrit_001.xhtml#F12). Son titre est des plus explicites : _Agreement on Measures to Reduce the Risk of Outbreak of Nuclear War Between The United States of America and The Union of Soviet Socialist Republics_.

Traité sur les mesures de réduction de risque de guerre nucléaire entre les États-Unis d’Amérique et l’Union soviétique, 30 septembre 1971
L’article 3 du traité ne souffre, en particulier, d’aucune difficulté d’interprétation : « _Les parties conviennent de s’informer immédiatement en cas de détection d’objets non identifiés par les systèmes de détection de missiles, ou en cas d’interférences avec les systèmes, si de tels incidents sont susceptibles de créer un risque de guerre nucléaire entre les deux pays._ » En clair, les deux superpuissances s’accordent pour se prévenir immédiatement en cas de lancement de missiles par un « _objet non identifié_ », afin d’éviter le déclenchement d’un « _conflit nucléaire_ ».
Le secret qui entoure les évènements de Malmstrom et de Minot est si important qu’ils ne seront pas rapportés aux équipes du projet Blue Book, encore en activité à l’époque. Une preuve, s’il en fallait, que les incidents impliquant la sécurité nationale sont bien gérés ailleurs, comme l’indiquait le mémo Bolender.
Avec le recul, il faut admettre que la volonté de dissimulation de l’armée n’était pas illégitime dans cette affaire ; si la presse avait rapporté les faits à l’époque, le choc pour l’opinion aurait été inimaginable. Savoir les arsenaux nucléaires américain et soviétique à la merci potentielle d’entités inconnues aurait pu remettre en cause le développement atomique et fragiliser l’ensemble de la stratégie de dissuasion américaine. Vertigineux, donc sans doute inenvisageable pour les autorités.
C’est pourquoi il fallut attendre la fin de la Guerre froide et des révélations journalistiques pour qu’une déclassification partielle intervienne. Déliés d’une partie de leurs obligations, Robert Salas et ses collègues purent enfin partager avec leurs compagnes le secret qui pesait sur leurs épaules depuis des décennies. Ils eurent même le droit de s’exprimer lors d’une conférence de presse, qui se tint plus de quarante ans après les faits.
Signe de l’importance du moment, le témoignage de ces militaires sera retransmis en direct par CNN en 2010 et fera aussi l’objet de plusieurs reportages télévisés[2](appcrit_001.xhtml#F13).
Est-ce qu’il entraînera une réaction officielle du Pentagone ?
Aucune.
Le déni est alors encore d’actualité. Comment parvient-il à tenir ?
# 8.
Déni total
Avec la mode hollywoodienne et celle des séries B, la multiplication des canulars et la préemption du thème par les mouvements marginaux, qu’ils soient sectaires ou complotistes, le sujet Ovni ne pouvait que devenir radioactif aux yeux de l’opinion.
L’objectif du Pentagone de neutraliser le phénomène dans le débat public a été atteint avec succès. L’orage médiatique des premières vagues étant passé, comment les autorités pouvaient-elles éviter que ces événements ne revienne bouleverser l’actualité ?
La réponse est très simple : en ne faisant rien.
Tout communicant ou homme politique ayant eu à traverser une tempête médiatique le sait, en cas de polémique, il faut à tout prix éviter de « remettre une pièce dans la machine », selon l’expression consacrée. Cette stratégie d’évitement porte un nom : le déni. Nier l’existence de quelque chose est par définition le meilleur moyen de l’empêcher d’exister. Certes, le silence accentue le complotisme, mais comme ce courant est animé par des gens infréquentables pour les classes moyennes comme pour l’establishment, cet effet secondaire n’a au fond rien d’indésirable.
Le risque d’une telle stratégie, c’est qu’il suffit d’un incident extraordinaire pour la prendre à revers.
Lorsqu’un phénomène intervient sur une base militaire ou au-dessus d’un site nucléaire, il est relativement aisé de garder le secret. Lorsque celui-ci est visible par des milliers de personnes, c’est autre chose. Comment les autorités vont-elles répondre à cet aléa alors qu’il n’y a plus aucun programme officiel pour enquêter et que le phénomène lui-même n’est pas supposé exister ?
Tant que la « preuve absolue » ne sera pas rapportée, la stratégie du Pentagone n’aura pas fondamentalement besoin de changer. La réponse restera la même : ne pas réagir, ne pas commenter, ne pas bouger.
Et même un président ne parviendra pas à infléchir cette politique.
Le cas de Jimmy Carter est éclairant. Il n’est que gouverneur de Géorgie lorsqu’il voit « quelque chose » avec des amis. Il s’en ouvrira publiquement : « _Nous avons vu une lumière très intense dans le ciel. Elle s’est approchée, devenant de plus en plus proche, puis s’est arrêtée devant nous. Sa couleur a alors changé, passant du blanc au bleu puis au rouge._ »
L’expérience le marque si profondément qu’il fait de la « _transparence_ » un argument de campagne. Dès son arrivée à la Maison Blanche, en 1977, il annonce vouloir créer un nouveau programme d’enquête, moins de dix ans après la fin de Blue Book. Le futur Prix Nobel de la paix sait qu’il ne peut pas compter sur le Pentagone, et en particulier sur l’Air Force. Il tente de les contourner en s’adressant directement à la NASA, une référence absolue après qu’elle est parvenue à envoyer l’homme sur la Lune. Le locataire de la Maison Blanche va formellement écrire à l’agence spatiale afin de lui demander de prendre le dossier en main. Après plusieurs semaines de réflexion et à la surprise générale, la NASA décline la demande présidentielle, invoquant les nombreuses missions stratégiques qu’elle doit déjà remplir et qui ne lui permettent pas de se disperser. Si des rumeurs font état d’une intervention discrète de l’Air Force pour saborder la demande du nouveau président, l’agence a peut-être simplement voulu éviter un terrain glissant. Quoi qu’il en soit, la gifle est monumentale. Jimmy Carter encaisse en silence et se gardera à l’avenir, officiellement du moins, de creuser davantage la question.
Parallèlement à cet abandon durable de l’État, une communauté « ufologue » naît sous l’impulsion de l’incontournable Josef Allen Hynek. Le premier directeur de la CIA, Roscoe Henry Hillenkoetter, sera également cofondateur d’une association de ce type. Il ne faut cependant pas se méprendre sur ces initiatives privées : les bénévoles mobilisés ne disposent pas de la crédibilité attachée à l’armée, ce qui pèsera lourdement sur leur capacité à faire avancer concrètement le sujet dans l’opinion publique.
De fait, la stratégie de déni du Pentagone est une remarquable réussite : dès les années soixante-dix, l’intérêt de la population pour le sujet décroît, sa crédibilité aussi. Après tout, songe l’opinion majoritaire, si l’État avait réellement affaire à un phénomène sérieux et potentiellement dangereux, il ne pourrait pas prendre le risque de s’en détourner totalement.
Hynek consacrera les dernières années de sa vie à lutter contre cette présomption.
Un dossier lui donnera une dernière occasion d’y parvenir.
Il s’agit de la vague d’observations de la vallée de l’Hudson, à quelques dizaines de kilomètres de New York. Le cadre est idyllique. Le fleuve Hudson serpente dans une campagne boisée et vallonnée, aux petites villes patrimoniales préservées. Si de nombreux New-Yorkais fortunés y possèdent leur maison de campagne, la région ne vit pas seulement les week-ends, elle cultive son précieux art de vivre au quotidien.
La première observation de masse a lieu la nuit du 24 mars 1981. Plus de trois cents habitants des communes de Yorktown et de Bedford discernent un gigantesque objet en forme de V qui avance à basse altitude. Les commissariats de police de la région sont submergés d’appels. Les témoignages rapportent tous la même chose : une forme beaucoup plus grande qu’un avion commercial se déplace lentement et en silence dans le ciel. Si elle est ponctuée de lumières vives, elle s’avère difficile à discerner. Les photographies et caméras de l’époque ne parviennent pas à capturer vraiment l’évènement. Le phénomène n’en est pas moins vu dans tout le comté, y compris depuis l’autoroute Taconic State Parkway voulue par Roosevelt pour desservir les nombreux parcs naturels de l’État. Alertés, plusieurs dizaines de policiers observent avec impuissance l’objet, qui disparaîtra après une accélération foudroyante.
Le lendemain, les polices locales récoltent les témoignages, y compris venant de leurs propres troupes, qui privilégient l’anonymat. L’opprobre attaché aux Ovnis dissuade les plus téméraires de s’exposer. La presse locale relaie dans ses colonnes les visions nocturnes, sans en faire la première page, les médias nationaux implantés à une cinquantaine de kilomètres, au cœur de Manhattan, ne l’évoquent pas, pas plus que les autorités officielles.
Si une vague s’est formée à partir de ce soir-là, c’est que l’évènement n’est pas resté isolé. Au cours des mois suivants et même durant plusieurs années, de nouveaux incidents se manifesteront au-dessus de cette campagne résidentielle. La vague de milliers de témoignages commencera à attirer l’attention des grands médias nationaux, surtout lorsqu’une photographie nocturne prise par un habitant depuis son jardin immortalisera des lumières multicolores disposées en cercle, et qu’une vidéo prise en ultraviolet montrera également une forme circulaire.
Finalement, c’est un canular qui va tuer l’attention grandissante du public pour cette vague. Alors que les témoignages se multiplient, un groupe de pilotes amateurs décident d’équiper leurs avions personnels de lumières puissantes et colorées, et mènent régulièrement des vols nocturnes en formations serrées pour créer l’illusion d’un Ovni. Ils prendront les airs de nombreuses fois, suscitant à chaque fois de nouvelles vagues de témoignages. Lorsqu’ils révéleront la supercherie, faite selon eux pour « _s’amuser_ » et « _montrer la crédulité du public_ », ils s’attireront une couverture médiatique considérable, bénéficiant même d’un grand format de _Discover Magazine_. Au-delà de ce quart d’heure warholien pour les intéressés, la révélation du canular va faire l’effet d’une grenade à fragmentation dans le débat public, décrédibilisant tous les témoignages passés et dissuadant les signalements à venir. Hynek aura beau arpenter les plateaux télévisés pour démontrer que la grande majorité des éléments provenant des signalements – silence de l’engin, dimension considérable, déplacement lent puis accélération soudaine – ne correspondent en rien aux vols des avions, ses efforts seront vains, quand bien même quelques incidents troubleront encore la paisible vallée de l’Hudson.
Hynek décédera peu après, sans jamais être parvenu à retourner l’opinion sur la réalité du phénomène. Le Pentagone n’aura même pas à intervenir, l’affaire disparaîtra d’elle-même.
La tâche sera plus rude quinze ans plus tard, lors d’une autre apparition devant plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Elle débute dans la soirée du 13 mars 1997. Il fait un temps sec et dégagé sur l’Arizona. Le ciel est sans nuages, les étoiles bien visibles. À Paulden, village isolé dans une zone désertique de cet État rural, un homme s’apprête à entrer dans la station-service du coin lorsqu’il lève la tête et voit flotter plusieurs lumières brillantes dans le ciel qui se dirigent lentement vers le sud-est. Épouvanté, il se rue à l’intérieur pour alerter les autorités. Quelques minutes plus tard, les habitants des villes de Prescott et de Prescott Valley voient à leur tour ces lumières étranges, qui ne semblent pas isolées mais reliées par une structure sombre. Une sorte d’objet en forme de boomerang, d’une dimension gigantesque, équivalente à « _plusieurs terrains de football_ » selon les quelques dizaines de témoins de cette incursion. Le shérif du comté est averti et sort de chez lui. Abasourdi, il voit lui aussi les lumières. L’objet continue d’avancer lentement et atteint Phoenix, la capitale de l’Arizona. Une mère et son fils sont dans leur jardin lorsqu’ils voient passer, au-dessus de leurs têtes, une masse si considérable qu’elle masque les étoiles. Le phénomène paraît si proche qu’il semble être sur le point « _d’atterrir_ », dira-telle le lendemain aux policiers. À quelques kilomètres de là, l’acteur Kurt Russell pilote son avion privé, son fils à ses côtés. Il voit six lumières brillantes parfaitement alignées, ce qui lui semble tellement inhabituel et suspect qu’il prévient la tour de contrôle pour les signaler. En réponse, les contrôleurs lui disent ne détecter aucun trafic aérien dans cette zone. L’objet finit par se volatiliser, avant que quelques dizaines de minutes plus tard des lumières apparaissent dans le ciel de Phoenix. Filmées par un vidéaste amateur, les lumières surgissent les unes après les autres, parfaitement alignées et stationnaires, avant de disparaître.
Le lendemain, l’affaire est relayée par une couverture médiatique limitée.
Quelques journaux télévisés locaux, un peu de presse régionale mentionnent des témoignages d’observations inhabituelles, avec toutes les réserves d’usage pour un sujet qui est à cette époque complètement discrédité. Et pour cause : le canular de la vidéo d’autopsie d’extraterrestres sorti deux ans plus tôt a complètement « tué » le sujet dans l’opinion publique…
C’est la publication d’une vidéo qui va finalement attirer l’attention et libérer la parole, bien plus que l’objet lui-même, qui n’a pas été filmé ni photographié. L’agitation commence à monter, si bien que le gouverneur de l’Arizona, Fife Symington, annonce la tenue d’une conférence de presse en promettant de faire toute la lumière sur l’affaire.
Elle a lieu une semaine plus tard. Le gouverneur se tient droit et tendu sur son pupitre devant un parterre de journalistes. Le drapeau de l’Arizona derrière son épaule, des policiers en uniforme à ses côtés, l’homme va droit au but : « _J’ai décidé de tenir cette conférence de presse sur les lumières de Phoenix pour annoncer que le mystère a été résolu_ », dit-il en marquant une pause, avant d’ajouter : « _Je demande à l’officier Stein et à ses collègues de faire entrer l’accusé._ »
Débarque alors, à la stupeur générale et dans les éclats de rire, un employé avec une combinaison argentée et une tête d’extraterrestre en plastique, que le gouverneur lui ôte devant l’assemblée à la fois médusée et amusée.
La séquence sera particulièrement mal vécue par les habitants qui ont accepté de parler de l’affaire aux médias ou à leurs proches, et renforcera encore la stigmatisation attachée aux Ovnis. L’ironie de l’histoire veut que, dix ans plus tard, le même gouverneur revienne sur cet épisode et confesse lors d’un entretien télévisé avoir lui-même vu un « _vaisseau_ » passer au-dessus de la montagne voisine de Phoenix[1](appcrit_001.xhtml#F14). Alors que le journaliste s’esclaffe face à cette révélation improbable, le gouverneur le reprend avec un air grave : « _Je suis sérieux, c’était quelque chose qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu voir. C’était plus grand qu’un porte-avions, difficile à discerner avec ses lumièresembarquées. Mais c’était absolument silencieux._ » Le journaliste le relance, évoquant un prototype de bombardier de l’époque, l’homme politique réplique alors : « _Non, je ne pense pas que c’était à nous, c’était quelque chose de technologiquement très avancé. Imaginez Christophe Colomb qui, partant découvrir l’Amérique, verrait un Boeing 737 passer au-dessus de sa caravelle. Il ne comprendrait pas. Il penserait que c’est quelque chose venant d’un autre monde, et c’est exactement ce que j’ai ressenti ce soir-là, et c’est exactement ce que je pense aujourd’hui._ »
Comment réagira le Pentagone ? D’abord, il ne s’exprimera pas. Puis, les questions commençant à se multiplier, il évoquera des fusées éclairantes spéciales, une explication plutôt convaincante pour les lumières aperçues dans le ciel de Phoenix. Il se gardera de répondre sur les allégations concernant l’Ovni en forme de boomerang… Et lorsqu’il sortira du silence, ce sera pour se contredire. Après avoir soutenu qu’il n’y avait aucune activité aérienne ce soir-là, le ministère affirmera que l’Ovni était en réalité une formation d’avions militaires A-10 Warthog qui participaient à une opération d’entraînement baptisée Snowbird. C’est un euphémisme d’écrire que l’explication a été accueillie avec un certain scepticisme, mais le Pentagone n’a jamais été contraint d’apporter plus de commentaires. L’affaire, là encore, s’est éteinte d’elle-même, même si l’acteur Kurt Russell a eu l’occasion d’en reparler lors d’un talk-show il y a quelques années.
Le dernier témoignage de masse aux États-Unis est intervenu à Stephenville, qui s’enorgueillit d’être la capitale mondiale du lait. De l’aveu même de ses habitants, il ne se passe à peu près jamais rien dans cette bourgade du Texas qui ressemble à des milliers d’autres, avec ses quartiers résidentiels, son lycée, son terrain de football américain et ses innombrables pâturages. Dans cette contrée religieuse et conservatrice, le phénomène Ovni suscite un certain scepticisme, du moins jusqu’à cette soirée du 8 janvier 2008.
Steve Allen est alors un homme comblé, loin de toute crise de la cinquantaine. Son mariage se passe à merveille, son entreprise est florissante, il aime la tranquillité qui règne à Stephenville. La vie y est simple et facile, il peut sortir à tout moment randonner ou sillonner la région avec son avion. En cette soirée d’hiver, il se réchauffe devant un feu de camp, partage simplement quelques bières avec ses amis. Alors qu’ils parlent de tout et surtout de rien, une lumière vive interrompt soudainement leurs discussions. Allen se lève et voit, stupéfait, une lumière arriver à grande vitesse puis s’arrêter au-dessus d’eux. Elle est silencieuse mais rayonne si puissamment qu’elle en devient aveuglante. Allen perçoit alors un sentiment de bien-être l’irradier. Il sent une forme de plénitude transcendantale, un apaisement qu’il n’a encore jamais connu. L’expérience est si intense qu’il vit le moment comme une sorte d’expérience religieuse, quasi biblique, « _irréelle_ », dira-til. Cette lumière chaude le quitte, provoquant instantanément un manque, comme si le froid le ramenait dans les ténèbres.
Un bruit sourd se fait entendre, la lumière disparaît aussi rapidement qu’elle est arrivée. Quelques secondes plus tard, deux avions F-16 lancés à sa poursuite les survolent. Est-ce la « guerre des mondes » ? se demande-til avec ses amis. Il retourne chez lui et n’en dormira pas de la nuit. Lorsqu’il raconte l’expérience à sa femme le lendemain, elle lui conseille de ne surtout pas en parler. « _Tu vas passer pour un fou_ », lui dit-elle. Allen refuse et téléphone à l’ _Empire Tribune_ , le journal local. La journaliste à l’autre bout du fil prend tout de suite l’affaire et va manœuvrer pour publier le témoignage en première page, contre l’avis de la directrice éditoriale qui redoutait un sujet sensationnaliste fait pour les tabloïds.
Le lendemain matin, Lee Roy Gaitan, policier à Stephenville, ouvre son journal et tombe sur l’article. Il n’en revient pas : ce qui est écrit est exactement ce qu’il a vu, lui aussi, ce soir-là. Il hésite longuement et se décide à franchir le pas : qu’importent les risques, il appelle le journal et témoigne à son tour. Dans la foulée, onze témoins supplémentaires se manifestent. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre, Stephenville ne parle plus que d’Ovnis et les médias nationaux s’y mettent aussi. Malgré les interrogations, aucune réaction ne vient de la part des autorités. Une association d’ufologie se rend sur place et organise une réunion dans la salle polyvalente. Les bénévoles installent une quarantaine de chaises, près de cinq cents personnes feront le déplacement pour témoigner.
La fièvre monte, les questions se multiplient : puisque deux chasseurs ont clairement été aperçus, l’Air Force est interrogée. À la surprise générale, elle soutient qu’il n’y avait aucun avion dans la zone ce soir-là et affirme que les témoins ont certainement été victimes d’une illusion d’optique… La réponse suscitera l’incompréhension et avivera les rumeurs de « _cover up_ » jusqu’à ce que, deux semaines plus tard, l’Air Force publie un rectificatif. Il y avait bien des F-16 en exercice, mais aucun incident particulier n’avait été rapporté par les pilotes. Lesdits pilotes peuvent-ils confirmer les déclarations de leur hiérarchie ? Curieusement non, et ils auraient même été contraints de signer un _non disclosure agreement_ , un « accord de confidentialité ». Les associations ne vont pas en rester là. Elles vont utiliser le Freedom of Information Act pour demander les données radars auprès des autorités civiles et militaires… et les obtenir. Les résultats dépasseront leurs attentes : il y avait bien un objet ce soir-là, dont les trajectoires correspondaient exactement aux témoignages. Mieux, les données révèlent qu’il avait été capable de combiner vol stationnaire, changements abrupts de direction et pointes de vitesse enregistrée à 3 000 km/h. Malgré ces nouveaux éléments, les autorités ne commenteront plus le sujet et l’affaire finira par s’essouffler, sauf à Stephenville, où des « apparitions » sont régulièrement rapportées, si bien que la commune s’autoproclame nouvelle capitale mondiale des Ovnis après Roswell. La bourgade a même adopté tout le folklore extraterrestre, jusqu’à mettre des petits hommes verts aux côtés des pom-pom girls pour encourager l’équipe de football du cru. Un (modeste) tourisme local naîtra même grâce à ce coup de projecteur inattendu.
Pour Steve Allen en revanche, l’histoire se terminera moins bien. L’homme va développer une obsession pour le phénomène, se mettre à veiller la nuit devant sa maison en espérant une nouvelle apparition et la sensation de bien-être divine qui l’avait alors touché. Il négligera son entreprise, dépensera une fortune à sillonner la région en permanence avec son avion. Chez lui, il n’y en aura plus que pour ça. Son trouble sera tel que sa femme finira par le quitter, et sa propre entreprise par péricliter. Interrogé sur l’épisode il y a quelques mois, presque vingt ans après les faits, Steve Allen dit ne rien regretter. Voir cette lumière a été pour lui une révélation telle que, si c’était à refaire, il ne changerait rien, même en connaissant les conséquences induites pour sa vie personnelle et professionnelle.
Ce témoignage n’est pas isolé, pas plus que ces observations de masse, qui ne sont pas propres aux États-Unis.
# 9.
Un phénomène mondial
Si les États-Unis sont marqués par des cas emblématiques, avec les vagues de 1947 puis de 1952, les lumières de Phoenix (1997) et celles de Stephenville (2008), le reste du monde est lui aussi concerné.
La France est par exemple le deuxième pays à connaître des vagues d’observations de masse. L’une d’elles survient à l’automne 1954. L’ampleur est telle que l’état-major de l’armée de l’air décide de créer la Section d’étude des mystérieux objets célestes (SEMOC) pour étudier les phénomènes. Quelques années plus tard, la France sera le premier pays à se doter d’un organisme civil sur les Ovnis, d’ailleurs toujours en activité : le Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (GEIPAN).
À la même époque en Italie, lors d’un match de football opposant la Fiorentina à Pistoiese, plus de dix mille spectateurs réunis dans le stade de Florence observent « _plusieurs objets volants lumineux_ », en « _forme de disque_ », ayant un « _aspect métallique_ », se déplaçant rapidement et changeant de direction de manière inhabituelle. La sidération est telle que la partie est interrompue, les joueurs comme le public sont subjugués par le spectacle extraordinaire. Ardico Magnini, le défenseur de la Fiorentina, dira ainsi : « _Nous étions stupéfaits. Nous n’avions jamais rien vu de tel auparavant. Nous étions littéralement fascinés._ » Durant le phénomène, des éléments semblables à des fils d’araignées descendront littéralement du ciel, avant d’être détruits au contact des mains qui se tendent un peu partout dans le public pour les récupérer. De nombreux fragments métalliques seront néanmoins récupérés et analysés.
Entre 1989 et 1992, c’est une vague belge qui fait l’actualité, avec des milliers de témoignages de civils, de policiers, de militaires qui affirment voir des Ovnis de « _forme triangulaire_ ». Le 30 mars 1990, les radars militaires parviendront à détecter un Ovni et enverront deux chasseurs F-16 à sa poursuite. Bien qu’ils soient les avions de chasse les plus modernes de leur temps, ils seront totalement dépassés par les manœuvres de l’objet. L’armée du royaume organisera une conférence de presse sur l’incident, dans un exercice rare de transparence, sans avoir cependant la capacité d’apporter des réponses.
Quelques mois plus tard, le 11 juillet 1991, une observation de masse a lieu au Mexique, en pleine éclipse totale. L’objet métallique a la forme de disque, sa dimension est si considérable qu’il est vu depuis la capitale mais aussi dans différentes régions du pays.
Le 16 septembre 1994 au Zimbabwe, soixante-deux élèves ayant entre six et douze ans affirment avoir vu un objet métallique argenté descendre du ciel et atterrir dans un champ à proximité. Ils témoignent même avoir vu des « _êtres_ » qui ont établi avec eux une « _connexion psychique_ ». L’affaire sera telle que le Dr John Mack, psychiatre de Harvard, ira enquêter sur place et conclura que leurs déclarations sont « _sincères_ ».
Les cas devant les écoles ne sont pas isolés. En Australie, dans la banlieue de Melbourne, les quelque deux cents élèves et enseignants du lycée Westall High School voient un disque métallique planer au-dessus d’un champ voisin avant de descendre et d’atterrir brièvement. L’objet a ensuite redécollé à grande vitesse, poursuivi par des avions de chasse. Dans les jours qui suivent, des militaires sont déployés. Faits notables, ils n’appartiennent pas à l’armée australienne mais à l’Air Force américaine…
À l’autre extrémité de l’hémisphère Sud, le Brésil n’est pas en reste. Durant dix-huit mois, en 1977 et 1978, des incidents extraordinaires vont jusqu’à terroriser une partie de la population locale qui surnomme les objets « _chupa-chupa_ » (« aspire-aspire »). Les objets sont suspectés de causer des brûlures et des marques, voire de prélever du sang, avec des effets secondaires comme des maux de tête et d’intenses fatigues. L’affaire est telle que l’État déclenchera une intervention militaire, dénommée « Opération Prato ». Si elle s’avère officiellement non conclusive, de nombreux témoins, y compris provenant des rangs de l’armée, affirmeront avoir été confrontés quotidiennement aux objets et avoir pris des photographies et enregistré des vidéos. Ils soutiendront aussi que la CIA a été envoyée sur place et aurait récupéré les éléments les plus probants. Les documents les plus critiques restent aujourd’hui encore classifiés. Le pays sera plus transparent lors de la « nuit des Ovnis », en 1986, où vingt et un objets sont détectés par des radars puis observés par les pilotes de chasse dépêchés sur place. Ils décriront les objets comme réalisant des accélérations foudroyantes et des virages impossibles.
Les incidents peuvent enfin toucher les plus grandes métropoles. Au-delà de Washington DC en 1952, plusieurs Ovnis volent au-dessus de Téhéran en 1976. Détectés par des radars, ils seront poursuivis par deux avions de chasse Phantom. L’un des pilotes, en réponse à une manœuvre dangereuse d’un objet, voudra tirer un missile. Son panneau de commande tombera alors instantanément en panne. L’incident est d’une telle gravité que le renseignement militaire américain, la Defense Intelligence Agency, mènera une enquête sur place, à une époque où l’Iran du Shah est le meilleur allié des États-Unis dans la région.
Enfin, des endroits semblent particulièrement sujets à des apparitions, comme l’île de Catalina, au large de la Californie, ou Hessdalen, village d’une vallée reculée de Norvège, où de nombreux « phénomènes » sont filmés par des « chasseurs d’Ovnis » qui viennent spécialement pour tenter de les apercevoir.
Ces vagues d’observations ont ainsi touché de multiples pays comme la France, la Belgique, le Brésil, le Mexique, la Russie ou encore le Japon, notamment lors de l’incident nucléaire de Fukushima, durant lequel des dizaines de boules lumineuses sont aperçues et même filmées quelques minutes avant l’arrivée du tsunami puis dans les heures qui suivent. De plus, ces différents incidents avec des témoignages ont été régulièrement corroborés par des données radars. Pourtant, aucun de ces évènements n’a réussi à créer un électrochoc au sein de l’opinion publique.
Il faudra attendre 2017 et les révélations du _New York Times_ pour qu’un nouveau cycle s’ouvre dans la reconnaissance du phénomène Ovni, soixante-dix ans après les soucoupes volantes de Kenneth Arnold.
# 10.
Révélations
En ce début d’octobre 2017, Leslie Kean a un peu plus de soixante-cinq ans et quelques décennies de journalisme derrière elle. Durant la première partie de sa carrière, elle couvrait la défense des droits civiques, des prisonniers politiques en Birmanie à la lutte contre la peine de mort aux États-Unis. Sa vie a basculé juste avant le nouveau millénaire, lorsqu’elle a reçu d’un ami installé à Paris un rapport intitulé Cometa[1](appcrit_001.xhtml#F15), rédigé par d’anciens généraux français et remis au Premier ministre de l’époque, Lionel Jospin. Le document, qui recense et analyse différents cas d’observations d’Ovnis pour conclure à l’existence probable de « _technologies d’origine extraterrestre_ », la sidère. Contre l’avis de ses proches, qui redoutent que le sujet ne compromette sa carrière, elle se consacre au dossier. Elle laisse de côté les cas « pollués » comme Roswell, où la réalité ne peut plus être distinguée du mythe, pour multiplier les enquêtes de terrain en ciblant les témoins crédibles, notamment les pilotes de ligne. Dans sa quête, elle obtiendra même une photographie aérienne prise par l’Institut géographique du Costa Rica datant de 1971 que lui a remis le gouvernement de cet État d’Amérique centrale. La photographie publique la plus « _claire_ », selon elle, d’un véritable Ovni.

Photographie aérienne prise par un avion de l’Institut géographique du Costa Rica
La démarche de Kean se veut rigoureuse et agnostique, aux antipodes des publications sensationnalistes qui fleurissent dans les librairies spécialisées. Elle connaît parfaitement l’opprobre qui frappe quiconque touche les Ovnis du doigt. Elle a notamment en mémoire ce qui est arrivé au commandant de bord de la Japan Airlines qui avait témoigné avec son équipage avoir vu trois objets les suivre pendant près d’une heure alors qu’ils se trouvaient au-dessus de l’Alaska. Deux objets rectangulaires rougeoyants qui s’étaient tellement approchés que leur rayonnement avait illuminé la cabine, et qui disparurent pour laisser place à un disque immense, de « _la taille de deux porte-avions_ », dira le pilote après avoir atterri. Alors que l’enquête démontra que les données radars corroboraient exactement ses déclarations et celles de ses collègues, il fut suspendu de son poste puis affecté à des tâches au sol. Ses collègues comprendront le message : « Si tu vois quelque chose, regarde ailleurs. »
Cette réprobation, Kean la connaît aussi très bien, pour en être elle-même victime. Elle a beau avoir un visage austère, avec une peau très pâle, des lunettes rectangulaires et des cheveux bouclés, elle n’est pas toujours prise au sérieux, loin de là. Dans les dîners en ville, elle ne compte plus les moments suspendus, les esclaffements ou les sourires en coin lorsqu’elle explique ce qu’elle fait dans la vie. Elle maudit cette « _dérision_ » de gens incapables de faire un pas de côté autant qu’elle méprise ceux qui rendent le sujet radioactif : les auteurs de canulars, les gourous sectaires, les doux dingues et les complotistes en marge. Elle ne rêve que d’une chose : rendre les Ovnis mainstream.
Aussi, lorsqu’au mois d’octobre 2017 elle est contactée par Christopher Mellon, l’ancien sous-secrétaire adjoint à la Défense chargé du renseignement sous Bill Clinton puis George Bush, elle n’hésite pas une seconde et part le rencontrer à Washington DC. L’homme fait partie de la noblesse d’État américaine. Issu d’une puissante famille blanche et protestante de Pittsburgh, diplômé de Yale, il a le ton et les manières des gens bien nés. Il a occupé plusieurs postes clés au sein du Pentagone et du bureau de contrôle du renseignement du Congrès, dont il maîtrise parfaitement les arcanes. Mellon est d’autant plus crédible qu’il déclarait quelque temps plus tôt n’avoir jamais vu, au cours de sa carrière, la « _moindre trace d’intérêt ou d’implication du gouvernement ou du Pentagone sur les Ovnis_ ».
Leslie Kean n’en est que plus intriguée.
Rendez-vous est pris dans un discret bar d’hôtel de la capitale fédérale. Elle repère vite le haut fonctionnaire à la silhouette longiligne et au port altier, avec ses cheveux raides, ses lunettes à monture fine et son impeccable costume-cravate un brin suranné. Elle est surprise de voir, assis à ses côtés, son exact opposé : un homme assez petit, trapu, avec du gel dans les cheveux, des tatouages et un style brut de décoffrage. Lui se présente sans formalité, _straight to the point_. Il s’appelle Luis Elizondo, et il a fait une grande partie de sa carrière comme agent spécial du contre-espionnage.
Leslie Kean écoute en silence ce qu’elle n’osait plus croire.
« _Oui_ », lui confirme Elizondo, le Department of Defense dispose bien d’un programme secret qui enquête sur les Ovnis. Il en a lui-même pris la tête quelques années auparavant et vient tout juste de quitter le Pentagone. L’agent de renseignement explique sa décision par la frustration qui est la sienne de ne pas pouvoir accéder aux dossiers les plus secrets, et de ne pas pouvoir porter le sujet auprès de James Mattis, le secrétaire d’État à la Défense de l’administration Trump.
Il veut faire bouger les choses, et Christopher Mellon aussi. Le haut fonctionnaire est tombé de sa chaise en découvrant l’existence de ce programme et, plus encore, de vidéos enregistrées par des avions de chasse F-18 montrant des objets inconnus. C’est le genre d’éléments dont il aurait dû être informé au regard de ses responsabilités. Il ne l’a pas été, ce qui démontre que le Pentagone masque la vérité, intentionnellement ou par incompétence.
Mellon connaît parfaitement le fonctionnement en silo du Department of Defense. Le ministère est réputé pour son incapacité à faire circuler les informations entre de puissantes directions jalouses de leurs prérogatives. Ce déficit de communication a contribué à rendre possible les attentats du 11-Septembre, et voilà que ces mauvais réflexes peuvent de nouveau conduire au pire. Qu’il existe ou non une volonté de dissimuler des programmes secrets, l’affaire pose un sujet de sécurité nationale qui doit être abordé au plus haut niveau, et dont le Congrès doit être informé. Et puisque les étages intermédiaires bloquent la remontée, il n’y a pas le choix, il faut sortir l’affaire dans le débat public. Pour eux, contourner le marais bureaucratique en atteignant l’opinion est la seule manière de créer un électrochoc au sein de la classe politique.
Mellon et Elizondo préparent leur plan depuis quelques semaines. Ils sont parvenus à faire déclassifier les vidéos et ils ont obtenu l’accord de celui qui a lancé le programme à l’origine, l’ancien chef de la majorité au Sénat, Harry Reid.
Les deux alliés ayant protégé leurs arrières, il leur reste à assurer l’offensive.
Pour cela, ils posent à Kean une exigence : il faut que ce soit le _New York Times_ qui sorte l’affaire. Obtenir une publication dans le plus prestigieux quotidien du pays, c’est essentiel pour crédibiliser le sujet, le sortir de l’ornière complotiste dans laquelle il est embourbé depuis des décennies.
La journaliste réfléchit. Elle ne fait pas partie de la rédaction. Elle n’a même jamais écrit une ligne pour cette vénérable institution. « _Ce sera difficile mais pas impossible_ », leur dit-elle. La révélation de l’existence d’un programme secret mettrait en porte à faux la communication officielle du Pentagone, inchangée depuis la clôture de Blue Book, ce qui pourrait intéresser le _New York Times_. Il faudra cependant donner des gages, annonce-telle. Le grand quotidien ne plaisante pas avec sa réputation, tout devra être sourcé et recoupé. Il faudra donc présenter les détails de l’histoire – même les plus extravagants – et prévenir tous ceux qui pourront la confirmer. Une impérieuse nécessité, d’autant que le Pentagone pourrait être tenté de nier en bloc pour placer rapidement le journal sur la défensive.
Tout le monde acquiesce à ces conditions, l’histoire peut commencer à être racontée, et elle s’engage sur des bases totalement improbables.
Elle débute lors de la vague de 1947, sur une route perdue du Nevada, quelque part dans les montagnes au nord-ouest de Las Vegas. Un certain Robert Bigelow n’a alors que trois ans au moment où ses grands-parents parviennent de justesse à éviter une collision. Alors qu’ils conduisent paisiblement, quelque chose surgit sans crier gare. Ils donnent un coup de volant et manquent de peu de tomber dans un ravin en contrebas. Ils s’arrêtent, se regardent devant l’impensable : ils viennent d’éviter un objet volant et lumineux. Robert Bigelow grandira avec cette anecdote, et développera au fil du temps un intérêt toujours plus marqué pour le paranormal, ce qui ne l’empêchera pas de faire prospérer des affaires plus terre à terre. Il va investir dans l’immobilier et créer un empire hôtelier, Budget Suites of America, spécialisé dans les motels de bord de route. Il va également fonder Bigelow Aerospace pour construire des habitats gonflables pour astronautes. Fortune faite, il va financer sa passion à fonds perdus. Il crée d’abord une organisation, pompeusement intitulée National Institute for Discovery Science, dédiée à la recherche sur les Ovnis et au paranormal. Bigelow recrute des consultants, dont d’anciens membres de la CIA ayant travaillé sur des sujets très expérimentaux, comme le projet Stargate, qui servait à former des agents à une nouvelle méthode d’espionnage, fondée sur le _remote viewing_ , c’est-à-dire littéralement la « vision à distance »… Si surprenant que cela puisse paraître, le Pentagone a bel et bien créé et financé un programme à la longévité exceptionnelle – vingt-cinq ans – où des agents étaient réellement entraînés à se concentrer sous une forme d’hypnose pour « voir » et traquer les secrets soviétiques comme les terroristes islamistes, des grottes afghanes aux faubourgs irakiens…
L’attrait de Bigelow pour le paranormal ne se limite pas à recruter des personnalités ayant travaillé sur ce type de projets. Il va acheter le mythique Skinwalker Ranch, une propriété isolée de l’Utah, en plein cœur du territoire navajo. Le nom même du lieu proviendrait d’une sorcière indienne légendaire, réputée pour ses capacités polymorphes… L’endroit est connu pour les phénomènes étranges qui s’y dérouleraient, si bien qu’un officier de la Defense Intelligence Agency demande à s’y rendre. C’est là que l’affaire va commencer à prendre forme. Le haut gradé va être témoin sur place de phénomènes étranges et considérera que cela nécessite de s’en préoccuper. Bigelow va alors ouvrir son carnet d’adresses et le connecter avec le très puissant Harry Reid, le chef de la majorité au Sénat.
Harry Reid est lui-même un _believer_. Il croit fermement aux Ovnis et va rassembler plusieurs parlementaires qui partagent ses convictions, certains ayant été personnellement témoins d’objets inconnus. Ce petit groupe va s’entendre pour pousser auprès du Pentagone la création d’un _black program_ , promettant un financement sous fonds secrets de vingt-deux millions de dollars. C’est peu dire que le Department of Defense n’est pas enchanté de l’initiative.
Un témoin anonyme de l’époque, dont les propos sont rapportés par le _New Yorker_[2](appcrit_001.xhtml#F16), le dit sans ambages : « _C’était une idée ridicule, une perte d’argent. Et si cela s’ébruitait, cela deviendrait une très mauvaise histoire._ » Le risque « _réputationnel_ » n’est en effet pas neutre et peut expliquer les réticences. Il ne faut pas non plus écarter la peur d’un risque plus « _opérationnel_ ». Pour un ministère, il n’y a rien de pire que deux programmes qui se chevauchent. Si le Pentagone abritait déjà un programme secret dédié dont il n’avait pas révélé l’existence à Harry Reid ou à qui que ce soit au Congrès, la création d’un nouveau dispositif devenait de facto un facteur de risque. Des informations sensibles pouvaient être envoyées par erreur à ce nouveau venu plutôt qu’au « vrai » programme historique… tandis que les responsables du nouveau programme pouvaient être amenés, dans leurs enquêtes, à suspecter que le Pentagone dissimule bien des choses. Ce sera d’ailleurs très rapidement leur conviction.
Quoi qu’il en soit, Reid passe outre les réticences des armées. Il ne recule pas : « _Je veux que vous le fassiez_ », ditil froidement aux chefs à plumes en marge d’une réunion budgétaire… Et il aura finalement gain de cause.
Le nom choisi, Advanced Aerospace Weapon System Applications Program, n’évoque pas les Ovnis, pas plus que ne le fait la courte description du programme : « _Imaginer le futur de la guerre_ ». Sous ce voile pudique, il s’agit bien d’un programme d’enquête secret dédié au sujet… Et c’est l’entreprise de Robert Bigelow qui remporte le contrat pour le porter… Si le milliardaire place ses consultants, le Pentagone va lui aussi positionner quelques-uns des siens pour garder un œil sur ce dispositif à risque.
C’est là que Luis Elizondo est approché. L’homme a été déployé en Afghanistan contre les Talibans, en Amérique latine contre les cartels de drogue, il a aussi mené les interrogatoires de Guantánamo et diverses opérations contre le terrorisme islamique. L’approche est digne d’un polar hollywoodien, avec plusieurs entretiens énigmatiques. Lorsqu’il est finalement convoqué dans le bureau de l’un des scientifiques les plus réputés du Pentagone, il ne s’attend pas à la question qui va lui être posée. « _What do you think about UFOs ?_ » lui demande l’homme. « _I don’t_ », réplique sobrement Elizondo. Déconcerté, son interlocuteur lui demande de préciser. Réponse lapidaire : « _Vous me demandez ce que je pense des Ovnis, ma réponse c’est que je n’y pense pas, tout court._ » Une formule bien terre à terre qui lui vaut d’intégrer le programme.
Ce recrutement ne va pas pour autant donner la crédibilité suffisante à l’équipe pour lui permettre d’approfondir le sujet. Le programme se voit refuser le _restricted special access program_ , le sésame qui permet d’accéder aux dossiers les plus confidentiels. Il produit aussi quelques rapports jugés très durement en interne, pêchant sans doute par une approche trop spéculative, difficilement évitable lorsqu’il n’y a pas de matériel concret à analyser.
L’initiative risque de tourner court, Reid comprend qu’il faut changer de braquet. L’équipe de consultants est largement remerciée, le programme change de nom – il devient le Advanced Aerospace Threat Identification Program – et Elizondo en prend de fait la direction. Avec cette nouvelle donne, des cas sérieux commencent à remonter, avec en particulier un escadron d’avions de chasse qui se confrontent à un Ovni au large de San Diego, en Californie. C’est cette affaire qui provoquera quelques années plus tard un séisme, avec pour la première fois un cumul d’observations visuelles directes des pilotes, des données radars multiples et un enregistrement d’une vidéo par la caméra embarquée d’un chasseur de l’US Navy. Malgré ces éléments, le programme finit par être supprimé en raison des coupes budgétaires de l’époque.
Elizondo est contraint de prendre un poste alimentaire dans le renseignement tout en continuant à suivre le dossier en sous-main. Il reçoit de nouvelles vidéos et des témoignages, mettant encore une fois en évidence des confrontations entre avions de chasse et Ovnis, également étayées par des données radars. Face à cette accumulation de preuves, Elizondo tente de faire bouger les choses, en vain. Il fait face à l’inertie de sa hiérarchie, ne parvient pas à voir le secrétaire d’État à la Défense, James Mattis. C’est là qu’il rencontre Christopher Mellon, et lui fait part de ses éléments comme de ses doutes lors d’un briefing au Pentagone.
En voyant les vidéos et en écoutant le compte rendu d’Elizondo, Mellon, qui était alors assez dubitatif, change d’avis du tout au tout. Et il identifie tout de suite les mécanismes internes au Department of Defense qui bloquent toute possibilité de remontées. Il n’y a qu’une solution, dit-il, il faut jouer le Congrès contre le Pentagone.
Pour le mobiliser, Mellon imagine deux conditions : primo, il est nécessaire que les Ovnis redeviennent un sujet sérieux qui ne risque plus d’affecter la carrière des politiciens, et secundo, il faut que les citoyens posent des questions à leurs élus et… qu’ils exigent des réponses. Dans les deux cas, il n’y a pas cent cinquante options, il faut mobiliser les médias, créer une onde de choc assez puissante pour renverser soixante-dix ans de dénégations officielles.
Elizondo mesure ce que cela implique : démissionner du ministère, perdre un revenu stable et ses droits à la retraite, alors qu’il a deux filles qui s’apprêtent à entrer à l’université, où l’inscription coûte chaque année plusieurs dizaines de milliers de dollars. C’est un saut dans le vide, qui lui vaudra quelque temps plus tard de vendre sa propre maison pour dormir dans une caravane. Malgré tout, il n’hésite pas. « _Je dois le faire_ », dit-il à son épouse, morte d’inquiétude face à ce choix vertigineux.
En agent scrupuleux, il procède par étapes. Il sait qu’une fois l’affaire rendue publique, il sera certainement mis sous le coup d’une enquête. Le Pentagone ne plaisante pas avec les lanceurs d’alerte, Edward Snowden peut en témoigner. Il faut qu’il soit inattaquable, d’autant plus qu’il a signé plusieurs accords de confidentialité. Il veille d’abord à obtenir la déclassification des vidéos. Il plaide en interne pour la création d’une base de données de documents non classifiés, accessibles à toutes les agences qui auraient un intérêt au sujet, et obtient gain de cause. Il soumet avec succès les vidéos au service de déclassification, qui valide la demande après avoir considéré qu’une éventuelle divulgation ne poserait pas de risque pour la sécurité nationale.
Cette formalité cruciale accomplie, il lui reste à planifier son départ. Il contacte Jay Stratton, un vétéran ayant servi pendant près de trente ans dans les services de renseignement, et qui a été impliqué dans tous les dossiers concernant les phénomènes aériens inconnus depuis deux décennies. Tous deux conviennent d’une stratégie : tandis que Luis Elizondo quittera le Department of Defense pour mettre le sujet Ovni au cœur de l’actualité, Jay restera au sein du Pentagone et utilisera le momentum pour faire progresser le dossier.
Dernière étape, la presse. Mellon est catégorique : il faut cibler le _New York Times_ , et pour cela trouver un journaliste allié qui saura comment y accéder. Le choix de Leslie Kean est rapidement arrêté.
Le rendez-vous est programmé, Elizondo a démissionné la veille.
Le voilà ainsi à conclure ce long récit auprès de la journaliste.
Kean se tait un instant pour en prendre la mesure. Très vite, elle demande à voir ces fameuses vidéos, ce que les deux hommes refusent. Le _New York Times_ d’abord, comprend-elle en substance.
Elle prend congé et appelle un vieil ami, qui a pendant un temps travaillé auprès du quotidien new-yorkais. Celui-ci adresse immédiatement un courriel au directeur éditorial en forme de teasing. Les deux journalistes promettent un scoop « _sensationnel_ », dans lequel un « _ancien officier de renseignement_ » expose un « _programme secret sur un sujet longtemps appréhendé comme légendaire mais désormais confirmé_ ». Une rencontre est alors organisée au bureau de Washington avant que le _New York Times_ donne son accord et désigne une journaliste maison expérimentée. L’article sera écrit à trois mains.
Le 16 décembre, il paraît sur le site internet, accompagné de deux vidéos.

Les deux vidéos publiées par le _New York Times_ enregistrées par des avions de chasse de l’US Navy et celle publiée un peu après par le Washington Post
Le lendemain, l’article est en première page du journal papier. La parution est un immense soulagement pour les auteurs, en particulier pour Leslie Kean, qui voit vingt ans de travail besogneux enfin récompensés à leur juste valeur.
Dans les couloirs du Pentagone, les réjouissances n’ont sans doute pas été totalement partagées… Le ministère soutenait depuis des décennies qu’il n’y avait plus de programme pour enquêter sur les Ovnis depuis la clôture de Blue Book ; la révélation le prend à revers, exactement comme certains le redoutaient en interne.
Que pense le principal auteur du « coup », Luis Elizondo ?
En réalité, il s’avère déçu par le titre et par la tonalité de l’article du _New York Times_ qu’il juge « _excessivement timorée_ ». La nouvelle n’en fait pas moins le tour du monde. Les vidéos, en particulier, frappent l’imagination, d’autant qu’elles sont accompagnées d’un autre article, où les pilotes témoignent pour la première fois à visage découvert. La déception de l’ancien agent du contre-espionnage sera de courte durée : les révélations frappent juste, la première marche vers l’objectif qu’il s’est fixé est atteinte. Les soixante-dix ans de dénégations officielles s’apprêtent à prendre fin.
# 11.
« Des engins non identifiés » sont filmés
par des avions de chasse
Pour renverser soixante-dix ans de dénégations officielles, il fallait un cas solidement documenté, de nature à emporter la conviction du _New York Times_ et, avec lui, des élus qui regardaient le sujet avec une certaine distance de sécurité.
De tous les incidents connus concernant les Ovnis, le cas du « Tic-Tac » est de loin le plus important – celui qui s’approche le plus de la « preuve absolue » – parce qu’il est le seul à avoir été rendu public et à combiner enregistrement vidéo, données radars et témoignages concordants de plusieurs pilotes d’avions de chasse, dont le chef d’escadron des Black Aces, David Fravor.
Malgré cette accumulation d’indices, le plus surprenant pour les pilotes dans cette affaire est peut-être la réaction qui suit venant de leur hiérarchie : le néant.
L’incident ne génère aucune véritable réaction. Leurs supérieurs ne demandent pas même un débriefing. Au contraire, le sujet devient une source de plaisanteries à bord de l’ _USS Nimitz_. Les films _Men In Black_ , _Independence Day_ ou encore _Signs_ sont diffusés sur le porte-avions _ad nauseam_ , tandis que les _private jokes_ se multiplient dans les rangs de l’équipage.
Malgré l’ambiance tournée vers la dérision, qui atteste de la puissance de la stigmatisation qui prévaut alors dans l’armée, les cercles de pilotes n’en discutent pas moins sérieusement entre eux. Est-ce que c’était un prototype avancé développé par l’armée dont ils n’auraient pas eu connaissance ? Personne n’y croit. D’abord, chacun sait qu’il y a des zones sécurisées spécialement créées pour tester les prototypes avec la discrétion nécessaire à la protection des technologies ultrasensibles, ensuite parce que déployer de tels engins dans les zones d’exercices militaires est le meilleur moyen de provoquer un accident. Au-delà de ces réflexions, la conviction des pilotes est que cela ne peut être un prototype maison, car les capacités extraordinaires de l’objet s’avèrent sans commune mesure avec ce que la meilleure armée du monde est et sera capable de produire dans les deux ou trois prochaines décennies.
Le mystère va d’autant plus s’épaissir que les enregistrements radars vont disparaître, de même que la vidéo originelle en haute résolution. Plusieurs membres d’équipage vont rapporter l’arrivée de deux hommes par hélicoptère le lendemain de l’incident, lesquels seraient venus récupérer les bandes et effacer les données. Il reste, néanmoins, le témoignage du chef opérateur radar du _Princeton_ , Kevin Day.
Quoi qu’il en soit, pour Fravor et ses camarades l’affaire en restera là, jusqu’à ce que Jay Stratton et Luis Elizondo les contactent cinq ans plus tard. Les deux hommes sont parvenus à mettre la main sur une copie de la vidéo et à retrouver les pilotes impliqués dans l’incident. Ils témoigneront tous, quelques années plus tard, lorsque l’affaire deviendra publique, ce qui lui donnera une crédibilité sans équivalent.
Dans d’autres incidents, les pilotes feront le choix de rester anonymes. C’est le cas dans l’autre vidéo publiée par le _New York Times_ , intitulée « Gimbal », qui a été prise par le groupe aéronaval de l’ _USS Roosevelt_ croisant au large des côtes atlantiques, de l’État de Virginie jusqu’en Floride.
Si les pilotes directement impliqués n’ont pas voulu témoigner publiquement, leurs voix accompagnent les images, et leur camarade d’escadron, le pilote Ryan Graves, décidera de parler aux médias puis de s’exprimer sous serment devant le Congrès. Il apportera ainsi des éléments de contexte essentiels à cette vidéo, d’abord parce qu’il soutient lui-même l’avoir vue à bord de l’ _USS Roosevelt_ dans une version plus longue et non tronquée juste après l’incident, ensuite parce qu’il affirme avoir eu le debriefing de ses collègues juste après leur atterissage.
S’il s’agit indéniablement d’un témoin de grande qualité, il n’en reste pas moins un témoin indirect de cet incident, contrairement à celui impliquant David Fravor. Ces précautions étant prises, ce que Graves raconte, c’est d’abord qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. Durant des semaines et même des mois, les multiples radars du groupe aéronaval, que ce soient ceux des navires de guerre ou des avions, verront des essaims d’objets aux comportements étranges, ayant la particularité de rester parfaitement immobiles même confrontés à des vents violents, comme s’ils n’étaient pas soumis à leur environnement, puis de voler à des vitesses analogues à celles d’avions de chasse, éliminant l’hypothèse déjà hautement improbable de « ballons ».
Si ces anomalies seront relevées quotidiennement, dans les faits les contacts seront rares. Le lieutenant Danny Aucoin tentera par exemple deux interceptions, mais à chaque fois les objets disparaissent à des vitesses qui ne lui laissent aucune chance de les rattraper. Par ailleurs, les incidents se produisent régulièrement lorsque les avions sont déjà en exercice ; ils n’ont pas toujours les réserves de carburant nécessaires pour se rendre sur place et revenir se poser en toute sécurité. Graves témoigne tout de même d’un cas rapproché, qui conduira à la fin anticipée d’un entraînement. Ce jour-là, un objet étrange – un cube noir au sein d’une sphère transparente – passera entre deux F18 évoluant en formation serrée… Est-ce un réflecteur radar aéroporté, comme le suppose un journaliste[1](appcrit_001.xhtml#F17) ? En tout cas, les pilotes manifestement ne le pensent pas. Graves raconte même que leurs visages, après qu’ils aient atterri, étaient comme défigurés par le « _choc_ ».
Dans le cas qui donne lieu à « Gimbal », la vidéo la plus spectaculaire, l’incident débute alors que l’exercice auquel participe l’escadron vient de s’achever. Il fait nuit, les avions n’ont pratiquement plus de réserves, ils rentrent en direction de l’ _USS Roosevelt_ lorsqu’ils détectent une intrusion sur leurs radars. Les pilotes pensent d’abord à un développement de l’exercice dont ils n’ont pas été informés, afin de tester leur réactivité face à l’imprévu. Ils croient avoir affaire à un essaim d’avions envoyés depuis la côte, qui n’est alors pas si éloignée. Ils décident d’opérer un bref détour, et c’est là qu’ils tombent, stupéfaits, sur tout autre chose. Ils aperçoivent, via leurs caméras infrarouges, quatre à six objets évoluant en formation triangulaire. Juste en dessous d’eux, plus isolé, figure un autre objet, un disque surmonté d’un dôme. C’est lui qui sera filmé. Après quelques instants, la formation va se rompre brutalement et disparaître, laissant les pilotes complètement sidérés.
De cette séquence, seuls le témoignage indirect de Ryan Graves et la fameuse vidéo dans sa version courte seront rendus publics.
Il faut s’arrêter un instant pour l’expliquer. Les images sont en infrarouge, parce que la caméra qui filme est conçue pour la recherche de cibles. Concrètement, elle a pour mission de détecter et de verrouiller des avions, des missiles ou des convois routiers à intercepter, grâce aux sources de chaleur que ces objets conventionnels émettent. C’est la raison pour laquelle elle est en noir et blanc. Elle n’a pas pour but de récolter de « belles images » dans le spectre visible, et de toute manière cela n’aurait rien donné ici puisqu’il faisait nuit. L’objet inconnu, au centre, a une forme de disque. Il n’a pas d’ailes, et sa manière de se déplacer semble faire abstraction des règles les plus élémentaires de l’aérodynamique. Il vole par ailleurs contre le vent, la voix du pilote en témoigne, et il est particulièrement puissant ce jour-là, plus de 220 km/h, l’équivalent d’un ouragan de catégorie 4.
Pour autant, il ne semble nullement affecté. L’objet semble tourner sur lui-même. Certains _debunkers_ comme Mick West ont considéré que c’était une illusion d’optique provoquée par la rotation de la caméra embarquée. Cependant, les analyses de plusieurs professionnels comme John Ehrhart, ingénieur électro-optique spécialisé en systèmes infrarouges, affirment que l’objet pivote réellement sur lui-même, ce que les pilotes perçoivent d’ailleurs également, l’enregistrement audio en atteste. L’armée elle-même va clore le débat en établissant définitivement la « _rotation_ ».
Au-delà de cette étrange manœuvre, l’objet n’est pas seul. Cela n’apparaît pas dans les images publiées, mais la voix du pilote en témoigne – il y a une « _flotte_ » d’objets, dit-il sur le vif – et Ryan Graves qui a vu la version non tronquée indiquera que cette formation en delta était clairement identifiable. De même, l’extrait déclassifié ne dure que quelques dizaines de secondes alors que la version originale s’étend sur près de quatre minutes. Pourquoi le Pentagone n’a-til publié qu’un extrait ? Le mystère reste entier.
La dernière vidéo est intitulée « Go Fast ». Publiée un an après l’article du _New York Times_ par le _Washington Post_ , elle est sans doute la moins intéressante des trois parce qu’elle ne s’accompagne pas des témoignages de pilotes permettant de la contextualiser, même si des enregistrements pris là encore sur le vif existent.
Est-ce que cette vidéo montre un Ovni se déplaçant à grande vitesse ou est-ce un simple ballon dont l’apparente vitesse n’est qu’une illusion d’optique appelée « effet parallaxe » ? Une enquête officielle conclura fin 2024 qu’il s’agit d’un effet parallaxe, sans aller toutefois jusqu’à démontrer que l’objet serait un simple ballon. Est-ce que c’est un Ovni, en l’occurrence de la forme d’une sphère, voire d’un œuf ? Est-ce que l’extrait publié est tronqué, comme ce fut le cas pour « Gimbal » ? Les faits demeurent obscurs.
Ce qui est clair, en revanche, c’est que la vidéo a été jugée suffisamment intrigante pour donner lieu à une note d’alerte adressée à la hiérarchie de l’US Navy, et plus particulièrement aux amiraux chargés des exercices au large des côtes atlantiques des États-Unis en 2014 et 2015. Les incidents – cela a été indiqué – étaient pratiquement quotidiens à l’époque, et cette vidéo a été utilisée par une source militaire pour demander à ses pairs des explications, allant même jusqu’à suggérer de mettre un terme aux exercices afin de ne pas exposer davantage la vie des pilotes et la sécurité des groupes aéronavals engagés dans l’opération. Là encore, il faut mesurer ce que cela signifie : les exercices de ce type sont planifiés des mois et parfois des années à l’avance. Ces entraînements en conditions réelles sont essentiels à la préservation des capacités de combat de la Navy. Qu’un haut gradé puisse ouvertement poser la question de les annuler montre le sérieux avec lequel sont appréhendées ces intrusions d’objets inconnus.
Si ces vidéos ont été les seules à être en partie déclassifiées par l’US Navy sur la requête de Luis Elizondo[2](appcrit_001.xhtml#F18), alors que le Pentagone a reconnu depuis que de nombreux autres enregistrements existent, elles suffiront à entraîner une réaction en chaîne.
Après leur publication par le _New York Times_ et le _Washington Post_ , la très populaire émission télévisée _60 Minutes_ va leur consacrer un grand format, montrant également au pays le visage de ces pilotes à la réputation d’excellence, dont le fameux David Fravor et, pour la première fois, sa collègue d’alors, Alex Dietrich.
Leurs témoignages, sincères et troublants, vont apporter une visibilité médiatique inédite qui va profondément bouleverser le paradigme entourant les Ovnis, avec une question portée directement à Barack Obama dans un talk-show sur la chaîne CBS[3](appcrit_001.xhtml#F19). Sa réaction, d’abord humoristique, est ensuite nettement plus sérieuse. Un ton qui interpelle d’autant plus vu le format décontracté de ce genre de programmes : « _Ce qui est vrai_ , dit l’ancien président, _et je suis sérieux ici, c’est qu’il y a des vidéos et des enregistrements d’objets dans le ciel, dont nous ne savons pas exactement ce qu’ils sont. Nous ne pouvons pas expliquer comment ils bougent, ni leur trajectoire. Ils n’ont pas des caractéristiques qui soient aisément explicables. Donc, les gens sont en train de prendre cela au sérieux pour enquêter et découvrir ce que c’est… Et je n’ai rien à dire de plus aujourd’hui._ »
Le premier pari de Mellon et d’Elizondo est alors en passe d’être remporté, les objets inconnus deviennent mainstream.
Cette percée ne suffira cependant pas totalement à mouvoir le Congrès et par extension le Pentagone. Christopher Mellon va devoir organiser une série d’échanges confidentiels entre des agents de renseignement, des pilotes, des responsables militaires et les parlementaires pour que l’affaire prenne (enfin) la tournure politique espérée.
Fin avril 2020, alors que la crise du Covid est à son acmé, le Department of Defense perçoit sans doute que les plaques tectoniques sont en train de bouger. Le risque de subir un séisme le contraint à prendre les devants. Il décide de publier un communiqué de presse pour authentifier formellement les vidéos. Le titre s’avère des plus évocateurs : « Déclaration du ministère de la Défense sur la diffusion de vidéos historiques de la Marine ».
En quelques lignes, l’armée reconnaît que ces enregistrements proviennent effectivement de l’US Navy et conclut par une simple phrase aux répercussions considérables, puisqu’elle signe la reconnaissance officielle du phénomène, un revirement spectaculaire après soixante-dix ans de déni :
« _The aerial phenomena observed in the videos remain characterized as “unidentified”_[4](appcrit_001.xhtml#F20) _._ » En français : « _Les phénomènes aériens observés dans la vidéo demeurent caractérisés comme “non identifiés”._ » Les guillemets ayant leur importance puisqu’ils montrent que le Pentagone endosse la terminologie employée à propos des Ovnis, ou plus exactement des phénomènes aériens non identifiés[5](appcrit_001.xhtml#F21). Ce changement sémantique matérialise indéniablement un nouveau paradigme, avec des conséquences considérables. Une révolution s’opère, une nouvelle ère s’ouvre.
# 12.
Le Congrès prend l’initiative
Il faut imaginer la sidération qui règne dans les rangs du Congrès lorsque le département de la Défense reconnaît pour la première fois l’existence d’un phénomène qu’il s’était appliqué à démentir depuis des décennies.
Le séisme va déclencher une réplique politique : la mobilisation du pouvoir législatif en faveur de la transparence.
Dans ce nouveau développement, un homme va jouer un rôle clé, saisissant l’occasion pour pousser les feux des révélations : il s’agit de Marco Rubio, alors sénateur de Floride, qui deviendra plus tard l’un des membres les plus puissants du gouvernement Trump II, puisqu’il sera secrétaire d’État aux Affaires étrangères, l’équivalent américain du ministre des Affaires étrangères. Il fait partie des rares soutiens historiques de l’Ukraine dans cette nouvelle administration. Contrairement à celles d’autres de ses collègues, sa nomination a été confirmée de manière triomphale par le Sénat, n’obtenant même aucune voix en sa défaveur. Le signe d’une légitimité travaillée de longue date, la démonstration d’un parcours respecté.
L’homme, en effet, est un pur produit de la méritocratie à l’américaine. Il est né de parents cubains ayant émigré aux États-Unis dans les années cinquante, peu avant la révolution castriste. Son père travaille comme barman, sa mère comme gouvernante dans l’hôtellerie. Le jeune Marco suivra ses parents à travers leurs nombreux déménagements, rejoignant un temps Las Vegas, avant de retrouver la Floride. Créatif et méthodique, photogénique et adroit, il va s’investir en politique et gagner très vite l’attention de l’état-major du Grand Old Party, jusqu’à gravir les marches du Sénat, logé au sein de l’aile nord du Capitole. Il poursuivra son ascension au sein de l’establishment et sera candidat en 2015 aux primaires républicaines. Figurant parmi les favoris, il sera battu à la surprise générale – y compris dans sa propre circonscription – par un outsider au discours iconoclaste et aux méthodes improbables, un magnat de l’immobilier new-yorkais du nom de Donald Trump. Défait puis replié sur son fief du Sunshine State, Rubio compte alors parmi les élus les plus puissants du Congrès. Les révélations du _New York Times_ vont l’intriguer, mais c’est le communiqué du Pentagone qui va lui donner le prétexte rêvé pour agir. Il s’apprête à prendre les rênes de la présidence de la commission du renseignement du Sénat et il est le premier homme politique depuis Harry Reid à exprimer aussi clairement ses convictions : « _Si quelque chose entre dans notre espace aérien et que ce n’est pas identifié, c’est une menace, et nous devons comprendre ce que c’est_ », déclare-til franchement lors d’un entretien télévisé.
Bien plus tard, dans le film documentaire _The Age of Disclosure_ de Dan Farah, présenté en mars 2025, Rubio fait partie de la trentaine de hauts responsables qui acceptent de répondre face caméra sur le sujet des Ovnis. Alors qu’il est chargé des Affaires étrangères des États-Unis, il confesse que c’est « cette question qui m’empêche de dormir la nuit », ajoutant : « Au cœur de chaque erreur en matière de renseignement se trouve un manque d’imagination. L’idée qu’un adversaire ne peut pas faire quelque chose simplement parce que cela n’a jamais été fait auparavant, cela conduit à des surprises stratégiques, et parfois celles-ci changent le cours de l’histoire humaine. »
Il a ainsi adopté la même ligne tactique que celle portée par Mellon et Elizondo, conscient que le seul moyen de faire bouger les choses est d’agiter le chiffon rouge de la sécurité nationale. Il multiplie les demandes auprès du Pentagone, lequel va réagir en officialisant la création de l’Unidentified Aerial Phenomena Task Force, en réalité déjà officieusement en activité depuis plus d’un an.

Extrait du communiqué de presse du Department of Defense annonçant la création de l’UAPTF, août 2020
Le communiqué du Department of Defense indique ainsi :
« _Le 4 août 2020, le secrétaire adjoint à la Défense, David L. Norquist, a approuvé la création d’une cellule de travailsur les phénomènes aériens non identifiés (UAPTF)_, [pour Unidentified Aerial Phenomena Task Force] […] _afin d’améliorer sa compréhension et d’acquérir des informations sur la nature et l’origine des phénomènes aériens non identifiés (UAP). La mission de cette cellule est de détecter, d’analyser et de répertorier les UAP susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale des États-Unis_ […]. »
Sur la forme, le communiqué est autrement plus offensif que celui publié discrètement durant le Covid pour authentifier les vidéos.
Il marque aussi plusieurs avancées sur le fond.
La reconnaissance officielle d’une cellule d’enquête au sein du Pentagone est la première. La deuxième, c’est que, ainsi qu’on l’a vu précédemment, le Department of Defense endosse les termes mêmes de « _phénomènes aériens non identifiés_ » (UAP en anglais), jusqu’ici proscrits. La troisième, c’est que la cellule va bel et bien se consacrer à des phénomènes « _susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale_ », ce qui signe un revirement de position par rapport aux conclusions ayant justifié, soixante-dix ans plus tôt, la clôture du projet Blue Book.
Le communiqué est aussi révélateur de certaines forces internes de résistance. Ainsi, c’est la Navy qui est clairement désignée pour piloter le projet. L’Air Force comme la CIA sont aux abonnés absents, ce qui démontre que les deux administrations étant à la fois les mieux informées et les mieux armées pour appréhender le phénomène ont refusé d’assumer – ou de reconnaître publiquement – leur leadership sur la question.
La dernière information de taille, c’est l’absence d’engagements en matière de communication au public, pas plus qu’au Congrès. La transparence est donc loin, très loin, d’être acquise.
Marco Rubio va saluer les avancées, sans relâcher la pression. Plusieurs autres parlementaires de tous bords vont se joindre à lui, comme la démocrate Kirsten Gillibrand ou encore Mark Warner, vice-président de la commission sénatoriale du renseignement.
Accompagnés en sous-main par Christopher Mellon, ils vont déclencher une offensive politique aussi spectaculaire qu’inédite en utilisant comme véhicule la loi de crédit budgétaire finançant le Department of Defense et les agences de renseignement[1](appcrit_001.xhtml#F22). Dans cette bataille, le Pentagone parvient à mobiliser ses relais pour faire rejeter plusieurs amendements, comme celui prévoyant la création d’une agence dédiée aux phénomènes inexpliqués ou encore l’obligation d’une transparence totale avec la divulgation de tous les dossiers possédés par le Department of Defense et l’Intelligence Community. Malgré ces échecs, après une lutte politique intense au sein du Parlement, Rubio et ses collègues parviennent à faire adopter un amendement contraignant le Pentagone à publier un rapport sur les Ovnis sous six mois, avec une partie destinée au public et une autre classifiée pour les parlementaires habilités.
En insérant cette obligation dans un texte financier, leur idée est de menacer de couper les crédits du Pentagone s’il ne se conforme pas à ses obligations.
Pour mesurer ce que cela signifie, il faut imaginer, en France, ce que cela représenterait, si des poids lourds parlementaires de différents partis s’unissaient pour introduire dans le budget un amendement conditionnant l’octroi des crédits du ministère des Armées à la publication, par ce dernier, d’un rapport officiel sur les Ovnis. Ces députés et sénateurs passeraient certainement pour des illuminés voire pour de dangereux apprentis alchimistes. C’est pourtant ce qui va se passer outre-Atlantique, et la manœuvre va fonctionner.
Le vote du texte fait les gros titres, et l’échéance se rapprochant, mois après mois, le compte à rebours n’aura de cesse d’attiser l’intérêt des médias et du grand public. L’attente est à la mesure des enjeux : pour la première fois depuis des décennies, le Pentagone pourrait faire la lumière sur ce qu’il sait des Ovnis.
Le 25 juin 2021, le premier rapport sur les phénomènes inexpliqués est publié par le bureau du directeur national du renseignement (ODNI) et le Pentagone[2](appcrit_001.xhtml#F23).

Première page du premier rapport officiel dédié aux Ovnis
Le document ne fait que neuf pages en intégrant la page de garde et les annexes, ne comporte aucune image, n’est accompagné d’aucune vidéo, ne présente aucun incident détaillé. Il ne fait aucun doute que l’objectif des auteurs était de répondre à l’injonction du Congrès en délivrant un service minimum, et même moins que ça.
Pour autant, il est très clairement historique.
Il faut mesurer l’avancée considérable que ces quelques lignes confèrent à la reconnaissance officielle du phénomène.
D’abord, par l’importance des incidents qu’il recense pour la période allant de 2004, cas du « Tic-Tac », jusqu’à début 2021, date de finalisation du rapport. Ce ne sont pas quelques cas isolés qui sont évoqués mais pas moins de 144 incidents impliquant le personnel militaire, très majoritairement des pilotes d’avions de chasse. C’est nettement plus que ce que les observateurs imaginaient.

Extrait du premier rapport publié le 25 juin 2021
Par ailleurs, sur ces 144 cas, 80 bénéficient de « sources multiples » mêlant observations visuelles, données radars et enregistrements vidéo, en particulier infrarouges.
Le Pentagone en tire une première observation : les phénomènes ont majoritairement « _une consistance physique_ ». Deuxième observation de taille : dans la plupart des cas, l’incident entraîne « _un arrêt de l’exerciceou de l’intervention militaire_ ». Troisième observation, sur les 144 incidents répertoriés, un seul est expliqué (un ballon), 18 montrent « _des comportements ou des caractéristiques de vol inhabituels_ » avec des objets qui « _restent stationnaires face au vent ou évoluent contre le vent, manœuvrent abruptement ou bougent à des vitesses considérables, sans moyen de propulsion discernable_ ». Dans certains cas, des « _fréquences d’ondes radio_ » sont même enregistrées.
Le rapport évoque également des similarités en termes « _de forme, de taille, de propulsion_ ».

Extrait du premier rapport publié le 25 juin 2021
Il consacre aussi quelques développements à la stigmatisation attachée aux Ovnis, qui est clairement identifiée comme un problème majeur puisque l’autocensure prive les autorités de données qui pourraient être cruciales. Ce constat s’avère d’ailleurs assez piquant au regard de l’effort engagé durant des décennies par le Pentagone pour inhiber les meilleures volontés… Enfin, après ces éléments déjà assez considérables en tant que tels, le rapport va un cran plus loin en admettant que « _les Ovnis menacent la sécurité aérienne et, possiblement, la sécurité nationale_ ». Pourquoi ? Comment ? Le lecteur n’en saura pas plus, sinon que dans onze incidents les pilotes affirment avoir évité une collision.
Rendu public, le rapport va décevoir les parlementaires comme une partie de la presse. Pourquoi ne pas détailler les 144 cas recensés ? Pourquoi ne pas intégrer des photos ou des vidéos alors qu’il est admis que plusieurs dizaines d’entre eux ont fait l’objet d’enregistrements ?
Pour des raisons de sécurité nationale ?
En partie, sans doute : le débat public autour des Ovnis ne doit pas être un moyen permettant à la Chine ou à la Russie d’en apprendre plus sur les capacités stratégiques de détection et de surveillance mises en œuvre par les États-Unis. Il faut mettre en rapport une menace très hypothétique d’un côté et celle, bien réelle, qui mobilise au quotidien le pouvoir américain des rives de Taïwan aux tranchées ukrainiennes.
Pourtant, la sécurité nationale ne semble pas être la seule explication, dans la mesure où les parlementaires habilités ayant été briefés sur la version non classifiée du rapport affirmeront qu’elle n’apportait rien de substantiel par rapport à celle rendue publique.
En définitive, si les autorités militaires marquent avec ce rapport un tournant en termes de communication et de reconnaissance du phénomène, elles veillent aussi à ne pas donner d’éléments suffisamment concrets pour relancer une polémique nationale qui les contraindrait à en dire plus. Un objectif évidemment vain, puisque le propre d’un rapport frustrant est de renforcer les doutes de l’opinion, donc les questions du pouvoir politique.
Comment, dans ces conditions, comprendre la stratégie du Pentagone ?
Plusieurs hypothèses sont discutées.
La première, c’est qu’il ne faut pas appréhender le Department of Defense ou l’Intelligence Community comme des blocs monolithiques. Toute personne ayant officié en ministère sait que chaque administration a sa propre doctrine, ses propres objectifs. Même dans un ministère comme celui de l’Économie et des Finances, en France, les différences d’approche entre les administrations centrales peuvent être conséquentes. Alors, dans une entité dotée d’un budget de neuf cents milliards d’euros – le double de celui de l’ensemble de l’État français – avec des corps d’armée aux cultures très différentes, des agences innombrables et des programmes secrets dans tous les sens, il est évident qu’il ne peut y avoir d’approche unique du dossier. Le rapport est peut-être, dès lors, tout simplement le fruit d’un compromis interne, et l’attitude ambivalente du Department of Defense ces dernières années – tantôt ouverte, tantôt fermée – traduit seulement un rapport de force entre des courants aux objectifs opposés, avec un mouvement de balancier qui varie selon les moments.
La deuxième hypothèse, qui n’exclut du reste pas totalement la première, consiste à supposer qu’il s’agit d’une stratégie délibérée et planifiée de divulgation par étapes. Engager un processus de révélations sur un sujet aussi existentiel que les Ovnis est évidemment très risqué pour la stabilité de la société et donc les intérêts de la nation. C’est d’autant plus vrai que les inquiétudes formulées par la CIA comme par l’Air Force à l’époque de la Guerre froide n’ont aucune raison d’être révisées : l’Union soviétique n’existe plus, mais la Chine, la Russie, l’Iran et d’autres menaces protéiformes ont largement pris le relais. Les possibilités de déstabilisation sont aussi infiniment plus fortes aujourd’hui que par le passé, le complotisme et les usines à trolls manipulant une opinion très perméable à l’influence des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Dans ces conditions, un processus de divulgation progressif étalé sur dix ou vingt ans pourrait faire sens, afin d’acculturer progressivement la population et les responsables politiques qui la représentent. Dans ce cadre, le rapport, qui apporte de nouveaux éléments sans aller jusqu’à produire de nouvelles pièces à conviction, n’est qu’une étape qui en appelle d’autres.
La troisième hypothèse, c’est que le Department of Defense est « vraiment » ignorant de la situation et s’attache « réellement » à tenter d’en savoir plus. C’est l’hypothèse officielle promue par le Pentagone, qui ne peut convaincre qu’à moitié puisque, encore une fois, il en dit objectivement moins qu’il n’en sait. Au-delà du fait qu’il ne donne pas de précisions dans son rapport en dépit des éléments qu’il admet détenir, ce qui suffit à caractériser cette omission, il a plusieurs fois opposé des démentis sur la détention d’éléments avant de changer de position de manière flagrante, sans jamais redouter la contradiction. Ainsi, lorsque The Black Vault, site qui possède les plus importantes archives de documents déclassifiés dans le monde, demande officiellement à l’US Navy les vidéos de phénomènes anormaux non identifiés dont elle dispose en plus des trois déjà rendues publiques, celle-ci répond en mars 2022 n’avoir « _trouvé aucune vidéo additionnelle_ ». Deux ans et demi plus tard, le 14 novembre 2024, toujours en réponse aux mêmes demandes formulées par The Black Vault, elle admet en détenir « _soixante-dix-huit_ » mais refuse de les communiquer, pas même de « _courts extraits_ », précise-telle, en raison de la « _menace que cette divulgation ferait courir à la sécurité nationale_[3](appcrit_001.xhtml#F24) »…
Plusieurs hauts gradés, notamment Tim Gallaudet, amiral de l’US Navy, Luis Elizondo et bien d’autres, affirmeront avoir visionné certaines de ces vidéos. Ils relatent ainsi des images en haute résolution d’un objet filmé juste au-dessus de la mer par un hélicoptère avant qu’il entre dans l’eau. Ils évoquent un objet sous-marin passant juste à côté d’une plateforme pétrolière et dont la taille était « _équivalente_ », ce qui laisse imaginer des décisions hors norme. D’autres enregistrements concerneraient des films radars, notamment un objet mesuré sous l’eau se déplaçant à une vitesse de 3 000 km/h, à comparer au sous-marin le plus rapide de l’Histoire qui atteignait à peine 80 km/h. Que ces témoignages soient fondés ou non, au vu de la réponse formulée à The Black Vault, il est acquis que le Department of Defense en sait bien davantage qu’il ne le reconnaît. Dans ces conditions, le rapport ne s’analyse pas autrement que comme une forme de concession faite aux parlementaires, un équilibre trouvé entre une reconnaissance de la réalité du phénomène et l’absence de transmission d’éléments décisifs susceptibles de bouleverser l’ordre du monde et les priorités du Pentagone.
La quatrième et dernière hypothèse, à l’exact opposé, est que le Pentagone n’a jamais sérieusement considéré la question, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a rien à gagner à l’explorer. Le ministère se trouve simplement contraint de produire des rapports sur des phénomènes qui sont certes pour l’heure inexplicables, mais qui seraient tous explicables si des efforts financiers et humains importants y étaient consacrés. Dans cette hypothèse, l’agitation autour des Ovnis est le fait d’une minorité agissante de politiques et de lanceurs d’alerte qui conduit à détourner, en pure perte, des moyens publics importants pour un simple mirage. Cette hypothèse est celle privilégiée par les _debunkers_ sceptiques, très actifs sur les réseaux sociaux et Wikipédia[4](appcrit_001.xhtml#F25), mais elle n’explique pas les cas les plus graves et documentés, comme l’incident de l’ _USS Nimitz_ , avec le fameux « Tic-Tac ». Elle n’explique pas non plus pourquoi le rapport ne détaille aucun incident, alors que 144 d’entre eux sont officiellement identifiés, dont certains avec des comportements atypiques établis par des sources multiples et concordantes. Encore une fois, si la sécurité nationale était la seule et unique raison, les parlementaires accrédités auraient reçu des informations plus complètes, ce qui n’a manifestement pas été le cas, et ils auraient également eu accès aux fameuses vidéos demandées par The Black Vault, ce qui n’a pas non plus été fait.
Il y a donc manifestement « quelque chose » ; que cette divulgation au compte-gouttes soit le fait de rapports de force internes ou d’une stratégie concertée, elle ne peut satisfaire les parlementaires. Bien au contraire, cette réticence va les pousser à intensifier leurs exigences en faveur de la transparence. Marco Rubio, alors président (républicain) du comité du renseignement du Sénat, et Adam Schiff, président (démocrate) du comité du renseignement de la Chambre des représentants, vont tous deux œuvrer en ce sens dans les semaines qui suivent la publication du rapport, avec d’autant plus d’implication que certains commentaires venant des plus hautes sphères du renseignement vont crédibiliser leur démarche.
# 13.
Le trouble des dirigeants de la CIA
Si le Pentagone est dans l’œil du cyclone, l’agitation du Congrès va aussi finir par braquer les lumières médiatiques sur le monde feutré du renseignement. Et les déclarations que vont faire les plus hauts responsables de l’Intelligence Community vont désarçonner jusqu’aux journalistes qui se trouvaient déjà audacieux de les interroger.
Il en va ainsi de l’entretien filmé que le _Washington Post_ mène avec Avril Haines à la toute fin 2021.
Un visage aux traits fins et anguleux, des cheveux noirs et raides, des yeux sombres pleins d’acuité, une posture et une voix toutes en maîtrise, Avril Haines a un charisme à la mesure de ses fonctions. Lorsqu’elle s’exprime, elle est alors directrice nationale du renseignement. Concrètement, elle supervise les dix-huit agences de renseignement des États-Unis pour le compte du président Biden, qu’il s’agisse d’un service indépendant comme la CIA ou d’agences rattachées à des ministères comme le Pentagone avec entre autres la DIA, l’agence de renseignement de la Défense, ou encore la célèbre NSA, l’agence nationale de sécurité, spécialisée dans le renseignement électronique.
Haines impressionne aussi par son parcours, qui a également comme mérite de n’entrer dans aucune case. Après le lycée, elle est allée passer un an au Japon pour se former à un haut niveau en judo, puis elle est revenue au pays afin d’obtenir une licence de physique, avant de racheter un bar pour ouvrir un café-librairie avec son mari, tout juste rencontré lors de cours de pilotage. Elle retrouve ensuite les bancs de l’université, devient juriste et gravit les échelons jusqu’à intégrer le cabinet de Barack Obama, comme conseillère juridique adjointe pour les affaires de sécurité nationale. Obama va la nommer numéro deux de la CIA, mission dans laquelle elle se fera remarquer au point d’être surnommée la « reine des drones », en référence à la mise en place d’une politique d’élimination presque industrielle des terroristes islamistes par des drones Reaper et Predator, que ce soit en Afghanistan, en Irak ou au Levant. Après l’arrivée surprise de Trump au pouvoir, elle rejoint le privé et revient quatre ans plus tard dans les valises de Biden. Elle sera la première femme à prendre le poste de Director of National Intelligence.
Lorsqu’elle fait face au journaliste du _Washington Post_ , Avril Haines est donc ni plus ni moins que l’une des femmes les plus puissantes du monde. Et le moment qui va être immortalisé par les caméras du grand quotidien est assez révélateur de l’évolution des mentalités, puisque l’intéressée va répondre à une question posée le plus sérieusement du monde sur la réalité du phénomène Ovni, le tout dans le cadre d’un entretien fleuve de plus de deux heures[1](appcrit_001.xhtml#F26).
Après un long développement sur les explications conventionnelles possibles à ces phénomènes, Haines conclut avec une question ouverte à la fois étonnante et déroutante : « _Est-ce qu’il y a quelque chose d’autre que nous ne comprenons simplement pas et qui pourrait être extraterrestre ?_ » dit-elle sous le regard médusé du journaliste et de l’assistance…
Cette remarque qu’Avril Haines formule à haute voix, en se sachant filmée de surcroît, ne peut être le fait d’un moment d’égarement. Chez ce type de profil, savoir maîtriser son langage est plus qu’un prérequis, c’est une seconde nature. Il n’y a pas d’aléa possible à ce niveau, de tels propos s’inscrivent forcément dans une démarche réfléchie.
Ils résonnent par ailleurs avec ceux tenus peu de temps auparavant par l’ancien directeur de la CIA sous Barack Obama, John Brennan. Dans un entretien long format[2](appcrit_001.xhtml#F27) là encore, l’économiste Tyler Cowen l’invite à réagir aux vidéos authentifiées par le Pentagone, et va jusqu’à lui demander l’explication la plus « _probable_ » selon lui. La réponse est aussi tortueuse sur la forme qu’elle est surprenante sur le fond : « _Je ne sais pas. Quand les gens en parlent, se demandent-ils s’il existe une autre forme de vie, au-delà de ce que nous connaissons ici aux États-Unis, dans le monde, sur la planète ? La vie peut être définie de nombreuses façons différentes. Je pense qu’il est un peu présomptueux et arrogant de notre part de croire qu’il n’existe aucune autre forme de vie nulle part dans l’ensemble de l’Univers. Ce que cela pourrait être fait l’objet de nombreuses interprétations. Mais je pense que certains des phénomènes que nous observons continueront à rester inexpliqués et pourraient, en réalité, être un type de phénomène résultant de quelque chose que nous ne comprenonspas encore, et qui pourrait impliquer une sorte d’activité que certains pourraient qualifier de forme de vie différente._ »
John Ratcliffe, qui a précédé Avril Haines comme directeur national de l’intelligence sous Donald Trump I, et qui est désormais devenu directeur de la CIA sous Trump II, fait lui aussi une déclaration stupéfiante.
Au micro de la chaîne conservatrice Fox News, il déclare : « _Des Ovnis ont été enregistrés par de l’imagerie satellite et, franchement, engagent des actions difficiles à expliquer, des mouvements dont nous n’avons pas la technologie pour les répliquer_ », ajoutant avoir la « _quasi-certitude_ » que des « _adversaires étrangers comme la Chine ou la Russie ne sont pas derrière au moins un des incidents les plus extraordinaires et documentés._ » Il conclut même : « _Ce sont des technologies que nous n’avons pas et, pour être franc, contre lesquelles nous ne pouvons pas nous défendre._ »
Ces déclarations sont inouïes, et elles vont encourager les parlementaires à entreprendre une nouvelle offensive législative.
Ils lancent ainsi une véritable révolution avec l’intégration des « _unidentified anomalous phenomena_ » dans le National Defense Authorization Act (NDAA), la loi-cadre de la Défense américaine qui définit les priorités stratégiques du Department of Defense et le budget afférent.
Il faut mesurer le signal que cela représente.
C’est comme si, en France, gouvernement et Parlement s’entendaient pour ériger les Ovnis en orientation stratégique à part entière, aux côtés du renforcement de la souveraineté maritime ou de la dissuasion nucléaire.
C’est tout simplement considérable, et le signal n’est pas seulement théorique : les parlementaires ordonnent dans ce même texte la création d’une agence qui sera chargée d’enquêter et de communiquer sur le sujet. Cette fois, les relais du Pentagone ne parviennent pas à s’y opposer.
L’organisme en question va s’appeler AARO, pour All-domain Anomaly Resolution Office. Un changement sémantique de taille s’opère définitivement à cette occasion : il n’est plus question de phénomènes exclusivement « aériens » mais « anormaux ». Un choix adapté puisque des incidents paraissent impliquer des objets dans l’espace, dans l’océan et parfois dans plusieurs milieux à la fois. Certains incidents semblent en effet révéler un pouvoir d’adaptation phénoménal, avec la capacité de voler indifféremment dans l’espace puis dans l’air avant de plonger dans l’eau et de s’y déplacer sans contrainte.
L’AARO comprend pour la première fois depuis Blue Book une mission d’information du public, y compris avec un site internet exposant quelques cas résolus et d’autres demeurant inexpliqués. Le bureau est aussi chargé de conduire les processus de déclassification pour permettre la publication de vidéos ou de photographies. Un dispositif prometteur, à ceci près qu’il est placé au sein du Pentagone et donc sous l’autorité du Department of Defense. Il s’agit sous doute plus d’une concession que d’un choix, que regretteront très vite les parlementaires…
Au-delà de ces initiatives législatives audacieuses, l’impulsion ne va pas s’arrêter là. Des membres du Congrès vont pour la première fois depuis des décennies convoquer en commission publique deux représentants de l’armée sur la question des Ovnis.
André Carson, élu à la Chambre des représentants et directeur de la très puissante commission chargée du renseignement, en expose les enjeux sur CNN : « _Depuis trop longtemps, ce sujet n’a pas été pris au sérieux, en étant relégué à la science-fiction. Or, à bien des égards, les Ovnis représentent un risque réel pour la sécurité nationale, et c’est le rôle de notre commission parlementaire que d’enquêter sur ces phénomènes_[3](appcrit_001.xhtml#F28). »
L’audition se déroule en mai 2022 sous une attention médiatique considérable, et c’est peu dire que les militaires vont être mis sur le gril. Le premier s’appelle Scott Bray, directeur adjoint du renseignement naval, le second Ronald Moultrie, sous-secrétaire à la Défense pour le renseignement et la sécurité.
Si les intéressés invoquent leur bonne foi, ils se réfugient assez rapidement derrière leurs éléments de langage, avec deux arguments imparables : l’absence de données suffisantes pour expliquer les incidents d’une part, le risque d’une divulgation pour la sécurité nationale d’autre part. Deux jokers qui vont être abondamment utilisés, alimentant la crispation des élus.
Parfois, les dénégations sont telles qu’elles suscitent l’incrédulité, comme lorsque l’incident de la base nucléaire de Malmstrom est abordé. Les militaires s’avèrent incapables de répondre aux questions, arguant ne pas avoir vu ni identifié de rapport concernant cet incident, même s’ils ont « _entendu des histoires_ ». Le représentant Mike Gallagher, sarcastique, leur lance avec un agacement non dissimulé : « _C’est dommage, parce que c’est quand même un cas plutôt “high profile”…_ » avant de poursuivre, dépité : « _Enfin, vous êtes les gars qui devaient enquêter sur ça ! Qui d’autre le fait !?_ »
Les deux militaires vont tout de même concéder quelques aveux.
Lorsque Adam Schiff, président de la commission du renseignement, cite le passage du rapport sur les Ovnis « _dépourvus de mode de propulsion apparent_ » et demande si le Département de la Défense a connaissance « _d’adversaires dotés de cette capacité technologique_ », Scott Bray répond sans équivoque par la négative.
Lorsqu’il lui demande si les phénomènes sont qualifiés d’« _inexpliqués_ » parce qu’il manque simplement des données pour fournir une explication conventionnelle, Scott Bray concède que certains objets sont inexpliqués « _malgré_ » la qualité des données récoltées, admettant que certains Ovnis ont effectivement une nature inconnue qui ne provient ni de programmes américains ni à sa connaissance de technologies étrangères. Un aveu crucial, qui démontre à ceux qui en doutaient que les Ovnis n’ont rien de chimérique.
Les militaires vont également projeter deux vidéos : l’une, très succincte, donne à voir un Ovni de forme sphérique filmé quelques mois plus tôt par un pilote avec son téléphone personnel, tandis qu’une autre montre trois triangles filmés en vision nocturne depuis un navire de guerre. Dans un cas comme dans l’autre, aucune source pour recouper ces images n’est apportée, pas même le témoignage de ceux ayant réalisé ces enregistrements…
Finalement, si historique que soit cette première audition, les parlementaires en ressortent frustrés, d’autant plus qu’ils ont déjà eu divers échanges confidentiels avec des pilotes, des marins et plusieurs agents au sein du Pentagone dont les propos s’avéraient autrement plus consistants.
Cela explique en grande partie la réflexion qui commence alors à cheminer d’une audition publique des témoins, que ce soit des pilotes ou des lanceurs d’alerte, plutôt que de perdre davantage de temps avec les « bureaucrates » du ministère.
Le deuxième rapport officiel du Pentagone, publié en 2022[4](appcrit_001.xhtml#F29), va d’ailleurs alimenter ce ressentiment.

Première page du rapport 2022 sur les phénomènes aériens non identifiés, publié en janvier 2023
Alors que celui de 2021 identifiait 144 incidents en dix-sept ans, celui-ci en recense 247 sur… les dix-sept mois écoulés ! Auxquels s’ajoutent 199 incidents plus anciens qui n’avaient pas été précédemment identifiés… Malgré cette hausse spectaculaire du nombre de cas et du fait que le rapport confirme que certains Ovnis ont « _démontré des caractéristiques et des performances de vol inhabituelles_ », les détails manquent encore à l’appel.

Extrait du rapport 2022 sur les phénomènes aériens non identifiés, publié en janvier 2023. La dernière phrase admet que « certains Ovnis non caractérisés semblent avoir démontré des caractéristiques de vol et des performances inhabituelles qui nécessitent un plan d’analyse ».
Pas une photographie, pas une vidéo, pas un témoignage, pas le début d’une analyse détaillée ne sont produits. C’est à la fois incompréhensible et inacceptable pour les parlementaires, qui se décident à changer de braquet : certains annoncent à la sortie vouloir organiser une audition publique des pilotes et appellent d’éventuels lanceurs d’alerte à venir témoigner pour briser l’omerta du Pentagone. Joignant le geste à la parole, ils votent une loi pour protéger ceux qui sortiraient du silence concernant les Ovnis.
Les tensions larvées entre le Congrès et le Pentagone s’apprêtent à dégénérer en conflit ouvert.
# 14.
L’heure est à la transparence
Si la vie politique aux États-Unis est plus polarisée que jamais, certains sujets parviennent encore à rassembler au-delà des étiquettes politiques.
Il faut imaginer, siégeant côte à côte, Alexandria Ocasio-Cortez, élue du Bronx et égérie de la nouvelle gauche américaine, et Matt Gaetz, trumpiste radical de la première heure, figure honnie jusque dans son propre camp et pourtant envisagé un temps comme secrétaire d’État à la Justice par un Donald Trump tout juste réélu. Ce moment de concorde a eu lieu le 26 juillet 2023 avec la première audition publique de témoins d’Ovnis organisée par une commission de la Chambre des représentants, la Chambre basse du Congrès[1](appcrit_001.xhtml#F30).
Il règne une atmosphère particulière dans cette salle d’audition qui ressemble à un tribunal, avec en surplomb deux estrades en bois sculpté où sont disposés de lourds fauteuils en cuir noir, dans lesquels prennent place les parlementaires. Derrière leurs épaules, deux drapeaux américains coiffés d’aigles dorés qui semblent toiser les présents. Le bleu marine est omniprésent, jusqu’à l’épaisse moquette qui couvre l’ensemble de la pièce. Face aux élus, trois témoins sont assis à une grande table rectangulaire. Derrière eux, les rangs dévolus au public sont bondés.
Les murmures d’excitation s’estompent lorsque le président Glenn Grothman, un républicain ultraconservateur, lance formellement l’audition. D’une voix claire, il demande aux témoins de se lever : « _Jurez-vous solennellement que le témoignage que vous vous apprêtez à donner est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, avec l’aide de Dieu ?_ »
Les trois hommes prêtent serment dans un silence de cathédrale.

Première audition publique devant le Congrès (de gauche à droite : Ryan Graves, David Grusch, David Fravor)
Le président reprend la parole et commence par les remercier, soulignant l’enjeu majeur que représente « _la compréhension de ce que sont les Ovnis et la menace potentielle qu’ils représentent pour la sécurité nationale_ ». Il attaque ensuite frontalement le Department of Defense, évoquant l’anecdote d’un livre publié dans les années soixante qui pointait déjà le manque de transparence de l’armée. Cette « _attitude qui perdure depuis des décennies_ , dit-il, _mine profondément la confiance dans les institutions que le Pentagone se doit pourtant de protéger et de servir_ ».
Le deuxième à prendre la parole, le représentant républicain Tim Burchett, est tout aussi tranchant : « _Nous disons aux gens du Pentagone qu’ils travaillent pour nous, et pas l’inverse. C’est tout l’enjeu de la transparence, car nous ne pouvons pas demander aux gens de croire dans un gouvernement qui ne croit pas en eux._ »
Tous les parlementaires qui se succèdent abondent dans le même sens. Beaucoup d’entre eux sont d’ailleurs des fidèles de Donald Trump et pourfendent régulièrement le Deep State, « l’État profond » tenu par les « bureaucrates ». Les démocrates toutefois ne sont pas en reste ce jour-là, en particulier Alexandria Ocasio-Cortez et Jared Moskowitz, l’une et l’autre très en verve.
Au-delà de ces diatribes incisives provenant des rangs de la Chambre des représentants, qui sont les témoins appelés à être auditionnés ?
Deux d’entre eux sont les anciens pilotes Ryan Graves et David Fravor, ce dernier ayant été pour mémoire directement impliqué dans les révélations du _New York Times_ et de Politico en 2017. Ils vont renouveler leurs témoignages sous serment, notamment Fravor sur l’affaire du « Tic-Tac », et apporter des éléments factuels en soutien de leurs déclarations.
Le commandant des Black Aces rappelle ainsi que « _la technologie à laquelle nous avons fait face est de très loinsupérieure à ce que nous avions à l’époque, à ce que nous avons aujourd’hui et à ce que nous aurons dans les prochaines décennies_ ». Lorsqu’une parlementaire lui demande si l’Ovni auquel il a été confronté défie les « _lois de la physique_ », il répond sans hésiter : « _Telles que nous les connaissons, oui_. »

Extrait du témoignage du commandant David Fravor, à la retraite, à l’audition du 26 juillet 2023, Congrès des États-Unis d’Amérique
Si fortes que soient ces déclarations, elles seront pourtant éclipsées par celles du troisième témoin, sur lequel il convient de s’arrêter.
L’homme assis entre ses deux camarades n’est pas pilote. Il porte le traditionnel costume bleu nuit si prisé des officiels de Washington. Une corpulence athlétique, un crâne aux tempes dégarnies, un regard vif et une diction maîtrisée, c’est un agent du renseignement qui répond au nom de David Grusch. Il n’a que trente-six ans et en paraît dix de plus, ce qui n’est pas si surprenant au regard de son parcours. Ingénieur, Grusch rejoint initialement l’US Air Force en tant que sous-lieutenant et sert en Afghanistan où il participe à diverses missions ciblant les hauts responsables talibans. Il regagne les États-Unis où il évolue ensuite auprès de la National Geospatial-Intelligence Agency puis du National Reconnaissance Office, deux agences qui supervisent entre autres le renseignement géospatial et les satellites de reconnaissance américains. Obtenant un grade équivalent à celui de colonel et doté des habilitations les plus élevées au secret-défense, il va devenir référent de ces agences au sein de l’UAP Task Force, alors que cette dernière est encore officieuse, et continuera sa tâche lorsqu’elle deviendra officielle. Il est notamment chargé de récolter les données liées aux Ovnis de la part des innombrables agences et branches des forces armées et mène à cette fin de nombreuses enquêtes et entretiens. Il est aussi partie prenante des briefings de sécurité qui sont transmis quotidiennement à la Maison Blanche.
C’est dans le cadre de sa mission que Grusch aurait découvert l’existence d’un programme actif depuis plusieurs décennies, « caché dans les profondeurs du Pentagone ». Un dispositif si secret que l’accès lui en a été refusé, en dépit de ses habilitations, et qu’il n’est pas soumis au contrôle du Congrès, tenu purement et simplement dans l’ignorance. C’est la découverte de ce programme, et le refus de sa hiérarchie de communiquer son existence à la représentation nationale, qui le convainc de franchir le Rubicon.
Grusch se décide à entamer une procédure spécialement conçue pour protéger les lanceurs d’alerte qui témoigneraient d’activités illégalement cachées au Congrès. Il saisit l’inspecteur général de l’Intelligence Community, dont le rôle est de veiller à ce que les agences de renseignement n’enfreignent pas la loi et les principes éthiques. L’inspecteur général va entendre David Grusch, qui lui présentera les éléments secrets dont il dispose, en particulier des « _noms_ » et des « _documents_ » hautement classifiés. Le responsable va juger la demande « _crédible et urgente_ » et transmettre celle-ci à Avril Haines, toujours en poste, ainsi qu’aux commissions du Sénat et de la Chambre des représentants chargés du renseignement. Grusch va être convoqué par plusieurs parlementaires et les briefer sous l’étroit contrôle du Pentagone. Il ne sera pas autorisé partager avec eux tous les éléments qu’il a rassemblés.
Peu après, il franchit une deuxième étape en décidant de s’exprimer publiquement. Rien de comparable à ce que Snowden a fait en son temps. Grusch suit scrupuleusement une procédure spécialement créée là encore à cette fin, intitulée Disclosure of Official and Publicly Releasable Information (« Divulgation d’informations officielles et publiquement divulgables »). Pour résumer, le lanceur d’alerte indique à l’avance ce qu’il souhaite révéler, et une commission examine et filtre ce qu’il est autorisé à dire. Tant qu’il reste dans le périmètre pour lequel il lui a été donné quitus, il ne risque pas de poursuites, en tout cas pénales. Grusch va ainsi s’exprimer de manière « régulée » dans plusieurs médias et être convié le mois suivant à l’audition publique, tout en veillant à surveiller son langage.
Que va-til soutenir de si retentissant ?
Que le _black program_ dont l’accès lui a été refusé consiste, rien de moins, qu’en la récupération d’engins « _non humains_ » et à leur « _rétro-ingénierie_ », c’est-à-dire à l’analyse de ce matériel « _exotique_ » pour réaliser des percées technologiques.
Et l’homme ne s’arrête pas à cette déclaration fracassante.
Questionné par les parlementaires lors de l’audition, il affirme qu’une dizaine de ces engins ont été récupérés à la suite de crashes au cours des dernières décennies, certains avec les « _corps biologiques d’êtres non humains_ », affirmant même savoir où ils sont précisément localisés. Il soutient aussi que plusieurs personnes ont été grièvement blessées en interagissant avec ces « _vaisseaux_ » et confirme que le secret entourant ce dispositif est si important que plusieurs personnes impliquées auraient été menacées pour le préserver.
Enfin, cela paraît anecdotique de prime abord mais c’est au contraire assez révélateur : Grusch n’endosse pas la qualification d’« _extraterrestre_ » évoquée par les parlementaires, préférant le terme « _non humain_ », plus rigoureux selon lui au regard de la nature et de l’origine encore inconnue des « _espèces_ » en question.

Extrait du témoignage du major David Grusch à l’audition du 26 juillet 2023, Congrès des États-Unis d’Amérique
Finalement, ces « _révélations_ » vont faire le tour du monde, reléguant celles de David Fravor au second plan.
Comment les appréhender ?
Avec précaution.
La personnalité de David Grusch n’est pas en cause. Il a fait l’objet d’appréciations très favorables de ses supérieurs, son parcours et sa personnalité attestent de sa crédibilité. S’il est atteint de troubles du stress post-traumatique depuis ses missions afghanes, ceux-ci n’affectent pas la sincérité de sa démarche, dont il n’a d’ailleurs rien à gagner. Bien au contraire, en devenant lanceur d’alerte, il a perdu son emploi, ses habilitations, ses relations. Sa vie personnelle a été mise sur la place publique, il a subi de très nombreuses attaques, certaines médiatiques, d’autres plus discrètes mais pas moins redoutables, qui dissuaderont de nombreux autres lanceurs d’alerte de s’exprimer à leur tour. Enfin, ses révélations ne sont pas celle d’un « cow-boy », elles s’inscrivent dans un cadre régulier, validé il faut le rappeler par l’inspecteur général de l’Intelligence Community comme étant « _crédibles et urgentes_ », et dans une démarche balisée : ses déclarations publiques sont « régulées ».
Est-ce pour autant qu’il faut considérer son témoignage comme décisif ?
Difficile à dire.
D’abord, ses allégations se fondent sur des entretiens qu’il a menés avec une quarantaine de personnes qui seraient membres de ce mystérieux programme ou en seraient proches, ainsi que sur des « _documents_ » desquels rien n’a filtré. Grusch n’est pas un témoin direct, il n’est « que » de second rang. Il n’a pas vu ces « _engins_ », pas plus qu’il n’a été autorisé à dire publiquement s’il avait eu accès à des photographies ou à des vidéos susceptibles d’étayer ce qu’il a entendu. Il en va de même, évidemment, des prétendus « _corps_ ». Or, comme le disait Carl Sagan en son temps, face à des affirmations extraordinaires, il faut des preuves qui le soient tout autant. Force est d’admettre qu’elles manquent, et que ces affirmations seraient totalement irrecevables comme preuves devant un tribunal. Qu’elles soient faites sous serment devant le Congrès n’y change rien, même si le cadre néoclassique du Capitole leur donne un vernis institutionnel particulièrement puissant.
C’est d’ailleurs ce qui explique que les « révélations » initiales de Grusch dans la presse aient reçu une couverture médiatique prudente. Si Leslie Kean sort l’affaire un mois avant l’audition publique[2](appcrit_001.xhtml#F31), elle publie son papier sur le site d’informations The Debrief. Le _New York Times_ et Politico, les deux médias de référence à l’origine des révélations de 2017, refusent cette fois d’ouvrir leurs colonnes. La chaîne télévisée NewsNation et son journaliste primé Ross Coulthart accordent certes à David Grusch un entretien de plus d’une heure[3](appcrit_001.xhtml#F32), mais le témoignage n’en est pas pour autant étayé ni recoupé, et sa portée est de facto limitée.
Pourtant, c’est bien l’audition publique qui va donner à ces déclarations un retentissement mondial, d’autant plus que nombre d’élus présents ce jour-là vont affirmer « croire » en David Grusch et en ses allégations, auxquelles le Pentagone apportera immédiatement un démenti catégorique.
Avec le recul, il faut reconnaître que les élus de la Chambre des représentants font un choix intrigant avec l’audition de David Grusch, tant il est risqué.
Pourquoi ?
D’abord, parce qu’une audition unique pour deux sujets distincts revient à les confondre. Or, les niveaux de preuve entre les deux sont sans commune mesure. Il y a une différence très claire entre le témoignage d’un David Fravor, qui a directement été confronté à un objet inconnu et dont les affirmations sont recoupées par des sources multiples et concordantes, et les déclarations de David Grusch, qui se fondent sur des propos rapportés. Or, si le témoignage de Grusch venait tôt ou tard à être discrédité, il pourrait fragiliser les propos tenus par Fravor ce jour-là et porter au-delà un coup durable à toutes les révélations documentées intervenues ces dernières années.
Ensuite, les enjeux ne sont pas les mêmes, même si les sujets sont liés. Dans le cas des Ovnis, il s’agit de comprendre la nature d’un phénomène dont l’existence même n’est plus discutée, et dans lequel les autorités officielles tentent de récolter le maximum de données afin de déterminer, en priorité, s’il constitue une menace pour la sécurité nationale. La récupération alléguée d’engins et de corps biologiques par le Pentagone soulève des enjeux fondamentalement différents. Ce serait un changement de paradigme pur et simple pour l’homme, qui découvrirait qu’il n’est pas la seule espèce « intelligente » dans l’Univers mais qu’il n’est peut-être pas non plus au sommet de la chaîne alimentaire sur Terre. Il n’y aurait tout simplement pas de plus grande révélation dans toute l’histoire de l’humanité. Et au passage, si une information aussi essentielle avait été volontairement cachée durant toutes ces années, ce serait certainement le plus grand mensonge d’État ayant jamais existé…
En somme, les déclarations de Grusch ont des implications si vertigineuses que la séquence devant le Congrès paraît surréaliste. Cela interroge sincèrement, et laisse à penser que l’action des parlementaires n’est peut-être pas totalement suicidaire, qu’elle se fonde éventuellement sur des éléments tangibles obtenus de manière officieuse, voire _très_ officieuse. Dès lors, le témoignage de Grusch n’a pas vocation à être décisif en lui-même, mais plutôt à ouvrir la voie à des révélations d’un nouveau genre.
Le sujet de la récupération d’engins n’est d’ailleurs pas totalement nouveau. Au-delà des rumeurs persistantes concernant Roswell, John Edgar Hoover, le fondateur mythique du FBI, avait bien signé de sa main un mémo pour se plaindre du fait que son bureau se voyait refuser l’accès aux « _disques récupérés_ » par l’armée…
L’Histoire dira si les parlementaires ont été extrêmement aventureux ou remarquablement audacieux, ils démontrent en tout cas une détermination impressionnante, dont ils vont encore faire preuve par la suite.
Pour obtenir plus d’informations sur les propos du lanceur d’alerte, ils vont en effet rapidement solliciter une SCIF, acronyme de Sensitive Compartmented Information Facility. Cette solution est utilisée pour échanger sur les informations les plus sensibles, avec des salles équipées de systèmes biométriques et de brouilleurs divers afin d’être totalement hermétiques à l’espionnage sonore et électronique. Les téléphones y sont évidemment interdits.
L’organisation de la rencontre dépend du Pentagone et de l’Intelligence Community, et les intéressés vont refuser à David Grusch la possibilité de communiquer les informations confidentielles qu’il se proposait de partager aux élus lors de l’audition.
Face à cet échec, les parlementaires vont alors demander à être briefés par un représentant du Department of Defense, sans obtenir davantage gain de cause, du moins dans un premier temps. À bout de patience, ils vont en effet convoquer une conférence de presse pour mettre publiquement en cause l’attitude du Pentagone, manœuvre qui finira par porter ses fruits. Six mois après l’audition publique, une réunion confidentielle a lieu début 2024 en présence d’un référent envoyé par le Pentagone dont le nom comme la mission resteront secrets. À la sortie, les élus ne peuvent évidemment rapporter ce qu’ils ont entendu, mais ils vont glisser à la presse quelques déclarations sibyllines dignes d’intérêt[4](appcrit_001.xhtml#F33).
La première, c’est leur conviction partagée qu’il y a une compartimentation des programmes et des responsabilités destinées à masquer l’existence de « quelque chose ». La deuxième, c’est que ce « quelque chose » coûte cher, des centaines de millions de dollars au minimum, peut-être même plusieurs milliards. La troisième, c’est que les éléments donnés lors de cette audition confidentielle n’ont manifestement pas contredit les allégations de Grusch. Plusieurs parlementaires déclarent que leur opinion en ressort au contraire confortée. Ainsi du démocrate Jared Moskowitz qui indique, à peine sorti de la réunion, que « _c’est la première fois qu’un briefing a permis de progressersur certaines allégations de David Grusch_ ». Tous réaffirment leur volonté d’en savoir plus et de poursuivre le combat pour la transparence.
Justement, cette lutte s’apprête à prendre la tournure d’une bataille rangée.
Le terrain de bataille sera une proposition de loi bipartisane, l’Unidentified Anomalous Phenomena Disclosure Act, plus simplement dénommée UAP Disclosure Act[5](appcrit_001.xhtml#F34), qui peut se traduire comme la « loi de divulgation sur les Ovnis »… Elle est déposée, excusez du peu, par le leader de la majorité audit Sénat, le démocrate Chuck Schumer, ainsi que par le vétéran républicain Mike Rounds. Deux sénateurs aussi expérimentés que respectés. Elle est soutenue par des poids lourds des deux camps, dont l’incontournable Marco Rubio. Il faut imaginer un instant cette situation en France, si une telle initiative devait arriver à l’Assemblée nationale ou au Sénat… Et les déclarations qui l’accompagnent ne sont pas en reste. Lorsqu’il présente le texte devant l’hémicycle, Chuck Schumer exprime sa démarche en des termes on ne peut plus clairs :
« _Le gouvernement des États-Unis a ces dernières décennies récolté un grand nombre d’informations sur les Ovnis, mais il a continuellement refusé de les partager avec le peuple américain. C’est “mal”, d’autant plus que cela nourrit la méfiance. Nous avons aussi été informés par de multiples sources crédibles que ces informations ont également été cachées au Congrès, ce qui, si cela est avéré, est une violation de la loi. Aussi, je propose un texte qui offre une solution de bon sens_ […]. »
Que prévoit ce fameux texte ?
Comme son nom l’indique, il organise une procédure de divulgation concernant les « _unidentified anomalousphenomena_ », et la « _non-human intelligence_ ». Le texte s’emploie à définir les deux.

Définition de l’intelligence non humaine dans l’UAP Disclosure Act, 2023
À savoir : « Le terme « intelligence non humaine » désigne toute forme de vie sensible et intelligente, non humaine, quelle que soit sa nature ou son origine, qui pourrait être présumée responsable des Ovnis ou dont le gouvernement fédéral aurait eu connaissance. »
Le dispositif imaginé est assez simple : il s’agit de centraliser les incidents, d’évaluer la possibilité de les déclassifier sans compromettre la sécurité nationale, enfin de s’assurer de leur publication. Concrètement, la National Archives and Records Administration (NARA), institution indépendante du Pentagone, serait chargée d’établir une collection centralisée de tous les documents gouvernementaux relatifs aux Ovnis et à l’intelligence non humaine, qu’ils viennent du Department of Defense, de l’Intelligence Community ou encore d’autres ministères stratégiques comme le Department of Energy, la Federal Aviation Administration ou encore l’US Food & Drug Administration. Les agences fédérales disposeraient de trois cents jours pour identifier et soumettre ces documents, qui seraient ensuite transmis à un bureau indépendant spécialement constitué pour les examiner et déterminer ceux qui pourraient être déclassifiés puis rendus publics, en veillant à exclure les informations sensibles liées à la sécurité nationale.
Enfin, la loi contient plusieurs dispositions concernant « _l’intelligence non humaine_ ». Elle cible notamment les entreprises privées contractuellement liées au ministère de la Défense, comme Lockheed Martin, suspectées d’être partie prenante du _black program_ allégué par David Grusch. La proposition de loi requiert ainsi que toutes « _possessions d’engins_ » ou « _preuves biologiques d’intelligences non humaines_ » de ces entreprises soient restituées au gouvernement… C’est écrit noir sur blanc, et c’est porté par les plus importants responsables du Congrès… Une fois encore, il faut mesurer ce que cela impliquerait si de tels évènements se déroulaient en France…
Le texte, à l’architecture simple, prend l’exact contre-pied de l’All-domain Anomaly Resolution Office qui, bien que créé à l’initiative des parlementaires un an plus tôt, est déjà profondément discrédité. Placé sous le contrôle du Pentagone, il est suspecté d’être devenu très rapidement un organe de désinformation, comme le fut son ancêtre Blue Book.
L’initiative parlementaire, très audacieuse, va recevoir une opposition déterminée du Department of Defense, qui va activer ses nombreux relais au sein du Congrès pour lui faire obstacle. Et ils sont puissants, en particulier à la Chambre des représentants. Il y a le républicain Mike Turner, qui a pris la tête de la commission permanente du renseignement de la Chambre des représentants en remplacement d’Adam Schiff, dont les convictions étaient justement à l’opposé sur le dossier. Il y a aussi Mike Rogers, alors leader républicain de l’opposition au Sénat, et enfin, _last but not least_ , Mike Johnson, chrétien évangélique tout juste élu comme président de la Chambre des représentants, et qui sera d’ailleurs réélu durant le second mandat de Donald Trump début 2025.
Si le texte est voté au Sénat, le trio va parvenir à le vider de sa substance durant la navette parlementaire. Seul demeure le principe d’une collecte des données par les archives nationales, pour le reste chaque administration a le pouvoir d’évaluer ce qu’elle peut ou doit lui transmettre. Le Pentagone a sauvé l’essentiel : il reste libre de faire ce qu’il veut. Comme le dira Chuck Schumer, très amer après sa défaite : « _Cela revient à confier la maîtrise des révélations à ceux qui leur font obstacle depuis toujours._ » Le parlementaire Jared Moskowitz s’interrogera quant à lui publiquement : « _Je veux poser une question très simple : Pourquoi ? Pourquoi est-ce si difficile ? Pourquoi est-ce que, lorsque des gens posent des questions, souhaitent en savoir plus, ils sont toujours empêchés, contrecarrés, jugés_ […]_. Quel est le “pourquoi” du “pourquoi” ? Si rien n’existe, s’il n’y a rien à cacher, pourquoi est-ce tant un problème ?_ »
# 15.
Un air de « déjà-vu »
Six ans après les révélations du _New York Times_ et trois ans après qu’elles ont été authentifiées par le Pentagone, 2023 est une année charnière tant les nouvelles allégations portées dans le débat public et jusqu’au cœur du Congrès marquent une forme d’escalade. Ce ne sont plus uniquement des phénomènes inexpliqués qui sont en cause, mais bien la possession d’engins, voire de corps « non humains », par les États-Unis.
Dans la sphère politique, personne ne se risque à certifier que ces affirmations sont vraies tant elles sont « extraordinaires ».
Mais les questions, elles, sont ouvertement posées, signe de la défiance qui s’est installée entre le Congrès et le Pentagone.
Les manœuvres de ce dernier pour faire échec à l’UAP Disclosure Act ont marqué les esprits et, au quotidien, les élus doivent se rendre à l’évidence : la fenêtre durant laquelle le Pentagone se montrait relativement ouvert semble bel et bien s’être refermée. L’armée a renoué avec une attitude mêlant résistance passive et dénégations, qui ne peut que frustrer tant elle donne le sentiment de revenir soixante-dix ans en arrière. Cette stratégie ne peut aussi qu’agacer dès lors que de nouveaux témoignages, exclusivement confidentiels cette fois, vont alimenter les suspicions. Marco Rubio affirmera ainsi sur NewsNation que plusieurs très hauts responsables ont formulé des déclarations similaires à celles de Grusch, tout en souhaitant garder l’anonymat pour préserver leur carrière : « _Franchement, beaucoup d’entre eux ont très peur. Ils ont peur pour leur emploi, pour leur habilitation, pour leur carrière. De même, d’autres personnes impliquées dans l’enquête se sont montrées prudentes quant aux détails de celle-ci._ »
Et le sénateur de poser ainsi le paradigme : « _De deux choses l’une. Soit ces gens disent la vérité ou une partie de la vérité, soit nous avons tout un groupe de gens avec de hautes responsabilités et de hauts niveaux d’habilitation dans notre administration qui sont “dingues”. Dans les deux cas, c’est un problème… Et soyons clairs, je n’accuse pas ces gens d’être dingues, donc c’est quelque chose qu’il faut regarder très sérieusement._ »
Et de conclure : « _Il est très probable qu’il y ait des choses, qu’elles soient historiques ou encore en cours, dont le Congrès n’a pas été bien informé._ »
Les termes sont choisis, la remarque presque policée, mais sur le fond c’est une accusation claire, grave, et elle n’est pas portée par n’importe qui.
Face à cela, le Pentagone va une fois encore éviter de répondre frontalement.
Il laisse à l’All-domain Anomaly Resolution Office le soin de porter la riposte, y compris sur le front médiatique. L’agence va ainsi produire un rapport rendu public en mars 2024[1](appcrit_001.xhtml#F35), ce qui fournira le prétexte à plusieurs entretiens presse et télévisés de son directeur alors sur le départ, le très décrié Sean Kirkpatrick. Ce document de soixante pages vise à répondre à une demande des parlementaires, qu’ils ont d’ailleurs inscrite dans la loi pour s’assurer qu’elle soit traitée.
En quoi consiste-telle ? À réexaminer les incidents impliquant les phénomènes inexpliqués des dernières décennies, y compris depuis la première observation de Kenneth Arnold en 1947.
Il est souvent plus facile de faire des révélations lorsque les protagonistes de l’époque sont décédés et les enjeux d’alors révolus. Il y a donc matière – c’est en tout cas l’espoir du Congrès – à produire un travail de recherche, mêlant analyse des archives du passé et moyens d’aujourd’hui, pour apporter un regard neuf sur les incidents intervenus depuis la Seconde Guerre mondiale et en particulier pendant la Guerre froide.
Est-ce que ce vœu va être exaucé ? En parcourant le document, la réponse est objectivement « non ». Christopher Mellon, l’ancien secrétaire adjoint à la Défense qui a contribué aux révélations du _New York Times_ , résume la chose simplement dans un article sur le site internet The Debrief : « _C’est le rapport gouvernemental le plus rempli d’erreurs et le plus insatisfaisant dont je me souvienne, que ce soit pendant ou après mes décennies de service au sein du gouvernement. Nous faisons tous des erreurs, mais ce rapport est une exception en termes d’inexactitudes et d’erreurs. Si je devais évaluer ce document comme s’il s’agissait de la thèse d’un étudiant diplômé, il recevrait une note éliminatoire pour être largement hors-sujet, pour sa recherche bâclée et insuffisante ainsi que pour son interprétation erronée des données_[2](appcrit_001.xhtml#F36). »
Le directeur de The Black Vault va lui aussi relever l’inanité de cette publication. Il faut reconnaître que, même pour un observateur sans a priori, les vices qui affectent le rapport sont lourds, sur la forme comme sur le fond.
Sur la forme, ce qui surprend d’emblée est qu’il n’est pas cosigné par le bureau de la direction de la National Intelligence, alors que cela avait toujours été le cas jusqu’ici. Une nouveauté qui pourrait s’expliquer, selon Christopher Mellon notamment, par le refus d’Avril Haines et de ses équipes d’endosser un travail aussi peu abouti. Le bureau ne semble pas non plus s’être conformé aux règles minimales de production d’une publication qui se prétend un peu hâtivement « _scientifique_ », comme la relecture par des chercheurs spécialisés, et il n’a pas davantage consulté certaines agences pourtant essentielles en matière d’Ovnis[3](appcrit_001.xhtml#F37).
Les manquements sur le fond sont encore plus importants. Les erreurs factuelles sont aussi multiples que surprenantes. Au-delà d’informations erronées sur les dates ou les noms, la description inexacte de certains faits pourtant élémentaires jette le trouble. Ainsi du premier cas « historique » pour l’opinion publique, celui de Kenneth Arnold, qui n’a jamais décrit des « soucoupes » ou des « disques » contrairement à ce que les auteurs avancent en reprenant à leur compte la méprise journalistique originelle, pourtant largement connue. Ils prétendent aussi avoir passé en revue les 64 000 pages d’archives du projet Blue Book, alors qu’elles sont au nombre de 130 000… Ils semblent aussi considérer qu’il n’y avait aucune veille sur le sujet Ovni entre la clôture de Blue Book et la création en 2009 du programme secret révélé par le _New York Times_ en 2017, faisant l’impasse sur le mémo Bolender qui indique explicitement le contraire, ainsi que sur d’autres éléments déclassifiés, comme l’enquête menée par les États-Unis sur le survol de Téhéran par des Ovnis poursuivis par un escadron d’avions de chasse…
Dans son billet, Mellon relève par ailleurs des confusions grossières, comme le fait que le projet Manhattan ait pu induire en erreur certains témoins, alors que ledit projet s’est achevé en 1946 tandis que la première vague d’observations a lieu l’année suivante. Par ailleurs, son but était de développer la bombe atomique, pas de produire des prototypes d’avions susceptibles d’être pris à tort pour des engins extraterrestres…
Plus étonnant, le rapport fait purement et simplement l’impasse sur les incidents les plus documentés, comme le « Tic-Tac » rapporté par David Fravor, ou ceux concernant les bases nucléaires de Malmstrom et de Minot. Enfin, le bureau consacre d’importants développements au fait qu’il n’a pas identifié le moindre élément de nature à accréditer l’idée d’une récupération d’engins ou de programme de rétro-ingénierie par les États-Unis… Le contraire aurait été surprenant…
Finalement, deux enseignements et une question peuvent être tirés de ce rapport.
Le premier enseignement, c’est que cet « amateurisme », tout à fait étonnant pour une publication officielle venant d’un organisme d’État, accrédite l’idée d’un bureau faiblement doté, tant en termes de compétences humaines que de moyens d’enquête et d’autorité.
Le second, c’est que le bureau adopte la même approche biaisée que Blue Book, ce qui peut laisser penser qu’il suit le même objectif de désinformation.
La question qui se pose dès lors concerne la stratégie du Pentagone. En autorisant la publication d’un rapport aussi médiocre, il ne peut qu’alimenter le conflit avec une partie du Congrès et renforcer l’intérêt politique en faveur de la transparence.
Les tensions vont s’envenimer après que plusieurs parlementaires déclarent avoir subi des pressions, directes et indirectes, sur leur vie personnelle et professionnelle, leurs familles et leurs collaborateurs. De même, les auditions confidentielles vont devenir toujours plus complexes. La représentante Anna Paulina Luna évoquera ainsi publiquement le refus de l’US Air Force de lui donner accès à un témoin critique. Le travail du Congrès s’avère plus difficile que prévu, laissant entrevoir un risque politique majeur : la perte de l’élan.
# 16.
Le Congrès face au Pentagone
2024 est une année d’élections aux États-Unis. Au-delà du renouvellement d’une partie du Congrès, l’actualité a été dominée par les rebondissements d’une campagne présidentielle qui aura vu la victoire finale d’un ancien chef de l’État revenu de deux tentatives d’assassinat et d’improbables affaires judiciaires. Dans un contexte politique aussi intense, où les enjeux personnels sont aussi forts, conserver envers et contre tout une actualité sur les Ovnis va nécessiter une persévérance hors norme de la part d’une poignée de parlementaires.
L’organisation de la seconde audition publique, en particulier, va effectivement relever du parcours du combattant. Après avoir été reportée plusieurs fois, elle a finalement lieu et son intitulé, « _Exposing the Truth_ », en dit long sur la manière dont les parlementaires appréhendent désormais le dossier, d’autant plus qu’entre-temps de nouvelles déclarations vont légitimement alimenter le moulin à suspicion.
Ainsi de celle formulée par le colonel Karl Nell lors d’une célèbre conférence sur la sécurité, tenue au milieu de l’année 2024[1](appcrit_001.xhtml#F38).
L’homme a travaillé pour des entreprises privées, notamment Lockheed Martin et Northrop Grumman, ainsi qu’au sein du Pentagone, ayant officié à la direction opérationnelle de la Defense Intelligence Agency, la toute-puissante agence de renseignement du Department of Defense, ou encore à l’Army Futures Command, l’organisation dédiée à la transformation des capacités militaires des États-Unis. Il a également été, comme David Grusch, référent au sein de l’UAP TF et s’intéresse de longue date au sujet. Lors de cette conférence, le colonel fraîchement retraité déclare que « _l’intelligence non humaine existe, interagit depuis plusieurs années avec l’humanité, cette interaction se poursuit, et il y a des gens non élus au sein du gouvernement qui le savent_ ». Une déclaration fracassante prononcée avec un calme olympien. Elle souffre tout de même d’un inconvénient non négligeable, celui de ne pas être étayée par de quelconques éléments. Les propos n’en nourrissent pas moins les doutes ambiants, car de tels profils ne s’expriment jamais au hasard. Ils alimentent donc un certain complotisme d’atmosphère désormais bien ancré dans les travées du Congrès.
C’est dans ce contexte électrique que se tient la seconde audition publique à la fin de l’année 2024[2](appcrit_001.xhtml#F39).
Elle est coprésidée par Nancy Mace, élue républicaine de la Chambre des représentants.
Fille d’un brigadier général, première femme diplômée de l’école militaire The Citadel, elle prend part à la première campagne victorieuse de Donald Trump. Élue au Parlement de Caroline du Sud, elle introduira un amendement permettant d’exclure de l’interdiction de l’avortement ceux intervenant en raison de viol ou d’inceste, témoignant lors des débats avoir elle-même été violée à seize ans. Elle s’opposera également avec succès à l’autorisation donnée par le président Trump du forage en mer au large des côtes de son État et fera passer la loi interdisant les mesures d’entrave des femmes enceintes détenues en prison. Elle entrera au Congrès en 2021 à quarante-trois ans, où elle se fera remarquer sur différentes lois allant de la cybersécurité au bien-être animal. Elle critiquera vertement l’attaque du Capitole et l’attitude du président Trump lors de sa défaite électorale, si bien que ce dernier soutiendra lors des primaires une autre candidate, qu’elle parviendra néanmoins à battre.
En ce mois de novembre 2024, Nancy Mace, tout juste réélue, a donc acquis la réputation d’une élue indépendante, combative, ce qui lui vaut le respect de ses pairs et le fait de coprésider la seconde audition publique dédiée aux témoins des phénomènes anormaux non identifiés. Lorsqu’elle expose les enjeux en ouverture de la séance, ses propos n’en sont que plus éclairants sur l’état des relations avec le Pentagone. Après avoir remercié tous ceux ayant œuvré pour que l’audition puisse se tenir, elle déclare sans fard : « _Je ne vais pas donner de noms, mais il y a certains individus qui ne voulaient pas que cette audition ait lieu, parce qu’ils ont peur de ce qui pourrait y être révélé, mais nous avons fermement résisté, quelles que soient les pressions que nous avons subies._ »
Peu après, elle attaque sabre au clair : « _La réalité, c’est que malgré les budgets colossaux payés par le contribuable, le niveau de transparence du ministère de la Défense et des agences de renseignement s’avère depuis longtemps catastrophique. À cesujet, le Pentagone a échoué à six audits consécutifs ; en fait, il n’en a même jamais réussi aucun. En plus de cela, il agit pour “surclassifier” les documents et éléments matériels, résiste aux demandes de déclassifications pourtant appropriées et refuse complètement de partager avec le Congrès les informations critiques dont il dispose. Pour faire court, ce n’est pas une manière de faire qui donne confiance. C’est pourquoi le Congrès ces dernières années a agi afin d’identifier les informations sur les UAP qui ont été cachées non seulement aux citoyens américains, mais aussi à leurs représentants élus._ »
Et d’ajouter : « _Une partie de cet effort de transparence a été menée par la loi, avec notamment la création au sein du Pentagone de l’All-domain Anomaly Resolution Office. Mais ce nouveau bureau n’a pas encore fait ses preuves. Son rapport_ [rendu en mars 2024] _a été vivement critiqué, il a même lourdement renforcé les doutes sur sa capacité – ou sa volonté – de faire progresser la vérité sur l’activité du gouvernement en matière d’Ovnis. Je suis d’ailleurs troublée que ce service lui-même manque de transparence, puisque même son budget n’est pas connu des parlementaires… Donc, s’il n’y a vraiment rien à voir, pourquoi tant de secrets ? Si c’est “no big deal” et qu’il n’y a rien, pourquoi le cacher aux Américains ?_ »
L’exaspération est perceptible, et elle est sans doute alimentée par un succès de taille pour le Pentagone : aucun nouveau lanceur d’alerte issu de ses rangs ne s’est manifesté publiquement entre les deux auditions. Les témoins appelés sont donc des visages connus, qui se sont déjà exprimés à de multiples reprises, même si cela n’était pas sous serment.
L’audition réunit ainsi Luis Elizondo, à l’origine des premières révélations, l’amiral à la retraite Tim Gallaudet, déjà connu pour ses déclarations en faveur de la transparence, un ancien administrateur de la NASA et même un journaliste.
Quelques déclarations viendront étayer ce qui était déjà soupçonné, comme le fait que le Pentagone et l’All-domain Anomaly Resolution Office cherchaient encore début 2024 à dissuader les témoignages, mais rien n’est dit qui relève du champ de véritables révélations. Elizondo va appuyer les déclarations de David Grusch tenues l’année précédente sur la récupération de matériel « _non humain_ », et ira même jusqu’à affirmer que ces opérations de récupération donnent lieu à une compétition féroce entre la Chine, la Russie et les États-Unis dans l’optique d’une course aux technologies exotiques. Ces allégations ne sont cependant pas corroborées par des éléments matériels, et ne peuvent donc constituer la moindre « preuve ».
Finalement, l’élément le plus révélateur de ces difficultés à faire progresser la transparence est le fait qu’une large partie des discussions ait été occupée par un document provenant d’un « _lanceur d’alerte_ » resté « _anonyme_ », contenant de nouveaux éléments. Le texte est versé par Nancy Mace aux débats. Que dit-il ?
Qu’un programme secret dénommé Immaculate Constellation aurait été récemment créé au sein du Department of Defense à la suite des révélations du _New York Times_ , afin de collecter les données sur les phénomènes inexpliqués tout en veillant à les dissimuler au Congrès[3](appcrit_001.xhtml#F40).

Extrait du document relatif au programme allégué Immaculate Constellation
Selon ce document, de nombreuses vidéos en haute résolution montreraient sans équivoque des Ovnis, dans un format infiniment plus explicite que les trois vidéos infrarouges (tronquées) authentifiées par le Pentagone. Faute de produire les vidéos en tant que telles, le document-rapport décrit neuf d’entre elles. Il détaille des incidents précis, factuels, du genre de ceux qui pourraient être indiqués dans les rapports officiels, si leurs auteurs se pliaient à un exercice de précision auquel ils se sont toujours refusés.

Un cas évoqué dans le document relatif à Immaculate Constellation[4](appcrit_001.xhtml#F240)
Ce document a fait l’objet d’une procédure d’autorisation préalable par le bureau de la directrice nationale du renseignement, autorisation qui précise par ailleurs que le Department of Defense nie l’existence de ce programme[5](appcrit_001.xhtml#F41). Qu’est-il possible, dès lors, de tirer de ce document « isolé » ?
Si le journaliste auditionné au Congrès, Michael Shellenberger, affirme sous serment avoir fait son devoir – vérifier la qualité de la source, s’assurer qu’elle soit corroborée –, cela reste un document qui ne s’appuie sur aucun élément de nature à lui octroyer une valeur probatoire. Cela ne signifie pas que ce qui est décrit est faux, simplement qu’il n’a aucune force probante et n’aurait pas la moindre valeur devant un tribunal. Produire un document de cette nature lors d’une audition officielle accrédite donc plus l’idée d’un constat d’échec qu’autre chose. Pourquoi Nancy Mace a-telle pris le risque de le produire ? Mystère…

Un autre cas évoqué dans le document relatif à Immaculate Constellation[6](appcrit_001.xhtml#F340)
Quoi qu’il en soit, lorsque la séance s’achève, les observateurs avertis commencent à douter : le Congrès est-il en train de perdre son élan ?
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le Pentagone a changé de posture : après avoir très clairement subi les révélations de 2017 et les offensives législatives de 2021 et de 2022, il a su reprendre la main, progressivement en 2023 puis sans équivoque en 2024. Est-ce durable pour autant ?
Non. Plusieurs évènements nouveaux sont en effet sur le point de rebattre les cartes.
# 17.
L’administration Trump en action
« _Je vais le faire. Je vais adorer le faire. Je dois le faire. C’est comme pour les archives sur Kennedy, certains m’ont supplié de ne rien révéler. Mais je vais le faire._ »
Cet engagement de campagne de Donald Trump, formulé en réponse à la question posée par Lex Fridman sur la divulgation des vidéos sur les Ovnis, n’est pas passé inaperçu. Il a agité le petit écosystème de l’ufologie et relancé les espoirs de nombreux parlementaires.
Cette promesse n’a d’ailleurs pas manqué de lui être rappelée par les intéressés, et ce, dès la première semaine où le quarante-septième président des États-Unis a pris ses quartiers à la Maison Blanche. Alors que Trump annonçait sur X la signature du décret engageant la déclassification des derniers dossiers sur l’assassinat de JFK, le leader démocrate de la majorité au Sénat, Chuck Schumer, a réagi immédiatement : « _Maintenant, passe aux Ovnis._ » Et la républicaine Nancy Mace de rebondir sur le tweet de son collègue : « _Enfin quelque chose sur lequel nous sommes d’accord !_ » Dans la foulée, interrogé par un média télévisé, le représentant Tim Burchett dira que le président Trump lui aurait réaffirmé, quelques instants plus tôt, qu’il comptait bien tenir son engagement.
Le 11 février 2025, Anna Paulina Luna est chargée par le président de la commission de contrôle et de surveillance de la Chambre des représentants de mener une _task force_ de « _déclassification des documents fédéraux secrets_ » concernant les assassinats de JFK, Martin Luther King… et les Ovnis. Quelles seront ses conclusions ?
Est-ce que Trump tiendra ses promesses ?
Impossible à dire.
Néanmoins, au-delà de la personnalité imprévisible du président, il faut reconnaître que la reconnaissance officielle du phénomène par le Pentagone a été réalisée sous son premier mandat, et que pour son deuxième mandat, il a désigné à des postes stratégiques plusieurs personnalités adeptes de la transparence.
Ces hommes du président sont même positionnés aux fonctions les plus critiques.
Marco Rubio, par exemple, a été nommé aux Affaires étrangères. Ce n’est pas le poste le plus important s’agissant des Ovnis, mais ce n’est pas neutre. Plus crucial, Trump a choisi comme secrétaire à la Défense le vétéran Pete Hegseth, précédemment présentateur de Fox News. À l’antenne, celui-ci n’a jamais hésité à poser à ses invités des questions sur les Ovnis, sujet qui ne cesse de l’intriguer.
Donald Trump a également placé à la tête de la CIA son ancien directeur national du renseignement, John Ratcliffe, qui s’était exprimé publiquement sur la réalité des Ovnis. Pour mémoire, il avait déclaré au micro de la chaîne conservatrice Fox News que « _des Ovnis ont été enregistrés_ , […] _engagent des actions difficiles à expliquer, des mouvements dont nous n’avons pas la technologie pour lesrépliquer_ », ou encore : « _Ce sont des technologies que nous n’avons pas et, pour être franc, contre lesquelles nous ne pouvons pas nous défendre_. » Ratcliffe avait aussi confié ses regrets d’avoir manqué de temps pour mener une déclassification massive des éléments sur les Ovnis. Maintenant qu’il est à la tête de la plus puissante agence de renseignement du monde, il aura tout loisir d’y procéder.
Le président a nommé Mike Waltz au poste de conseiller à la sécurité nationale. L’homme tiendra par la même occasion le double rôle de cheville ouvrière et de vigie du chef de l’État au conseil de la sécurité nationale, qui fixe les missions stratégiques des États-Unis. Mike Waltz avait ainsi déclaré à propos des Ovnis : « _Ces objets étranges réalisent des choses que nous ne pouvons pas expliquer, défiant les lois de la physique_ […]. _Nous avons des images radars, des données thermiques, différents types de capteurs infrarouges… On ne peut pas nier ces éléments. Ce sont des données réelles et concrètes qui montrent des objets réalisant des choses inexpliquées_ […]. »
Malgré des premiers pas décriés, avec les agissements en roue libre du DOGE d’Elon Musk ou la gestion brutale et inhumaine du dossier ukrainien, force est d’admettre que la nouvelle administration démontre ainsi une appétence pour le dossier Ovni qui n’a tout simplement pas d’équivalent dans l’histoire américaine. Trump a également nommé Tulsi Gabbard, qui s’est engagée, lors de son audition de confirmation pour le poste de directrice du renseignement national, à faire progresser la transparence sur les Ovnis.
Et si le sommet de l’État bouge, le reste est susceptible de suivre.
Deux éléments supplémentaires en témoignent.
Le premier concerne l’All-domain Anomaly Resolution Office, enfin doté d’une nouvelle direction. Exit le très contesté Sean Kirkpatrick, qui a été remplacé par Jon Kosloski. Auditionné par le Sénat[1](appcrit_001.xhtml#F42), l’homme va aussi faire certaines déclarations à la presse qui ne vont pas passer inaperçues : « _Il y a des cas que je ne comprends pas, malgré ma formation d’ingénieur et de physicien. Et je ne connais personne non plus qui les comprend._ » Il adopte ainsi un ton humble, ouvert, aux antipodes de l’arrogance de son prédécesseur.
Au-delà des mots, il y a les actes. Kosloski reconnaît devant les parlementaires que son bureau, loin d’encourager le personnel militaire à témoigner, a pu au contraire l’en dissuader. Il veut y remédier, une des premières instructions données à ses équipes a été de recontacter tous les agents ayant eu affaire à son service et qui seraient « _réticents à vouloir revenir vers nous_ ». Les témoignages seront réexaminés, les faits réévalués, et cela encouragera aussi certainement de nouvelles vocations.
Par ailleurs, le nouveau directeur va exposer aux sénateurs des données factuelles intéressantes, comme des statistiques sur les Ovnis : leurs formes (lumières, orbes, cylindres, triangles, disques…), l’altitude où ils ont été enregistrés, les pays où des incidents ont été signalés.
Il va aussi présenter des cas « _très anormaux_ », avec des descriptions limitées mais utiles pour compléter un rapport annuel qui sera publié le même jour et restera toujours aussi avare en détails.
Quels sont ces cas ?
Le premier, indiquera le directeur de l’AARO, est une « _sphère orange flottant dans les airs_ » accompagnée d’un second objet décrit comme « _plus noir que noir_ », qui s’est élevé subitement à l’horizontale avant de réaliser une accélération phénoménale « _sans émettre le moindre son_ », en générant une lumière bleue et rouge extrêmement puissante, « _comparable à un feu d’artifice_ ». Le deuxième est un « _cylindre en vol stationnaire de la taille d’un avion de ligne_ » émettant une forte lumière blanche, observé par de multiples témoins rapprochés « _quinze à vingt secondes avant qu’il disparaisse subitement_ ». Le dernier cas présenté est probablement le plus intéressant puisque Jon Kosloski reconnaît qu’il a été filmé. S’il ne montre pas les images, il parle d’un objet inconnu qui est « _venu voler entre deux avions de chasse_ » avant de les « _distancer_ » sans difficulté… Des cas intrigants, mais qu’il se contente de décrire sans en livrer beaucoup plus…
Justement, et c’est le dernier point digne d’intérêt, il s’engage à être nettement plus proactif sur la communication des incidents et promet même de déclassifier de nouvelles vidéos.
Ces premiers engagements laissent à penser que l’All-domain Anomaly Resolution Office pourrait désormais jouer un rôle utile pour la transparence, alors qu’il était jusqu’ici dans la démarche inverse.
Enfin, ce nouveau paradigme politique s’accompagne d’une déclaration fracassante tenue par Jay Stratton. Natif du Texas et à la retraite depuis quelques mois, l’homme a été au cœur des services de renseignement du Pentagone durant près de trente ans. Décoré à de multiples reprises par l’US Navy et par l’US Air Force, il avait même très récemment été récompensé par Avril Haines pour son action décisive en matière d’Ovnis. C’est en effet Stratton qui avait activement porté les différents programmes d’enquête durant seize ans, mettant notamment sur pied la fameuse UAP TF. Il avait aussi personnellement briefé Donald Trump sur les Ovnis, amenant même des agents et des pilotes avec lui dans le Bureau ovale.
Quelles sont les affirmations de Stratton face caméra ? « _J’ai vu, de mes propres yeux, des vaisseaux non humains, et des êtres non humains_ »… Rien de moins !
Et il déclare aussi : « _Le premier pays qui “craque le code” de ces technologies prendra le leadership pour les années à venir_ », allusion à la course technologique secrète qui serait engagée avec la Chine sur la rétro-ingénierie des Ovnis.
Il faudra sans doute attendre l’autorisation de publication de son livre, pour le moment retenue par le Pentagone, afin de savoir s’il est en mesure d’étayer ses dires. Quoi qu’il en soit, un tel témoignage est inédit. Il s’inscrit dans le sillon de David Grusch, certes, mais la différence c’est qu’il n’est pas seulement membre de l’UAP TF : il la dirige. Et il affirme être un témoin direct, là où Grusch n’était qu’indirect…
Nouvelle direction de l’AARO, révélations à venir, changements à la Maison Blanche et à la tête du Pentagone et de la CIA : la probabilité d’une accélération de l’Histoire augmente radicalement avec un tel alignement de planètes. C’est d’autant plus le cas qu’au-delà de la mobilisation du pouvoir politique, l’élite de la recherche universitaire n’est désormais plus en reste.
# 18.
Les Ovnis, de Stanford à Harvard
Le professeur Garry Nolan fait partie de ces chercheurs qui ne paient pas de mine. Une corpulence moyenne, des cheveux courts, un visage affable. Ses yeux, assez petits mais étincelants, sont parfois masqués par des lunettes rectangulaires à monture épaisse. Il porte des tenues simples, généralement une veste de costume sombre dépareillée avec sa chemise.
En dépit de cette apparence très commune, Garry Nolan est l’un des plus éminents scientifiques contemporains. Régulièrement cité pour le prix Nobel, il a contribué de manière majeure à l’amélioration des thérapies géniques, à la recherche contre le sida ainsi qu’au traitement de maladies comme Ebola, le virus Zika et le Covid-19, tout en apportant des avancées aux recherches sur l’interface immunitaire-tumorale dans divers cancers humains. Il a également fondé plusieurs entreprises de biotechnologies, certaines cotées au Nasdaq et revendues plusieurs centaines de millions de dollars à un laboratoire suisse. Enfin, il fait partie des professeurs stars de Stanford, l’une des plus prestigieuses universités du monde, implantée au cœur de la Silicon Valley californienne.
En définitive, le professeur Garry Nolan fait partie de ces rares chercheurs à être au-dessus des contingences matérielles et réputationnelles.
L’esprit libre et ouvert, il compte aussi parmi les quelques scientifiques qui ne redoutent pas la stigmatisation attachée aux Ovnis, et considèrent que leur premier devoir envers la science est de faire passer la connaissance avant les reconnaissances. Bref, il s’inscrit dans la droite ligne des chercheurs qui refusent les préjugés de leur époque et écartent les invitations à la prudence formulées par certains collègues, souvent moins capés, qui, en d’autres temps, auraient trouvé plus commode de défendre l’idée que la Terre est plate…
Pourquoi le professeur Nolan s’est-il intéressé aux Ovnis ?
Le premier contact, il le dira, intervient lorsqu’il accepte d’étudier la célèbre momie Ata, un squelette humanoïde de quinze centimètres retrouvé quelques années plus tôt dans un désert salin au Chili.

Photographie de la momie Ata
L’être présente tous les stéréotypes de l’extraterrestre tel qu’on se l’imagine, en particulier un crâne surdimensionné et allongé, si bien que nombreux sont ceux qui clament qu’il s’agit d’un être « non humain », d’autres affirmant à l’opposé que c’est un simple canular. Le professeur Nolan va analyser Ata dans son laboratoire de Stanford et conclure qu’il s’agit bien d’un être vivant, mais qui est tout ce qu’il y a de plus humain. C’est un jeune enfant, peut-être même un fœtus, affecté de multiples malformations combinées à une maladie génétique de vieillissement accéléré. Ces résultats déplaisent à une partie de la communauté ufologue qui pensait tenir là son premier spécimen d’extraterrestre, mais ils éveillent l’intérêt des autorités, qui identifient un chercheur réputé capable de se prêter à un exercice d’analyse rigoureux sur un sujet éloigné de sa zone de confort.
C’est ainsi que, quelques mois plus tard, deux hommes vont se présenter à son laboratoire. Le premier est un agent de la CIA, le second indique travailler pour une entreprise du secteur aérospatial. Ils sont intéressés par une machine révolutionnant l’analyse cellulaire, dénommée CyTOF, que Nolan a inventée et dont il dispose à Stanford. Ils sollicitent son aide pour comprendre les maux qui affectent certaines personnes, dont ils ne mentionnent d’abord à peu près rien. Nolan accepte, disant simplement : « _Montrez-moi vos données_ », ce que les deux hommes vont faire en lui soumettant diverses images prises par IRM ou rayons X.
Le professeur mène ses analyses et détecte rapidement des anomalies, en l’occurrence des lésions à la fois profondes et atypiques du cerveau. « _Ce n’est pas inventé_ , leur dit-il, _les cerveaux de ces gens sont sérieusement endommagés._ » Il demande alors à rencontrer ces personnes, requête qui est acceptée.
Il obtient ses habilitations au secret et s’embarque sur une étude qui durera des années, faite d’échanges et d’analyses avec plusieurs dizaines de « _patients_ ». Il identifie chez certains ce qui sera appelé le « syndrome de La Havane[1](appcrit_001.xhtml#F43) », en référence aux maux de tête, nausées et pertes de mémoire ayant affecté des diplomates et des agents de renseignement en poste à l’ambassade à Cuba, et qui ont très certainement été victimes d’armes à énergie dirigée. Chez d’autres patients, en revanche, l’origine du trouble demeure inexpliquée, jusqu’à ce que les uns et les autres lui expliquent « _avoir été en contact avec un Ovni_ ». « _Pas une poignée d’entre eux_ , dira Nolan, _tous._ » Il approfondit ses études et constate des troubles particuliers : des scléroses qui forment des plaques sur l’ensemble de la peau, des anomalies sanguines diverses, parfois d’autres troubles du stress post-traumatique. Il travaille, aussi, sur les lésions cérébrales. Ses recherches indiquent que les anomalies concernent une région bien particulière du cerveau, au niveau du noyau caudé et du putamen, qui est impliquée dans la prise de décision, la gestion des processus cognitifs complexes, la coordination des mouvements. Elle est plus globalement réputée comme le siège de « _l’intuition_ », dit-il, un élément clé pour des pilotes ou des personnes à responsabilité devant prendre des décisions parfois instantanées. Ces résultats l’intriguent. Est-ce qu’il est possible qu’il y ait un lien de causalité, ou est-ce simplement le fruit des circonstances ?
Nolan s’interroge et s’en ouvre à ses collègues, qui lui répliquent du tac au tac : _« Ne touche pas à ce sujet, tu vas briser ta carrière._ » Ce réflexe de rejet, Nolan ne le comprend pas. « _Il y a des données, il y a de vraies gens, sérieux, intelligents, qui sont touchés, pourquoi ne pas regarder ?_ »
Et c’est précisément ce à quoi il va s’atteler.
En posant des questions, en creusant le sujet, il commence à rencontrer des personnalités d’horizons divers, jusqu’à croiser Luis Elizondo peu avant les révélations du _New York Times_. Il accède aux vidéos devenues depuis mondialement connues, et va même en découvrir d’autres, sans en révéler la teneur : Nolan a toujours ses accréditations de sécurité et tient absolument à les conserver. Il va aussi accéder à des récits confidentiels, où il acquiert la conviction personnelle que le phénomène est « _non humain_ ». À partir de là, selon la formule consacrée par les amateurs de _Matrix_ et qu’il reprend lui-même à son compte, il va « _descendre dans le terrier du lapin blanc_ ».
Il retrouve alors une légende de l’ufologie, le Français Jacques Vallée, précurseur de l’intelligence artificielle et astrophysicien réputé, qui avait lui-même commencé à explorer le sujet Ovni soixante ans plus tôt, avec un certain Josef Allen Hynek, le directeur scientifique de Blue Book. Entre autres apports, Vallée va lui donner accès à des matériaux métalliques de sa « collection », dont certains proviendraient d’Ovnis. Il s’agirait parfois de sortes de déchets semblant avoir été « expulsés » par un objet, parfois de petits débris provenant d’objets ayant « explosé » et dont quelques restes ont été retrouvés à proximité.
Nolan va ainsi obtenir des morceaux de métal fondu provenant de l’incident de Council Bluffs, dans l’Iowa. Dans cette affaire, onze témoins civils ainsi que des pompiers et des policiers ont témoigné avoir vu une sphère lumineuse flotter en silence au-dessus du parc municipal. Elle émettait selon eux une lumière vive, avec une intensité variable qui ressemblait à des flashes. Puis, quelque chose a semblé en « _tomber_ ». Les témoins ont raconté s’être alors approchés et avoir découvert, dans l’herbe, une « _flaque de métal fondu_ » de plusieurs dizaines de kilos, qui sera d’ailleurs immortalisée par des photographies de la police. Jacques Vallée va récupérer des échantillons provenant de cette « flaque », et ce sont eux qui seront examinés par les instruments de Nolan, parmi lesquels un spectromètre de masse spécialement développé dans son laboratoire pour analyser les métaux. Les deux scientifiques découvrent une « _mixture de différents types de métaux_ » et parviennent à la conclusion que l’ensemble est le fruit d’un processus de fabrication industriel, sans relever cependant d’autres anomalies : tous les métaux sont connus et répandus sur Terre, et ils n’ont pas subi de modifications artificielles. Ils présentent, dans des articles ou des émissions télévisées, d’autres échantillons provenant de divers « incidents » qui s’avèrent cependant plus intrigants. L’un d’eux comporte des traces de manipulations artificielles, un autre est même caractérisé par une distribution entre différentes couches de métaux qui semblent être le résultat d’une fabrication industrielle avancée, coûteuse et complexe. Cela les intrigue d’autant plus que, selon eux, ce genre de procédés n’a pas d’usage identifié dans les industries conventionnelles, y compris l’aviation ou le secteur aérospatial.
Le professeur Nolan veut en savoir plus. Il connaît aussi ses limites. Il lui faut réunir une équipe multidisciplinaire, avec des spécialistes qui seront capables d’adresser les problématiques soulevées par les Ovnis dans le maximum de domaines relevant de la science et de l’ingénierie, sans omettre d’élargir le spectre des recherches à d’autres champs susceptibles d’être impactés par le sujet, comme la sociologie, le droit, la philosophie, la politique ou encore la religion.
L’actualité va le conforter dans cette démarche : il note que le Pentagone a admis la réalité du phénomène, tandis que le Congrès a voté plusieurs textes législatifs et tenu sa première grande audition sur la question. En clair, la matière à laquelle il se consacrait encore assez discrètement n’est plus illégitime et peut désormais être débattue publiquement. Des initiatives fleurissent d’ailleurs un peu partout, comme le Galileo Project lancé par Harvard et dédié à la recherche d’intelligences non humaines et de technologies extraterrestres.
Nolan cofonde une association de recherche, dénommée The Sol Foundation, avec le professeur Peter Skafish, anthropologue socioculturel de Berkeley passé par le Collège de France, et divers autres profils de haut rang, comme Avi Loeb, professeur d’astrophysique à Harvard, membre de l’Académie des Sciences et auteur de divers best-sellers, Kevin Knuth, ancien responsable de la NASA et professeur de physique à l’université new-yorkaise d’Albany, ou encore Jacques Vallée, déjà présenté.
Leur but ? Établir le premier centre de recherche pour améliorer la compréhension des phénomènes anormaux non identifiés et en mesurer les implications scientifiques, sociologiques et politiques.
La première conférence de la fondation se tient dans les locaux de Stanford et est diffusée sur la chaîne YouTube de l’association. Christopher Mellon et David Grusch y interviennent, aux côtés des différentes personnalités citées, et de bien d’autres encore. Il faudrait un livre entier pour restituer ces travaux, aussi est-il préférable de n’en retenir qu’un.
Il concerne le comportement de ces objets. Les témoins comme les autorités constatent que les Ovnis « _dépassent les capacités technologiques connues_ ». Très bien, mais encore ? Est-ce qu’ils dépassent un peu ces capacités connues, ou est-ce de beaucoup ? Cette précision est capitale, car un Ovni peut être un prototype militaire secret très avancé, ou au contraire « quelque chose » qui est tellement loin de nos propres connaissances qu’il ne peut avoir été fabriqué par l’homme…
C’est le physicien Kevin Knuth, présentant les travaux menés avec l’ingénieur Robert Powell, qui s’attaque à l’exercice. Il rappelle d’abord les cinq caractéristiques attachées aux Ovnis, surnommées les « _five observables_ ». Elles ont été théorisées par Luis Elizondo lorsqu’il travaillait au Pentagone, et ont depuis été endossées tant par le Congrès que par la communauté scientifique naissante sur le sujet. Quelles sont-elles ? Une capacité d’accélération instantanée ; des vitesses hypersoniques sans signature thermique ni acoustique visibles ; une furtivité avancée ; une capacité à se déplacer indifféremment et successivement dans plusieurs milieux, comme l’air, l’eau et l’espace ; et enfin une sustentation sans moyens de propulsion apparents, comme si l’objet n’était pas soumis à la gravité. Des caractéristiques qui sont donc encore loin d’être maîtrisées par l’homme. Knuth rentre alors dans le vif du sujet en prenant quelques cas documentés. Il va ainsi présenter son analyse de la « _force de gravité_ » extraordinaire à laquelle a dû faire face le « Tic-Tac » qu’a rencontré David Fravor.
Avant de poursuivre, une clarification : qu’est-ce que la force de gravité ?
C’est tout simplement la force qui fait que lorsqu’un objet est lâché, il tombe au sol plutôt qu’il ne s’envole. Un passant qui marche dans la rue ou dans sa maison est soumis à cette force de gravité, et elle se mesure : au quotidien, en arpentant les couloirs de son bureau ou en sortant de sa chambre, elle est de 1G, et correspond au poids normal de chacun. Cette force peut augmenter, lors d’accélérations soudaines ou de manœuvres abruptes. Dans un grand-huit ou une voiture de course, elle se manifeste par la sensation d’être collé à son siège, et par un sentiment grisant qui peut aussi devenir désagréable si l’accélération s’avère trop forte. Lorsqu’un pilote décolle d’un porte-avions en étant propulsé par une catapulte à vapeur, il passe de 0 à 250 km/h en deux secondes, et subit une force de 3G, ce qui signifie une pression équivalente à trois fois son poids. Un individu de soixante-dix kilos va donc soudainement « peser » trois fois plus. Pour ne pas perdre connaissance, il s’entraîne quotidiennement, s’équipe d’une combinaison permettant de réguler la circulation du sang et même d’un fauteuil dessiné spécialement à cet effet. Notons au passage que l’avion subit lui aussi les mêmes contraintes. Un pilote parfaitement entraîné et équipé peut résister, sur de très courtes périodes, à 9G avant de perdre connaissance. Les organes subissent des dommages graves à 20G, les os sont détruits à 50G. Un avion de chasse de dernière génération peut, quant à lui, résister jusqu’à une dizaine de G avant que les ailes se détachent.
Ces précisions sont un peu longues, elles sont nécessaires pour prendre la mesure des résultats auxquels parviennent les physiciens sur le cas du « Tic-Tac » sur le fondement des estimations de témoins comme le chef opérateur du radar. En prenant l’hypothèse que l’objet, malgré une envergure comparable à celle d’un avion de chasse, aurait une masse dix fois inférieure à celui-ci, Kevin Knuth et ses collègues ont essayé de calculer la force de gravité à laquelle a dû faire face l’objet lorsqu’il est passé, en moins d’une seconde, d’une altitude de 28 000 pieds (8,5 km) à la surface de la mer.
Le résultat ?
La manœuvre de l’Ovni représentait plus de 5 000G.
C’est, tout simplement, complètement hors norme. « Extraterrestre », serait-on même tenté d’écrire.
Plus encore, cette force de gravité demande aussi de l’énergie. N’importe quelle voiture consomme plus de carburant lorsqu’elle accélère. Un avion également. Plus spectaculaire peut-être, Knuth et Powell ont calculé l’énergie nécessaire à la réalisation de cette manœuvre.
Le résultat ?
Il aurait fallu réunir 1 100 Gigawatt pour réaliser cette performance[2](appcrit_001.xhtml#F44), soit l’équivalent de dix fois la capacité de production de la totalité des centrales nucléaires des États-Unis.
C’est tout simplement, là encore, monumental.
Ces résultats spectaculaires ne sont pas isolés. Les auteurs en listent des dizaines, certains calculés par l’Air Force elle-même dans ses rapports confidentiels.
Lors de l’incident de la base nucléaire de Minot en 1968, un an après Malmstrom, les enregistrements radars et les observations avaient permis de calculer des accélérations évaluées à des forces supérieures à 200G. Dans le cas d’un incident impliquant un Boeing 747 au-dessus de l’Alaska en 1986, l’estimation retenait une accélération représentant 9 000G et une vitesse maximale de 440 000 km/h (un aller simple vers la Lune prendrait théoriquement trois quarts d’heure à une telle vitesse).
Un dernier incident analysé par Kevin Knuth concerne la frégate _Southland_ , qui aurait été suivie par un objet sous-marin de près de 250 mètres de long pour 30 de large. L’objet, qui se tenait à bonne distance durant un temps, aurait ensuite accéléré pour le rattraper, se serait positionné sous le navire de guerre avant de « _s’amuser_ » à désactiver intégralement ses fonctions, faisant de la frégate une coque de noix flottante, incapable d’envoyer ne serait-ce que des signaux de détresse. Ce n’est d’ailleurs que quatre heures plus tard, lorsqu’un bateau de pêche l’apercevra, que l’équipage sera secouru. Au-delà de ces faits déjà étonnants, le sonar du _Southland_ a mesuré la progression de l’objet lorsqu’il a engagé sa course pour rattraper le navire : une distance de vingt kilomètres parcourue en un peu moins de trente secondes, une accélération (sous l’eau) évaluée à 4,5G et une vitesse maximale (sous l’eau également) de 4 800 km/h (pour mémoire, le sous-marin le plus rapide jamais fabriqué atteignait 83 km/h).
Ces quelques éléments permettent de le comprendre : quand il est question de technologies « hors norme » à propos des Ovnis, c’est bien de cela qu’il s’agit. Au-delà de l’aspect très spectaculaire que peuvent avoir les Ovnis pour les témoins qui y sont confrontés, et en particulier les pilotes, les implications de ces observations en termes d’ingénierie sont encore plus extraordinaires. Elles sont tout simplement à des années-lumière de celles de simples drones. Et c’est ce qui interpelle le plus. Garry Nolan confiera d’ailleurs que, lors d’un entretien avec le responsable d’une agence de renseignement, celui-ci lui aurait glissé : « _Ce qui nous questionne peut-être le plus avec ces objets, c’est la propulsion. Nous ne comprenons pas comment ils parviennent à réunir autant d’énergie pour être capables de faire ce qu’ils font._ »
Certains grands scientifiques américains s’interrogent donc, et ils ne sont pas les seuls. Car les révélations continuent, et amènent avec elles toujours plus de personnes à s’impliquer.
# 19.
Ultimes révélations
Jake Barber pourrait être un personnage de film. Stature et musculature, mâchoire carrée et crâne glabre, il en a le physique. Le métier aussi. Pendant plus de trente ans, l’homme a travaillé officiellement pour l’US Air Force tout en agissant sous couverture pour un service de renseignement dont il n’a pas révélé l’identité.
Au quotidien, il officiait ainsi comme « mécano » de l’armée, opérant d’innombrables machines de guerre à cœur ouvert. Et puis, de temps à autre, il recevait un coup de téléphone. Quelques instants plus tard, il était affecté à un tout autre type d’activités. Il était parfois projeté sur des opérations menées à l’insu de son propre employeur, d’autres fois il était mobilisé sur des exercices plus conventionnels, comme de contribuer à l’entraînement des forces spéciales en « jouant » un adversaire imprévisible lors d’exercices opposant « _red team_ » et « _blue team_ ».
L’agence de renseignement avait trouvé en Jake un agent efficace et dévoué, si bien que leur relation allait s’étaler sur près de trente années.
Cette marque de confiance fonctionnait d’ailleurs dans les deux sens. Après quelques années de bons et loyaux services, l’agence allait l’inviter à quitter officiellement l’armée pour qu’il crée plusieurs entreprises à même de servir leurs intérêts partagés. Jake Barber n’était alors plus un « simple » mécanicien mais un entrepreneur bénéficiant de contrats bien rémunérés.
L’une de ses sociétés, particulièrement lucrative, détenait d’ailleurs une flotte d’hélicoptères. De la lutte contre les incendies au transport, de l’hélitreuillage aux opérations clandestines, elle était capable de fournir aux autorités civiles et militaires diverses prestations pour remplir toutes sortes de missions. Et Jake ne se contentait pas de mettre à disposition ses machines, il lui arrivait fréquemment de les piloter.
Il assurait ainsi lui-même certaines opérations sensibles pour le compte de l’agence, transportant régulièrement des forces spéciales en prenant les commandes d’un Bell V-22, un hélicoptère-avion hybride de 15 tonnes, propulsé par deux rotors basculants lui permettant de passer d’un mode à l’autre.
Pour Jake, une partie des missions menées avec le V-22 consistait également à récupérer différents objets, des véhicules blindés à de l’artillerie légère en passant par des cargaisons de matériels divers. Concrètement, le « _job_ » était d’aller chercher une cible à un point A pour l’apporter à un point B. Dans l’écrasante majorité des cas, l’affaire était tout ce qu’il y a de plus routinière. Mais quelques fois, c’était tout autre chose. Des prototypes militaires avancés aux containers scellés, Jake affirmera avoir à peu près « _tout vu_ ».
Rien, pourtant, ne l’avait préparé à « _cette nuit-là_ ».
Lorsqu’il est mobilisé pour cette mission, il sent d’instinct que l’affaire n’est pas ordinaire. De la prise de contact initiale aux instructions qui lui sont progressivement adressées, tous les protocoles habituels sont bouleversés. Il ignore tout de « ce » qu’il va devoir aller récupérer, mais il est déjà plus qu’intrigué.
Il décolle avec une équipe de commandos en direction d’une zone d’extraction. Où ? Quand ? Il ne le dira pas. Ses déclarations sont encadrées par une procédure spéciale de divulgation, la même qu’ont suivie Luis Elizondo et David Grusch. Ce qu’il est autorisé à raconter à ce niveau du récit, c’est qu’il fait nuit noire, et qu’il porte des lunettes de vision nocturne. L’hélicoptère vole plusieurs dizaines de minutes. À l’intérieur de l’habitacle règnent le silence et la concentration.
Lorsqu’il arrive sur zone, la stupeur s’empare du groupe. Jake regarde en contrebas et découvre, sidéré, le but de sa mission. L’objet à récupérer n’est pas un mystérieux container scellé, pas plus qu’un hélicoptère endommagé. Ce n’est pas non plus un drone qui se serait crashé.
C’est… un œuf.
Un œuf de quatre mètres de haut pour un peu moins de trois de large, probablement « métallique », avec une couleur particulière de « perle blanche ».
Les militaires n’en reviennent pas.
Après avoir hélitreuillé d’innombrables prototypes au design agressif, ce qu’ils observent leur semble être la chose la plus « _inoffensive_ » et « _insignifiante_ » qu’ils aient jamais vue. Toute l’équipe en reste bouche bée.
Ils le pensent, ils en discutent même : cet objet n’a selon eux « _rien_ », « _strictement rien_ » même, « _d’humain_ ». C’est un choc, mais en grands professionnels, Jake comme le reste de l’équipe parviennent à l’encaisser. Imperturbables, ils sécurisent et accrochent l’étrange objet, prêts à le transporter. L’opération, très simple même si elle est extraordinaire, se déroule ensuite sans accroc.
L’équipe livre le colis comme prévu et n’en entendra plus jamais parler.
Fin de l’histoire ?
Pas vraiment.
Quelque temps après, Jake Barber est mandaté pour une nouvelle opération « spéciale ».
Contrairement à la précédente, quelque chose le trouble, et ce, assez vite après avoir pris les commandes de son hélicoptère.
Il perçoit en lui-même une gêne. Il se sent envahi d’une impression étrange et inhabituelle, qui va d’ailleurs s’intensifier à mesure qu’il s’approche de la cible. Jake Barber est perplexe. Il est si ébranlé, sans aucune raison apparente, qu’il se demande ce qui lui arrive. Il pense même à une sorte de burn out soudain et inexplicable.
C’est bien simple, son corps, son esprit semblent peu à peu submergés par une vague irrépressible de « _tristesse_ » et de « _beauté_ » qui emporte tout. Une énergie d’une profondeur extraordinaire, inédite, qui l’irradie et le fait trembler. L’émotion devient si puissante que, lorsqu’il touche au but, il éclate purement et simplement en sanglots, tandis que ses mains se crispent nerveusement sur le manche.
Doit-il abandonner la mission ? Pour la première fois de sa carrière, il se pose franchement la question.
Le doute l’étreint, mais il parvient à le surmonter. Il se fait violence.
Il essuie les larmes qui lui masquent la vue et regarde en contrebas.
Il découvre alors, ébahi, la source de son trouble.
Un objet qui défie l’imagination est là, posé au sol, à quelques dizaines de mètres à peine.
C’est un disque.
Il mesure dix mètres, peut-être un peu moins.
Il semble surmonté d’une seconde couche ayant la forme d’un octogone.
Alors qu’il observe cette « _pure merveille_ », Jake sent une « _connexion_ » s’opérer avec l’objet, comme s’ils étaient « _sur la même fréquence_ ». Il a l’impression d’une communication silencieuse, sans mots ni sons. C’est indicible mais palpable.
La « _tristesse_ » et la « _beauté_ » mélangées redoublent d’intensité. Elles achèvent de le terrasser. Son regard ne parvient pas à quitter une seconde l’objet. Il vacille, n’est plus maître de ses gestes.
Il lâche presque les commandes avant de se ressaisir. La vie de ses camarades est en jeu. Il prend une inspiration, puise dans ses ressources la force nécessaire pour éviter de commettre l’irréparable. Il rationalise, détourne son regard pour reprendre pied avec son environnement. Il voit qu’en dessous, les hommes s’activent. Il discerne même plusieurs équipes de forces spéciales au sol. Il en déduit que certaines devaient être déjà sur place pour sécuriser l’objet.
Une fois le disque solidement harnaché, Jake le soulève lentement.
Il s’avère étonnamment léger.
Il progresse dans les airs puis prend la direction du point de restitution, plusieurs dizaines de kilomètres plus loin. Jake a beau tenir fermement les commandes, sa détresse psychologique demeure. La connexion est « _là_ », bien présente. Il témoignera qu’elle se poursuit encore, d’une certaine manière, des années après avoir déposé ce mystérieux objet.
Ce moment « _extraordinaire_ » est pour lui un point de bascule.
Tout en continuant ses missions, il développe une fascination pour la question. Il va mener des recherches discrètes sur les Ovnis, un sujet qui ne l’avait pourtant jamais intéressé jusqu’ici.
Combien d’autres Ovnis ira-til ainsi récupérer ? Il ne le dira pas. Tout juste concédera-til avoir transporté un troisième objet, cette fois masqué dans un container scellé, qui le fera tomber gravement malade. Cet accident lui vaudra, comme à son équipe, d’être hospitalisé. Il perdra ses poils, et une large partie de son épiderme. Mis en contact avec Garry Nolan, c’est là qu’il comprendra qu’il a été exposé à une radiation intense, que l’agence n’avait sans doute pas anticipée, sans quoi le protocole aurait prévu de porter des combinaisons spéciales. L’objet à l’intérieur avait donc dû être « _inerte_ » avant d’impulser de puissantes radiations.
C’est peu dire que tous ces évènements troublent profondément Jake Barber.
Il va se mettre à enquêter et parvenir à retrouver certains militaires impliqués dans les incidents, en particulier celui du « disque ». C’est là qu’il va obtenir la confirmation que les objets sont « exotiques ». Sont-ils « extraterrestres » ? Personne ne saurait l’affirmer. En revanche, ils sont « non humains », et c’est pour tous une certitude.
Jake Barber rencontre plusieurs membres de l’UAP TF, dont un certain David Grusch, et il prend également rendez-vous avec la commission du renseignement du Congrès.
Une SCIF est rapidement organisée. L’audition qui se déroule à l’automne 2024 devait durer une heure et demie, elle s’étendra sur près de cinq heures. Rétrospectivement, elle explique peut-être une partie de l’offensive portée par le Congrès lors de la seconde audition.
Et c’est d’autant plus le cas que la « sortie » de Jake Barber n’est pas isolée. Au moins quatre autres membres des forces spéciales se manifestent, certains ayant même le grade de colonel.
Les allégations, pourtant déjà à la limite de la science-fiction, ne s’arrêtent pas là.
Barber soutient que plusieurs membres de l’équipe des forces spéciales impliquées lors de la « _récupération du disque_ » ont des dons très particuliers. S’ils n’ont aucun talent spécifique pour le combat, ils disposent d’une sensibilité particulière, une « _prédisposition_ » qui leur permettrait d’entrer en « _contact_ » avec les mystérieux objets, et même potentiellement de les attirer. Ces agents seraient qualifiés en interne de « psioniques ». Cela rappelle l’extraordinaire époque où des agents étaient bel et bien formés dans le cadre du programme Stargate, qui dura un quart de siècle avant d’être officiellement clôturé par la CIA.
Comment Barber réagit-il face à l’accumulation d’éléments improbables ?
Doit-il renoncer pour éviter de compromettre sa réputation et sa carrière ?
L’obsession qu’il développe l’en empêche.
En fait, il prend même une direction radicalement opposée.
Il décide, avec plusieurs de ses équipiers, de monter une initiative privée qui vise rien de moins qu’à « _provoquer_ » des apparitions pour tenter de collecter le maximum de données, en particulier des enregistrements vidéo. La démarche est audacieuse, elle le sera plus encore quand on sait qu’il ne va pas se contenter de la porter discrètement.
Bien au contraire, Barber décide de s’exprimer publiquement, avec un entretien filmé de près de trois heures face au journaliste Ross Coulthart sur la chaîne américaine NewsNation. C’est dans ce cadre « face caméra » qu’il va partager ses expériences passées et ses projets à venir. Il est si confiant dans sa démarche qu’il prétend même pouvoir apporter des preuves irréfutables avant la fin de l’année, et il affirme aussi être sur le point de nouer un partenariat avec « _deux des plus grandes agences de renseignement américaines_ », sans doute la CIA et la DIA, même s’il ne le dit pas. Il est convaincu que son équipe, forte de trente ans de relations avec l’armée et le renseignement, est le « _véhicule_ » adapté qui permet aux autorités de mener de manière douce les révélations sur la nature « _non humaine_ » de ces objets, sans perdre la face sur les près de quatre-vingts ans de dénégations qui viennent de s’achever.
Pour soutenir ses allégations, Barber ne se contente pas de promesses. Il va amener dans ses bagages plusieurs membres des forces spéciales qui vont prendre la parole publiquement, dont trois d’entre eux seront également interviewés par le même journaliste. Tous iront dans son sens.
Ce n’est donc pas un homme seul qui prend position, mais quatre.
Et l’organisation qu’il crée prétend rassembler rien de moins qu’une centaine de membres, en majorité des vétérans des forces spéciales et d’autres corps d’armée.
Que penser de tout cela ?
Il n’y a à ce stade évidemment aucune « preuve » quelconque à en tirer.
Tout repose sur des déclarations qui sont certes multiples, mais non corroborées par d’autres sources comme des données radars ou des enregistrements vidéo. Ainsi, venant de n’importe quelle personnalité lambda, l’initiative serait balayée d’un revers de main. Elle ne serait d’ailleurs même pas évoquée, tant elle pourrait décrédibiliser l’ensemble du sujet.
Cependant, le parcours exceptionnel des témoins mérite d’y prêter un minimum d’attention.
L’entretien filmé montre un Jake Barber qui n’a rien, en apparence au moins, d’un illuminé. Il en va de même pour ses collègues des forces spéciales, comme Fred Baker, dont les propos mesurés et la profondeur de réflexion s’avèrent à mille lieues des personnages écervelés de films sous testostérone.
La « sortie » ne tombe pas non plus au hasard. Elle s’inscrit dans un contexte de révélations qui s’accumulent, avec un débat qui, depuis plusieurs mois déjà, s’est déplacé de la réalité des Ovnis – qui n’est plus contestée – à la « récupération d’engins non humains », encore officiellement démentie par les autorités, même si des déclarations publiques fracassantes jettent le trouble. Lorsqu’un Jay Stratton déclare pour la première fois, début 2025, « _avoir vu, de_ [ses] _propres yeux, des vaisseaux non humains_ », ce n’est pas anodin.
Il y a aussi quelque chose d’étonnant à avancer de manière aussi franche et directe. Évoquer par exemple le recours à des « psioniques » interpelle. En admettant que cette information soit vraie, le bon sens tactique recommanderait de ne pas en parler, afin d’éviter de polluer un sujet dont la crédibilité est encore fragile auprès des milieux autorisés. Pourtant, Barber et les siens décident de progresser « sabre au clair », en mettant dès le début l’ensemble des éléments sur la place publique. Cela traduit une certaine « naïveté » dans l’approche, susceptible – peut-être – de témoigner d’une forme de sincérité dans la démarche.
Enfin, des personnalités extérieures apportent une dose de crédit à tout cela ; Garry Nolan va accepter d’intégrer l’initiative privée de Barber, en veillant cependant à mettre certaines réserves et à poser plusieurs lignes rouges, en particulier si le Pentagone et la CIA devaient commencer à y participer.
L’Histoire dira si cette initiative est une imposture, une nouvelle forme de désinformation, ou si elle augure les prémices d’une révolution.
# Conclusion
L’existence des Ovnis est un fait qui n’est désormais plus contestable ni contesté.
Il reste cependant encore fort à faire avant de pouvoir déterminer leur nature comme leur origine. Sont-ils « extraterrestres », comme certains l’affirment ? C’est une hypothèse, mais elle n’est pas la seule. Il est intéressant en effet de relever que des personnalités comme David Grusch, Jay Stratton ou d’autres se refusent à formuler cette assertion. Ils préfèrent employer une autre terminologie, celle d’intelligence non humaine.
Pourquoi ?
D’abord, parce qu’il n’y a aucune preuve matérielle que ces objets « viennent d’une autre planète ». Lorsqu’ils sont identifiés, c’est toujours dans l’espace aérien, maritime ou atmosphérique terrestre, pas aux confins du système solaire. Or les mots ont un sens. Affirmer que des objets sont extraterrestres c’est être capable de démontrer qu’ils viennent d’ailleurs. Et cela, personne n’est a priori en mesure de le prouver.
C’est d’autant plus juste que nombre de phénomènes semblent provenir de certains points très spécifiques du globe. Début 2025, le parlementaire Tim Burchett a par exemple relayé publiquement la thèse selon laquelle les Ovnis seraient positionnés dans les profondeurs des océans et n’auraient pas nécessairement à faire le trajet depuis des systèmes solaires situés à des années-lumière…
Extraterrestre ou pas, le changement de paradigme n’en est pas moins important, puisque la question d’une origine non humaine, et même d’une intelligence non humaine à l’œuvre derrière les Ovnis, se pose.
Cette théorie est hardie, mais elle n’est pas totalement sans arguments.
D’abord, elle résulte des capacités technologiques démontrées par ces objets. Si aucun pays au monde n’est capable de les atteindre, il faut bien que « quelqu’un » ou « quelque chose » le soit…
Ensuite, l’immensité, l’âge et la complexité de l’Univers rendent cette hypothèse théoriquement possible. La Voie lactée elle-même aurait une dimension de cent mille années-lumière. À supposer qu’un vaisseau puisse atteindre ne serait-ce que dix pour cent de cette vitesse, il suffirait d’un million d’années pour la traverser d’un bout à l’autre… Et la Voie lactée a plus de 13 milliards d’années… Il est donc envisageable, même avec nos connaissances actuelles sur la physique, d’admettre théoriquement que de tels trajets aient pu intervenir. Et ce, d’autant plus qu’il n’est pas impossible que des systèmes proches, situés à quelques dizaines ou centaines d’années-lumière seulement, abritent la vie.
Enfin, il faut se garder de toute assertion scientifique définitive car nos compréhensions des règles de la physique sont incomplètes. Nous ne savons pas en effet unifier les règles de la physique classique, telles qu’elles ont été conceptualisées par Albert Einstein, avec celles de la physique quantique. En l’absence de théorie unique capable d’englober ces deux « mondes », la moindre des choses est de rester agnostique sur ce qu’il est possible ou non de réaliser comme déplacements dans l’espace, ou plus exactement dans l’espace-temps.
Au-delà de ces éléments de fait, il y a les éléments de contexte.
Les déclarations récentes provenant de personnalités crédibles issues du monde du renseignement ou du Pentagone interpellent. Quel intérêt, pour elles, de s’exposer de la sorte sur un domaine qui durant des décennies pouvait compromettre des carrières par le simple fait d’être évoqué ?
Au-delà des hypothèses en faveur de la présence d’une intelligence non humaine, il y a celles en sa défaveur.
Ainsi, première objection, s’il y a une intelligence non humaine, pourquoi ne se manifeste-telle tout simplement pas de manière claire, univoque, incontestable ? Pourquoi ne pas venir s’immiscer dans une grande manifestation publique, en présence des autorités, comme lors d’un défilé du 14 juillet ?
Si la réponse ne peut qu’être tout aussi spéculative que la question, il est d’abord permis de répondre que ces manifestations existent. Leur nombre, leur importance quantitative comme qualitative, imposent assez vite l’évidence de cette présence à qui veut bien prendre le temps de se pencher un minimum sur le sujet. Par ailleurs, si ce livre s’est concentré sur des enregistrements et des témoignages militaires authentifiés, les sources provenant de simples citoyens sont innombrables. Il ne se passe pas un jour sans que de nouvelles vidéos, bien plus impressionnantes que celles enregistrées par les avions de chasse, soient publiées sur les réseaux sociaux. Faute de sources radars, elles ne peuvent être corroborées, prouvées et donc rapportées dans cet ouvrage qui s’est concentré sur les cas les plus documentés, mais ces vidéos et ces témoignages extraordinaires n’en existent pas moins…
La deuxième objection qui peut naturellement venir à l’esprit, c’est qu’une information aussi considérable serait forcément connue des autorités et dès lors révélée au public. En somme, l’hypothèse du secret d’État ne peut pas tenir, en tout cas pas dans la durée. Elle aurait une teinte trop conspirationniste pour être vraie. Or, bien au contraire, il y a au moins trois excellentes raisons pour qu’une hypothèse aussi vertigineuse soit avérée sans qu’elle soit publiquement reconnue.
La première, c’est évidemment le risque d’une profonde déstabilisation des structures sociales, religieuses, économiques et sécuritaires des sociétés humaines et des États qui les encadrent. Admettre cette hypothèse implique un bouleversement total de paradigme pour l’homme, dont il est difficile d’anticiper et donc de contrôler les effets. C’est d’ailleurs ce qui avait poussé la CIA et le Pentagone à organiser durant plusieurs décennies une désinformation stratégique indiscutable, et dont certains éléments persistent encore aujourd’hui en dépit des progrès réalisés depuis.
La deuxième raison est que, s’il existe effectivement des choses aussi extraordinaires que des récupérations d’engins non humains, la priorité absolue d’un État serait de comprendre leur fonctionnement afin d’en tirer des conclusions opérationnelles et des avantages stratégiques. Or, tout cela n’est possible que dans le confort incomparable de la confidentialité, qui prévaut dans tous les grands projets de rupture technologique, de nature industrielle ou militaire. Il n’y a tout simplement aucune chance que cette découverte soit rendue immédiatement publique et exposée ainsi à la face du monde, plus encore dans le contexte de rivalités internationales décomplexées à l’œuvre ces dernières années.
Dan Farah, qui a mené plusieurs dizaines d’entretiens officieux pour séparer son film documentaire _The Age of Disclosure_ , a indiqué que ce « secret » s’explique selon lui par le risque encore mal maîtrisé que ces technologies pourraient faire courir pour la sécurité. En clair, si elles tombaient entre de mauvaises mains… Il est pourtant déjà possible de faire la même remarque de menaces avérées comme la prolifération nucléaire ou les virus fabriqués pour les besoins de la recherche en laboratoire. Il y a un monde entre la révélation d’éventuelles technologies et leur prise de contrôle par des groupes hostiles…
La troisième et dernière raison est peut-être la plus importante : la révélation de l’existence d’une intelligence non humaine pourrait provoquer un risque existentiel pour l’humanité. Le comportement des Ovnis laisse à penser qu’ils semblent globalement neutres : s’ils « _posent un risque pour la sécurité aérienne_ », comme l’indique le Pentagone dans ses rapports, il n’y a eu de fait a priori aucun avion de ligne percuté en vol par un objet inconnu, pas plus qu’il n’y a eu d’interférence des Ovnis dans les affaires humaines pour empêcher le dérèglement climatique et la destruction de la biodiversité, les guerres ou les massacres. Les Ovnis sont généralement « élusifs », quand bien même ils ont ponctuellement testé certaines installations ou technologies humaines ou joué avec elles. Est-ce que reconnaître leur existence pourrait les faire sortir de cette passivité ? L’hypothèse, vertigineuse, ne peut être écartée. Et elle justifierait peut-être à elle seule de garder le secret.
Ainsi, il n’est pas inutile de prêter un minimum de crédit aux déclarations de personnalités scientifiques comme Garry Nolan ou d’anciens hauts responsables du renseignement comme Jay Stratton pour s’interroger. L’idée n’est évidemment pas de prendre position sur la véracité de leurs intuitions ou de leurs allégations, mais plutôt de se servir de leurs opinions pour se prêter en guise de conclusion à un exercice d’anticipation, hautement spéculatif certes, mais rigoureux.
Après tout, il n’est pas interdit de se poser, après avoir présenté autant d’accumulations d’indices, la question des implications potentielles de la révélation de la présence d’une intelligence non humaine telle qu’elle est posée outre-Atlantique par des universitaires, des militaires et des politiques. S’il faudrait un livre entier pour imaginer les conséquences potentielles d’une telle révélation, l’objectif n’est ici que d’esquisser quelques pistes pour contribuer à la réflexion générale.
Trois grands cas de figure peuvent être choisis à cette fin.
Le premier cas de figure consisterait en la simple reconnaissance officielle de l’existence d’une intelligence non humaine.
Cette déclaration ne viendrait certainement pas d’un bureau comme l’All-domain Anomaly Resolution Office. Elle ne pourrait être faite que par les plus hautes autorités institutionnelles, même si la forme peut varier. Cela pourrait être une initiative unilatérale d’un chef de l’État comme le président américain ou chinois. Cela pourrait être multilatéral, avec une conférence commune de chefs d’État au niveau de l’OTAN, du G7 voire du G20, cela pourrait enfin être global et se dérouler lors d’une assemblée générale des Nations unies. Au-delà de la manière, qui en elle-même est cruciale, la réaction sur le fond dépendra des éléments qui s’accompagnent de cette reconnaissance. Le cas le plus simple consisterait à conclure que les Ovnis, n’étant pas issus d’une technologie humaine, sont par définition le fruit d’une technologie non humaine, qu’elle soit extraterrestre ou non.
Dans un tel cas de figure, en admettant que le comportement des Ovnis reste encore élusif après cette déclaration, les bouleversements à attendre pourraient être essentiellement d’ordre ontologique, philosophique, culturel, avec un changement total dans la manière dont l’humanité appréhende sa place sur Terre.
L’homme ne serait plus la mesure de toute chose.
Ce serait vertigineux.
Est-ce que cette révélation aurait pour autant des conséquences déstabilisantes ?
Rien n’est moins sûr.
D’abord, l’incertitude initiale générée par cette annonce renforcerait sans doute le pouvoir des États. Face à la peur de l’inconnu, le besoin d’autorité redoublerait. Les institutions ne seraient peut-être pas ébranlées mais consolidées.
Ensuite, les mécanismes du quotidien ne seraient pas bouleversés : les gens auraient toujours besoin de se nourrir, de se loger, de se déplacer. Ces besoins primaires continueraient à exister, et ils devraient donc encore être pourvus : les structures sociales et économiques fondamentales devraient dès lors demeurer. Il est même probable que cette nouvelle révolution copernicienne n’aille pas jusqu’à remettre en cause la propriété que l’homme a naturellement établie sur la planète. Les États ont conquis des territoires souverains, les individus ont acheté des biens : tant que cet état de fait n’est pas remis en cause par une puissance tierce, ni les uns ni les autres n’ont de motif d’y renoncer. La plus grande conséquence pourrait être finalement très positive, avec un puissant élan en faveur de la science, porté par une nouvelle soif de découvertes. Un renouvellement théologique important serait aussi sans doute engagé, et il ne serait pas sans intérêt.
Le deuxième grand cas de figure serait que les déclarations de Jay Stratton et d’autres soient exactes, à savoir que des engins non humains ont effectivement été récupérés par certains États. Dans cette hypothèse, il y aurait certainement une course technologique pour parvenir à reproduire les technologies récupérées, voire à en tirer de nouvelles applications dans divers domaines stratégiques comme l’énergie, l’armement, le transport. C’est d’ailleurs ce que Stratton, Barber et d’autres prétendent. Il est très peu probable qu’une telle récupération soit annoncée publiquement, puisque ce serait exposer le secret industriel ultime, y compris à des concurrents potentiels, et déstabiliser le tissu économique existant sans être certain des gains futurs (par exemple, s’il était annoncé qu’une technologie de rupture pourrait permettre, demain, de produire des voitures propres avec une nouvelle forme de propulsion et une autonomie illimitée, les investissements dans les projets d’usines de véhicules et de batteries électriques seraient rapidement gelés, avec une incidence immédiate sur l’activité ; et l’exemple est généralisable à presque tous les secteurs).
En admettant que l’annonce publique serait néanmoins faite dans un second temps, par exemple pour des considérations éthiques (les gens ont le « droit » de savoir) ou parce que le moment est venu de passer à des développements opérationnels qui nécessitent l’implication d’un trop grand nombre d’acteurs et de capitaux pour demeurer secrets, l’impact ne serait pas seulement ontologique, comme dans le premier cas de figure, mais aussi matériel.
À terme, la rétro-ingénierie ouvrirait des possibilités de progrès considérables pour l’homme comme pour l’environnement. Mais avant de parvenir à cet éden potentiel, les risques de disruption du tissu économique seraient au moins équivalents. Peu d’investisseurs prendraient le risque de continuer à financer des entreprises qui pourraient être obsolètes du jour au lendemain. Le ralentissement économique induit et les risques associés sur l’emploi pousseraient les ménages à l’épargne plutôt qu’à la consommation, alimentant la probabilité d’une récession. Les États seraient mécaniquement incités à préserver au maximum leurs propres entreprises, et ils auraient dès lors davantage tendance à s’engager dans une compétition plutôt que dans une coopération. Dans le meilleur des cas, et sous réserve d’intérêts partagés, des formules de « coopétitions » pourraient intervenir ponctuellement entre proches alliés. Enfin, au-delà de la percée des mystères technologiques associés aux Ovnis, se poserait la question des moyens pour les reproduire : les États pourraient être tentés de contrôler les capitaux nationaux pour flécher les investissements vers « leurs » projets, des tensions géopolitiques et militaires pourraient éclater si le contrôle de certains métaux précieux ou terres rares s’avérait nécessaire pour la production de ces technologies futures. Ce scénario est peut-être exagérément pessimiste, et il n’est pas impossible qu’à l’inverse, la reconnaissance de l’existence d’une technologie non humaine génère une telle peur existentielle pour l’humanité qu’elle s’engage à coopérer afin de maîtriser au plus vite ces technologies pour se protéger d’une éventuelle future menace.
Le troisième et dernier grand cas de figure serait celui du « contact ». Impossible d’envisager ici toutes les éventualités ; l’impact dépendrait d’abord de l’existence et de la nature des échanges. Si des échanges interviennent, est-ce qu’ils demeureraient très limités, sans incidences pratiques ? Ou est-ce qu’ils porteraient sur des aspects culturels qui pourraient alors bouleverser les civilisations actuelles, sur des transferts de connaissances, qui pourraient permettre de bénéficier de multiples révolutions technologiques, ou même sur des questions existentielles que l’homme se pose encore et qui auraient pu être tranchées par d’autres, comme la vie après la mort ?
Dans l’absolu, tout est possible. La seule limite à ces réflexions purement spéculatives, c’est finalement l’imagination. Il ne faut pas pour autant que l’exercice soit le monopole d’auteurs de science-fiction. Si des acteurs scientifiques comme The Sol Foundation s’attachent à y réfléchir, la démarche mériterait aussi de mobiliser la puissance publique, en particulier si de nouvelles révélations devaient prochainement intervenir.
Après tout, gouverner, c’est prévoir.
Depuis plus de quatre-vingts ans désormais, d’innombrables témoignages se succèdent.
Dans leur écrasante majorité, ils proviennent de civils, professeurs et surveillants, cadres et ouvriers, médecins et infirmiers, pompiers et policiers, scientifiques et profanes, adultes comme enfants, adolescents comme grands-parents. Les Ovnis sont vus par M. et Mme Tout-le-Monde. Ils surgissent à l’improviste, au détour de routes de campagne, près des côtes et parfois même en ville. Ils peuvent apparaître à tout moment, même si le pic intervient généralement à la nuit tombée. Les photos et les vidéos prises avec les téléphones portables de gens sans histoires sont innombrables, parfois impressionnantes, parfois troublantes. Elles sont malheureusement presque toujours insuffisantes, faute d’être recoupées par des sources diverses et concordantes, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont pour autant toutes infondées.
Ce qui est nouveau, c’est que les sources militaires sont de plus en plus nombreuses et variées : avions de chasse, observations au sol depuis des bases militaires, sites de lancement de missiles nucléaires, navires de guerre. Les incidents se manifestent désormais partout et quotidiennement. De l’aveu même de John Ratcliffe, le nouveau directeur de la CIA, des images satellites particulièrement probantes existent mais demeurent classifiées, comme d’ailleurs la quasi-totalité des vidéos militaires impliquant des Ovnis.
Comment s’en étonner, malgré la mobilisation extraordinaire du Congrès depuis plusieurs années ?
Il suffit de mesurer l’impact colossal que trois courtes vidéos infrarouges authentifiées ont eu sur la classe politique et l’opinion publique pour imaginer ce qu’il en serait si les dizaines voire les centaines de vidéos dont dispose le Pentagone étaient à leur tour déclassifiées, alors que certaines sont en haute résolution.
L’homme est d’abord un animal visuel, la puissance d’une seule vidéo vaudrait plus que tous les témoignages réunis dans ce livre. Le séisme que ces images pourraient provoquer est sans équivalent, ses implications potentielles impossibles à anticiper.
Donald Trump a clairement pris l’engagement de les déclassifier il y a quelques mois.
Est-ce qu’il le fera ?
Lui-même ne le sait peut-être pas encore. En ordonnant la publication de ces vidéos, il pourrait marquer l’Histoire, comme il pourrait perdre la maîtrise d’un mandat qui sidère déjà la planète entière. Pour un homme qui a construit sa carrière comme un joueur de poker, tout est possible.
Quant à nous, Européens, quoi qu’il fasse, à ce sujet comme pour le reste, ce n’est pas entre nos mains.
Ce qui l’est en revanche, c’est la manière dont, en Europe comme en France, nous souhaitons traiter ce phénomène dont l’existence est désormais avérée.
Pour le moment, face au bouillonnement qui existe outre-Atlantique, le Vieux Continent a des allures de morne plaine.
Depuis des décennies, l’Europe en général et la France en particulier volent de désillusions en égarements, incapables d’anticiper les crises, de s’y préparer et de les gérer.
Est-ce qu’il en ira de même en matière d’Ovnis ?
Il n’y a, officiellement du moins, aucun suivi du phénomène par le ministère des Armées. Le seul organisme existant, le GEIPAN, est civil ; il est doté de deux ou trois emplois et n’a aucun moyen technique important d’analyse et d’enquête.
Est-ce que la France se met en capacité de récolter des données pour comprendre le phénomène ? Manifestement non. Est-ce qu’elle anticipe des scénarios de crise ? A priori pas davantage.
Tout se passe comme si les révélations intervenues ces dernières années aux États-Unis n’avaient pas eu lieu, comme si l’opinion publique, médiatique et politique restait à l’ère du déni, sous l’emprise d’une désinformation militaire américaine ancienne et pourtant clairement documentée.
Par conséquent, si un incident sérieux devait intervenir sur le territoire national, il y a fort à parier que deux réflexes s’enchaîneraient assez rapidement chez nos dirigeants : le premier serait de constater l’étendue de notre ignorance, et dès lors, de notre faiblesse ; le second, de solliciter le concours des Américains !
Cette remarque vaut pour l’ensemble de la classe politique, de la majorité comme des oppositions, puisque force est de constater qu’il n’y a aucun mouvement parlementaire analogue à la mobilisation d’élus du Congrès. Quant au gouvernement, le seul à avoir officiellement réagi il y a quelques années était un ministre de l’Industrie, en réponse à une question posée par un citoyen. Qu’avait-il dit ? Un tissu d’âneries sans doute plus ou moins improvisées.
Cela ne peut ni ne doit durer.
L’accumulation de preuves quant à l’existence du phénomène et ses implications potentielles imposent plus que jamais de se réveiller.
Car si demain, un incident quelconque impose l’évidence du phénomène, il faudra être en mesure de réagir. Que cet incident provienne d’une reconnaissance officielle et inopinée du phénomène outre-Atlantique ou d’un survol imprévu lors d’un défilé du 14-Juillet, l’onde de choc sera considérable, et il faudra pouvoir y répondre. Il y a fort à parier qu’un Conseil de défense se tiendrait quelques heures plus tard, et toute la question sera alors de savoir si le pouvoir dispose ou non d’éléments pour agir autant que pour rassurer la population.
S’il n’y a aucun dossier consistant en main – parce que le sujet n’a jamais été sérieusement considéré en dépit de l’actualité outre-Atlantique –, le risque d’une rupture de confiance dans les institutions se posera. Le phénomène n’a pourtant rien de nouveau, et ses implications potentielles sont si structurantes que l’avoir purement et simplement ignoré pourrait être perçu comme une faute impardonnable par la population, quand bien même celle-ci n’en avait jamais fait jusque ici un sujet de préoccupation.
C’est pourquoi, même s’il ne devait y avoir qu’une infime possibilité qu’un incident intervienne réellement, il est crucial d’anticiper. Il faudrait agir en premier lieu au niveau des services qui disposent des ressources pour le faire, en l’occurrence le ministère des Armées ainsi que certaines de ses agences, comme la Direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique (CEA DAM). Concrètement, si cela n’est pas déjà fait, il serait opportun que les autorités appropriées soient en mesure d’évaluer les capacités de collecte et d’analyse des données civiles et militaires du phénomène, qu’elles mènent une veille stratégique approfondie afin de comprendre pourquoi certains États prennent le sujet au sérieux, voire qu’elles initient des partages d’information entre alliés intéressés. Enfin il est tout autant crucial d’engager des recherches en matière d’anticipation stratégique, afin d’évaluer des scénarios de crise aussi bien que les questions que ceux-ci soulèveront rapidement dans les domaines sociaux, économiques, militaires ou géostratégiques. Ces travaux mériteraient d’impliquer des équipes pluridisciplinaires, à la fois civiles et militaires, internes et extérieures au ministère, et même publiques et privées.
Le pouvoir politique serait également bien inspiré de se préoccuper du sujet. Certes, il est possible d’arguer qu’il y a d’autres priorités, tant le contexte interne comme international est explosif. Mais dans l’absolu, c’était déjà le cas il y a dix ans, c’était déjà le cas il y a vingt ou trente ans. Il faut savoir, sans négliger les priorités du moment, consacrer du temps à ce qui pourrait être une nouvelle révolution copernicienne.
Encore une fois, gouverner c’est prévoir.
C’est la condition indispensable pour que demain, si de nouvelles révélations ou des incidents surviennent, la France et l’Europe puissent agir avec une autonomie stratégique qu’elles ne cessent de proclamer comme un objectif.
Il leur reste à s’en donner les moyens.
# Notes
# Introduction
[1](pre_001.xhtml#apf_F1). Agreement on Measures to Reduce the Risk of Outbreak of Nuclear War Between The United States of America and The Union of Soviet Socialist Republics, article 3 : « _The Parties undertake to notify each other immediately in the event of detection by missile warning systems of unidentified objects_ » ; <https://2009-2017.state.gov/t/isn/4692.htm>.
[2](pre_001.xhtml#apf_F2). Et encore, progression technologique aidant, certains cas « D » peuvent finir par être expliqués par des raisons conventionnelles.
[3](pre_001.xhtml#apf_F3). Parfois très spectaculaires, ces cas ne sont pas étudiés ici : l’enquête se concentre exclusivement sur les incidents documentés par des sources officielles.
# 2\. Soucoupes volantes
[1](chap_000_000_000_002_000_000_000.xhtml#apf_F4). Sachant que des centaines d’observations provenant de personnels militaires de Suède, de Norvège et de Finlande étaient également intervenues dès les années quarante, concernant des « _ghosts rockets_ » dont les capacités alléguées surclassaient nettement les technologies de l’époque. D’autres cas remonteraient à la fin du XIXe siècle, notamment aux États-Unis.
[2](chap_000_000_000_002_000_000_000.xhtml#apf_F5). Air Force Base Intelligence Report, Flying discs, aFIBIR-CO, 1947 ; NF Twining AMC Opinion concerning “flying discs”, air Material Headquarters, September 1947.
# 3\. L’énigme Roswell
[1](chap_000_000_000_003_000_000_000.xhtml#apf_F6). Personne qui se consacre à l’étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés. Le terme vient de l’anglais « UFO » pour _Unidentified Flying Objet_ (équivalent des Ovnis en français).
# 6\. La désinformation s’organise
[1](chap_000_000_000_006_000_000_000.xhtml#apf_F7). Mouvement de « chasse aux sorcières » anticommuniste, durant lequel des millions d’Américains ont été soumis à des enquêtes judiciaires ou policières.
[2](chap_000_000_000_006_000_000_000.xhtml#apf_F8). Bruce Rux, _Hollywood vs. the Aliens_ , North Atlantic Books, 1997.
[3](chap_000_000_000_006_000_000_000.xhtml#apf_F9). Air Force regulation, 5 février 1958, Intelligence, Unidentified flying objects,
<https://www.cia.gov/readingroom/docs/CIA-RDP81R00560R000100040072-9.pdf>
[4](chap_000_000_000_006_000_000_000.xhtml#apf_F10). Robert J. Low, _Some Thoughts on the UFO Project_ , mémo à E. James Archer et Thurston E. Manning, 9 août 1966.
[5](chap_000_000_000_006_000_000_000.xhtml#apf_F11). <http://www.nicap.org/directives/Bolender%20Memo%20Oct%2020,%201969.pdf>
# 7\. La sécurité nationale face au risque Ovnis
[1](chap_000_000_000_007_000_000_000.xhtml#apf_F12). <https://2009-2017.state.gov/t/isn/4692.htm>
[2](chap_000_000_000_007_000_000_000.xhtml#apf_F13). Notamment par National Geographic avec le programme CFO : Investigating the Unknown.
# 8\. Déni total
[1](chap_000_000_000_008_000_000_000.xhtml#apf_F14). Entretien télévisé de Fife Symington, Fox Phoenix,
<https://www.youtube.com/watch?v=v1Fh0g5wJ7A>.
# 10\. Révélations
[1](chap_000_000_000_010_000_000_000.xhtml#apf_F15). Rapport disponible à l’adresse suivante :
<https://www.cnes-geipan.fr/sites/default/files/Cometa.pdf>
[2](chap_000_000_000_010_000_000_000.xhtml#apf_F16). Gideon Lewis-Kraus, « How the Pentagon Started Taking UFOs seriously », avril 2021.
# 11\. Les Ovnis sont filmés par des avions de chasse
[1](chap_000_000_000_011_000_000_000.xhtml#apf_F17). Tyler Rogoway, The War Zone, 16 avril 2021.
[2](chap_000_000_000_011_000_000_000.xhtml#apf_F18). L’US Navy a confirmé détenir 78 vidéos et photographies impliquant des phénomènes aériens non identifiés (UAP), tout en refusant de les rendre publiques.
<https://www.theblackvault.com/documentarchive/navy-blocks-release-of-uap-photos-amid-capitol-hill-hearing-on-government-secrecy/>
[3](chap_000_000_000_011_000_000_000.xhtml#apf_F19). Extrait disponible au lien suivant : [https://www.youtu be.com/watch?v=tKSyYTerGTI](https://www.youtube.com/watch?v=tKSyYTerGTI)
[4](chap_000_000_000_011_000_000_000.xhtml#apf_F20). <https://www.defense.gov/News/Releases/Release/Article/2165713/statement-by-the-department-of-defense-on-the-release-of-historical-navy-videos/>
[5](chap_000_000_000_011_000_000_000.xhtml#apf_F21). Comme en français, l’expression trop connotée « _unidentified flying object_ » (UFO) – équivalent d’Ovni en français – est remplacée par « _unidentified anomalous phenomena_ » (UAP), équivalent des PAN pour « phénomènes aériens non identifiés ». La terminologie américaine est plus rigoureuse que la française, les phénomènes n’étant pas uniquement aériens puisqu’ils peuvent être spatiaux et sous-marins.
# 12\. Le Congrès prend l’initiative
[1](chap_000_000_000_012_000_000_000.xhtml#apf_F22). Plus précisément, l’Intelligence Authorization Act de l’Omnibus Spending Bill.
[2](chap_000_000_000_012_000_000_000.xhtml#apf_F23). <https://www.dni.gov/files/ODNI/documents/assessments/Prelimary-Assessment-UAP-20210625.pdf>
[3](chap_000_000_000_012_000_000_000.xhtml#apf_F24). <https://www.theblackvault.com/documentarchive/navy-blocks-release-of-uap-photos-amid-capitol-hill-hearing-on-government-secrecy/>
[4](chap_000_000_000_012_000_000_000.xhtml#apf_F25). Les pages Wikipédia concernant les incidents d’Ovnis ont une approche quasi systématiquement biaisée, résultat, semble-til, de contributions réalisées par des _debunkers_ militants. Pour plus de détails : [https://sentinelnews.substack.com/p/is-wikipe dia-under-influence](https://sentinelnews.substack.com/p/is-wikipedia-under-influence)
# 13\. Le trouble des dirigeants de la CIA
[1](chap_000_000_000_013_000_000_000.xhtml#apf_F26). <https://www.youtube.com/watch?v=LsgA0-wxmns>
[2](chap_000_000_000_013_000_000_000.xhtml#apf_F27). <https://conversationswithtyler.com/episodes/john-o-brennan/>
[3](chap_000_000_000_013_000_000_000.xhtml#apf_F28). <https://www.youtube.com/watch?v=G-DJY6hYsWg>
[4](chap_000_000_000_013_000_000_000.xhtml#apf_F29). <https://www.dni.gov/files/ODNI/documents/assessments/Unclassified-2022-Annual-Report-UAP.pdf>
# 14\. La bataille des révélations
[1](chap_000_000_000_014_000_000_000.xhtml#apf_F30). Audition publique, 26 juillet 2023, [https://www.youtube.com/watch?v=SNgoul4vyDM&t=6634s](https://www.youtube.com/watch?v=SNgoul4vyDM&t=6634s)
[2](chap_000_000_000_014_000_000_000.xhtml#apf_F31). The Debrief, 5 juin 2023, <https://thedebrief.org/intelligence-officials-say-u-s-has-retrieved-non-human-craft/>
[3](chap_000_000_000_014_000_000_000.xhtml#apf_F32). Extrait visible à l’adresse suivante :
[https://www.youtube.com/watch?v=SNgoul4vyDM&t=6634s](https://www.youtube.com/watch?v=SNgoul4vyDM&t=6634s)
[4](chap_000_000_000_014_000_000_000.xhtml#apf_F33). <https://www.youtube.com/watch?v=6QjkMU5ke5I>
[5](chap_000_000_000_014_000_000_000.xhtml#apf_F34). <https://www.democrats.senate.gov/imo/media/doc/uap_amendment.pdf>
# 15\. Un air de « déjà-vu »
[1](chap_000_000_000_015_000_000_000.xhtml#apf_F35). <https://media.defense.gov/2024/Mar/08/2003409233/-1/-1/0/DOPSR-CLEARED-508-COMPLIANT-HRRV1-08-MAR-2024-FINAL.PDF>
[2](chap_000_000_000_015_000_000_000.xhtml#apf_F36). <https://thedebrief.org/the-pentagons-new-uap-report-is-seriously-flawed/>
[3](chap_000_000_000_015_000_000_000.xhtml#apf_F37). Comme les services aux frontières de l’US Customs & Border Protection, pourtant dotés d’avions de renseignement ayant enregistré des Ovnis, ou la National Security Agency.
# 16\. Le Congrès au bord de rupture
[1](chap_000_000_000_016_000_000_000.xhtml#apf_F38). SALT Conference, 21 mai 2024, lien : <https://www.youtube.com/watch?v=Rpl0FrdJWfs>
[2](chap_000_000_000_016_000_000_000.xhtml#apf_F39). Audition publique, 13 novembre 2024, lien : <https://www.youtube.com/watch?v=MFgXUXeGh6g>
[3](chap_000_000_000_016_000_000_000.xhtml#apf_F40). <https://www.congress.gov/118/meeting/house/117721/documents/HHRG-118-GO12-20241113-SD003.pdf>
[4](chap_000_000_000_016_000_000_000.xhtml#apf_F240). Des navires de renseignement INDOPACOM positionnés pour collecter sur un véhicule de reproduction : Sur les réseaux de l’USG, il existe des images et des séquences infrarouges d’un groupe de navires engagés dans la collecte SIGINT et MASINT la nuit dans une zone spécifique de l’océan Pacifique. Dans ces images, qui se trouvaient à proximité immédiate des navires, un grand Ovni en forme de triangle équilatéral apparaît soudainement directement au-dessus des navires. Trois points brillants sont visibles à chaque coin inférieur de l’Ovni, qui est observé en train de tourner lentement sur son accès horizontal. Cette rotation révèle partiellement une barre horizontale de lumières balayantes. L’analyse du renseignement associée à cet évènement spécifie que le triangle équilatéral est un véhicule de reproduction (RV) et conclut que les navires devaient être conscients de l’utilisation fréquente de ces coordonnées par le RV, en raison du pré-positionnement étranger d’actifs de collecte avancés au moment et au lieu exacts. Après une brève période de vol stationnaire et de rotation lente à environ 500 à 1 000 mètres au-dessus de l’océan, le RV disparaît soudainement et la séquence se termine.
[5](chap_000_000_000_016_000_000_000.xhtml#apf_F41). <https://www.dni.gov/files/documents/FOIA/DF-2025-00021-Immaculate-Constellation-descrp-from-UNCLASS-Press-22-Oct-2024.pdf>
[6](chap_000_000_000_016_000_000_000.xhtml#apf_F340). Sur les réseaux USG, il existe des images OPIR d’un grand Ovni en forme de soucoupe émergeant d’une formation nuageuse dense. La soucoupe a enregistré du noir chaud contre du blanc froid, avec des perturbations atmosphériques causées par l’UAP en forme de soucoupe visible. La soucoupe avait entre 200 et 400 mètres de circonférence et présentait des concavités symétriques sur la surface supérieure. L’Ovni émerge à un angle faible en se déplaçant vers le haut en direction de l’atmosphère extérieure. Après avoir percé au-dessus de la couverture nuageuse, l’Ovni inverse soudainement sa direction, redescendant partiellement dans la couverture nuageuse, puis accélérant rapidement hors du cadre et partiellement obscurci par le sommet des nuages. Ce comportement était de nature évasive et impliquait que l’Ovni avait pris conscience qu’il était observé par une plateforme de collecte basée dans l’espace.
# 17\. L’administration Trump
[1](chap_000_000_000_017_000_000_000.xhtml#apf_F42). <https://www.youtube.com/watch?v=mFUgG38UzIE>
# 18\. Les Ovnis, de Stanford à Harvard
[1](chap_000_000_000_018_000_000_000.xhtml#apf_F43). Le syndrome de La Havane désigne divers symptômes comme des maux de tête, des nausées, et des pertes de mémoire. Ces troubles aux causes inexpliquées ont été signalés pour la première fois par des diplomates américains et canadiens à Cuba, et seraient potentiellement dus à une exposition à des ondes électromagnétiques ou à des micro-ondes dirigées.
[2](chap_000_000_000_018_000_000_000.xhtml#apf_F44). Et encore, en retenant l’hypothèse que le « Tic-Tac », malgré une dimension équivalente à un F-18, aurait une masse représentant seulement 10 % de ce dernier.
# Bibliographie
Outre les archives officielles disponibles en lignes de la National Archives and Records Administration (NARA), de l’All-domain Anomaly Resolution Office et les documents obtenus par The Black Vault ou le NICAP sur le fondement du Freedom of Information Act, ce qui suit est une sélection de références bibliographiques ayant été utilisées par l’auteur et portées à l’attention des lecteurs qui souhaiteraient approfondir le sujet.
L’auteur recommande par ailleurs chaleureusement aux curieux la chaîne YouTube « Et Pan ! » de Simon Méheust.
## Ouvrages et rapports
_Annual Report on Unidentified Anomalous Phenomena 2021, 2022, 2023, 2024_ (Department of Defense)
Gildas Bourdais, _Le Crash de Roswell, enquête inédite_ (JMG)
Edward U. Condon, _Scientific Study of Unidentified Flying Objects_ (Bantam Books)
Ross Coulthart, _In Plain Sight, an Investigation into UFOs and Impossible Science_ (Harper Collins)
Luc Dini, _Ovnis. Lumière sur les dossiers déclassifiés du Pentagone_ (Michel Lafon)
Luis Elizondo, _Imminent : Inside the Pentagon’s Hunt for UFOs_ (John Blake Publishing)
Adam Frank, _Extraterrestres, ce que dit la science_ (Dunod)
J. Allen Hynek, _The UFO Experience : A scientific Inquiry_ (Marlowe & Company)
Leslie Kean, _OVNIs, des généraux, des pilotes et des officiels parlent_ (Dervy)
Robert Powell, _UFOs : a Scientist Explain What We Know (and Don’t Know)_ (Rowman & Littlefield)
Edward J. Ruppelt, _The Report on Unidentified Flying Objects_ (Doubleday)
Bruce Rux, _Hollywood vs the Aliens : The Motion Picture Industry’s Participation in UFO Disinformation_ (NAB)
Rapport Cometa – collectif d’auditeurs de l’IHEDN sous la présidence de Denis Letty, _Les Ovnis et la Défense – à quoi doit-on se préparer ?_ (disponible en téléchargement sur le site du CNES)
Rapports de la Commission SIGMA2 (Association aéronautique et astronautique de France)
## Presse
Bryan Bender, “ _How Harry Reid, a Terrorist Interrogator and the Singer From Blink-182 Took UFOs Mainstream”_ (Politico)
Helen Cooper, Leslie Kean, Ralph Blumenthal, “ _Glowing Auras and ʻBlack moneyʼ : the Pentagon’s mysterious UFO program”_ (_The New York Times_)
Helen Cooper, Leslie Kean, Ralph Blumenthal, “ _Two Navy Airmen and an object that accelerated like nothing I’ve ever seen”_ (_The New York Times_)
Luc Corabel, _Is Wikipedia under influence ?_ (Sentinel News)
Marwa Eltagouri, _“ʻOh my gosh, Dudeʼ, video shows Navy pilot’s close encounter with UFO”_ (_The Washington Post_)
J.P. Hague, “ _Where the Second UAP disclosure Act Failure may now steer the Ark of Human History”_ (The Debrief)
Micah Hanks, “ _UAP Transparency under Trump 2.0 : what the new administration could mean for UFO disclosure_ ” (The Debrief)
Leslie Kean, Ralph Blumenthal, _Intelligence officials say US has retrieved craft of non-human origin”_ (The Debrief)
Gideon Lewis-Kraus, “ _How the Pentagon Started Taking U.F.O.s Seriously”_ (_The New Yorker_)
Christopher Mellon, “ _The Pentagon’s new UAP report is seriously flawed”_ (The Debrief)
Marik Von Rennenkampff, “ _After decades of denial, the Pentagon finally admits it’s baffled by UFOs”_ (The Hill)
## Sources diverses
House Oversight and Accountability Committee, _Unidentified Anomalous Phenomena : Implications on National Security, Public Safety, and Government Transparency_ (Congress.Gov)
House Oversight and Accountability Committee, _Unidentified Anomalous Phenomena : Exposing the Truth_ (Congress.Gov)
House Permanent Select Committee on Intelligence, _Hearing on UFO_ (Congress.Gov)
Symposium 2023 – The Sol Fondation (disponible sur YouTube)
Symposium 2024 – The Sol Fondation (disponible sur YouTube)
Entretien de David Grush par Ross Coulthart, NewsNation (disponible sur Youtube)
Entretien de Jake Barber par Ross Coulthart, NewsNation (disponible sur YouTube)
Entretien de Gary Nolan par Ross Coulthart, NewsNation (disponible sur YouTube)
Entretien de Luis Elizondo, The Joe Rogan Experience, Joe Rogan’s Podcast (disponible sur YouTube)
Entretien de David Grush, The Joe Rogan Experience, Joe Rogan’s Podcast (disponible sur YouTube)
Rick Stern, _UFO : investigating the unknown_ (National Geographic)
# Remerciements
Mes remerciements vont tout d’abord à Gilles Haéri, président des Éditions Albin Michel, et à mon éditeur Alexandre Wickham. Tous deux ont permis la réalisation de ce projet, grâce au courage et à la détermination dont ils ont fait preuve afin que cet ouvrage sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés soit publié. Je tiens également à saluer Patricia Picard, Hélène Morin, Agnès Olivo et Philippe Ringrave pour l’attention constante qu’ils m’ont accordée pendant cette période parfois difficile.
Ce livre a par ailleurs bénéficié des relectures infiniment précieuses du ministre Thierry Mandon, du professeur Manuel Wiroth, docteur en histoire contemporaine, et de Luc Dini, ingénieur et président de la commission SIGMA2 de l’association aéronautique et astronomique de France, des échanges avec Baptiste Friscourt, des encouragements de ma famille et de mes proches, qui se reconnaîtront.
_Last but not least_ , un remerciement tout particulier à Simon Méheust, fondateur et directeur de la société de production audiovisuelle Tsygan & Dezik, qui a réalisé la bande-annonce du livre et les vidéos présentées dans cet ouvrage, et créé la chaîne YouTube « Et Pan ! ».
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