UFOs: Light on the Pentagon's Declassified Files

Luc Dini — 2023 (fr)

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Synthesis dossier

 

 

![Page de titre : Luc Dini, OVNIS](../../cover.jpeg)

 

![Page de titre : Luc Dini, OVNIS](../Images/pagetitre.jpg)

 

À ma famille aimée, mon premier univers

qui a forgé celui que je suis devenu,

Aux proches et amis, qui m’ont encouragé

à explorer ces énigmes du ciel,

À mon pays qui m’a formé en compétences

si précieuses pour tenter de le faire,

À la 3AF, collègues et amis, compagnons

de cette exploration en ciel inconnu.

 

« L’astronomie oblige l’âme à regarder vers le haut,

et nous conduit d’un monde à un autre. »

 

Platon

 

« Vous ne pouvez pas utiliser une vieille carte

pour explorer un nouveau monde. »

 

Albert Einstein

 

Préface

 

Encore un livre sur les ovnis, vous êtes-vous sans doute dit… Oui, et pourtant, ce sous-titre « Lumière sur les dossiers déclassifiés du Pentagone » doit être ce qui vous a amené à vouloir le lire, et vous avez raison, car il pourrait (enfin !) y avoir du nouveau du côté des Américains. Vous savez déjà que le vocabulaire a évolué des « soucoupes volantes » aux ovnis (objets volants non identifiés) – car tous n’ont pas une forme de soucoupe – puis aux « Pan » (phénomènes aérospatiaux non identifiés) – car il n’y a pas que des objets. Mais bien évidemment ceux qui interpellent le plus sont les ovnis, car s’il y a objet, il peut y avoir passager et pourquoi pas, venus d’ailleurs, les E.T., les extraterrestres.

 

Luc Dini à la fois prend beaucoup de recul et plonge dans l’analyse détaillée des tenants et des aboutissants de cette énigme qui est surmédiatisée et dont on a l’impression qu’elle ne sera jamais résolue. En bon ingénieur il nous recommande, pour l’étude de ces phénomènes, de garder la tête froide, de rester réalistes, objectifs, rigoureux, méthodiques et surtout d’adopter une approche scientifique. Nos professeurs de mathématiques et de physique nous ont tous laborieusement appris qu’avant de chercher la solution à un problème, il fallait d’abord s’assurer d’avoir bien compris la question posée et d’avoir fait le tour de toutes les informations disponibles sur le problème lui-même ainsi que sur son environnement. Et c’est bien là que le bât blesse : dans la très grande majorité des cas de Pan avérés mais non expliqués, ces conditions ne sont pas réunies !

 

Le ministère de la Défense américain, le Pentagone, en saurait-il plus que nous ?

 

M’étant moi-même, depuis très longtemps, intéressé aux Pan, et ayant passé quatre ans en immersion totale aux États-Unis à la fin des années 1980, ce qui m’a permis de mieux comprendre la culture et les comportements américains et de me construire un réseau de professionnels significatif, j’avais espéré il y a une dizaine d’années pouvoir ouvrir échanges et coopération avec nos amis d’outre-Atlantique sur le sujet. Et je m’étais heurté à une fin de non-recevoir : « Pierre, on va nous dire que c’est classé secret… »

 

Et pourtant, ce ne sont pas les enquêtes, congrès, publications, livres qui ont manqué ces soixante dernières années ! Parmi les jalons importants, nous pouvons mentionner : le rapport américain Condon de 1968, le rapport 1977 de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale), la création en 1977 du Gepan (Groupe d’études des phénomènes aérospatiaux non identifiés) au Cnes (Centre national d’études spatiales), devenu plus tard Geipan, avec le I pour couvrir l’information obligatoire au public, le rapport Cometa (Comité d’études approfondies sur les ovnis) en 1999 par un groupe d’anciens de l’IHEDN à nouveau, le livre de la journaliste américaine Leslie Kean en 2010, et enfin le rapport en 2021 de la commission Sigma 2 de la 3AF (Association aéronautique et astronautique de France), commission précisément présidée par Luc Dini.

 

Luc Dini, sollicité en 2013 pour rejoindre cette commission et en prendre la présidence après quelques années de travail exploratoire et un compte rendu préliminaire qui montrait bien qu’il restait beaucoup de travail à faire, accepta avec cet enthousiasme qui le caractérise dans toutes ses activités. Il recadra les réflexions avec une réelle objectivité et sut faire appel à une grande variété de professionnels intéressés par le sujet et aux compétences adaptées aux très nombreuses questions soulevées. Il se rapprocha du Geipan avec lequel une coopération s’établit enfin, la commission Sigma 2 ayant, contrairement au Geipan, les ressources humaines pour analyser les cas non résolus pourvu que les données soient exploitables. Il tissa aussi des liens avec les professionnels de l’observation du ciel, prônant une coopération plus large et plus ouverte, ainsi qu’avec les organes traitant des Pan de par le monde, en particulier aux États-Unis. Face à une problématique qui touche l’ensemble de la planète, il préconise une coopération nationale puis internationale, autant par la mise en commun des méthodologies d’approche des réseaux d’observation, de détection et de trajectographie, des moyens de mesures (astronomie, spectroradiométrie, météorologie, sciences de l’univers, espace…) que par le partage des données d’observation diverses et des travaux d’analyse des cas de Pan bien documentés, sans oublier les recoupements entre cas différents. Il s’y emploie vigoureusement et cet ouvrage en témoigne.

 

Laissez-vous donc emmener par Luc Dini dans un voyage étonnant, conduit par son style fluide et alerte, vers une… tentative d’explication, de démystification, mais en aucun cas de dénigrement, car passionné, pertinent, au cœur d’un réseau de relations vaste et international, il vous convaincra qu’il y a vraiment quelque chose, et que peut-être les Américains en savent plus que nous… ou peut-être pas ! Alors, laissons-lui la parole.

 

Pierre Bescond[1](OVNIS_Luc_Dini-4_split_001.xhtml#footnote-000)

 

* * *

 

[1](OVNIS_Luc_Dini-4_split_000.xhtml#footnote-000-backlink). Ingénieur général de l’armement de 2e classe (2S), retraité du Cnes, Pierre Bescond est un expert senior consultant du domaine spatial, membre de l’IAA (Académie internationale de l’astronautique), membre du board de la 3AF et de la commission technique Sigma 2, ancien auditeur de l’IHEDN, membre du groupe Cometa, ancien ingénieur de la DGA (Direction générale de l’armement) et du Cnes.

 

Préambule

 

Une lumière dans la nuit

 

Les ovnis, est-ce bien sérieux ? Le sujet a longtemps fait sourire l’ingénieur de constructions aéronautiques que je suis, habitué à produire des analyses rationnelles, des études rigoureusement chiffrées. Je n’avais pas le temps d’étudier des chimères. Je n’en voyais d’ailleurs pas l’intérêt.

 

Ma culture dans ce domaine était celle d’un peu tout le monde. Mon adolescence avait été bercée par quelques livres sur les soucoupes volantes, dont l’un – Du nouveau sur les soucoupes volantes, de Frank Edwards –, plus austère, décrivait l’histoire du très officiel programme américain Blue Book, débuté en 1952 et clos en 1969. J’avais aussi, comme tant d’autres, dévoré les romans de Jules Verne et partagé son enthousiasme pour les technologies d’avant-garde : j’avais plongé 20 000 lieues sous la mer avec le sous-marin Nautilus pour redécouvrir l’Atlantide, pris place dans un obus pour aller de la Terre à la Lune. Et ressenti le grand frisson de ces voyages portés par la science et la technologie, de ces aventures techniques et humaines qui gravitaient autour d’un ingénieur inventeur.

 

Je me souviens, dans les années 1990, avoir moi aussi suivi la fameuse série télévisuelle X-Files : Aux frontières du réel, et son intrigue tissée de théories du complot. Les dossiers cachés, la fameuse Zone 51 dans le Nevada, avec son folklore de militaires américains fricotant avec les aliens… Mais mon intérêt était celui d’un simple cinéphile. Le battage médiatique autour d’un supposé extraterrestre disséqué sur la base de Roswell m’avait laissé, je dois bien l’avouer, complètement de marbre et incrédule. Bref, je considérais les ovnis comme un carburant d’Hollywood pour continuer de nous abreuver de belles histoires, au même titre que les fées, les superhéros, les elfes ou les fantômes, mais en aucun cas un sujet de science, de technique ou de défense. Je n’aurais pas pour autant prétendu qu’ils n’existaient pas : je n’avais tout simplement pas trouvé utile de me poser la question.

 

Jusqu’à ce départ de vacances de la Toussaint, en octobre 2011. C’est le début du week-end, la nuit est noire et constellée d’étoiles. Nous filons avec trois amis sur l’autoroute A10 en direction d’Orléans. Je rêvasse à l’arrière de la voiture en observant le ciel étoilé. Soudain, un halo lumineux m’intrigue. Gros comme une pièce de 20 centimes, d’un blanc laiteux, il dégage vers l’arrière une lumière verte et traverse l’horizon de droite à gauche pendant une dizaine de secondes. Est-ce une illusion d’optique ? Un reflet dans la vitre ? J’interpelle mes amis, qui tous observent la même chose.

 

Comme j’ai des connaissances en défense antiaérienne, mais aussi en matière de phénomènes de rentrée atmosphérique, évidemment cela m’excite. Les rentrées d’astéroïdes, les étoiles filantes, je connais. En général, elles prennent la forme d’un trait lumineux – le sillage – et d’une boule lumineuse surchauffée – entourée d’un plasma. Mais là, ça ne colle pas. Mon cerveau cogite à grande vitesse.

 

Je fais rapidement des calculs pour estimer la distance, l’altitude… Après tout, c’est mon métier. Durant le trajet, nous ne parlons plus que de ça. À peine arrivé, je fais un compte rendu à chaud de ce que nous avons vu sur le site Internet du Geipan (Groupe d’études et d’information sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés), l’organisme français officiellement chargé de recueillir les témoignages sur les phénomènes aériens insolites, ou non expliqués. Évidemment, avec mes amis, et un autre couple que nous avons rejoint pour le week-end, les conversations tournent en boucle autour de ce halo mouvant que nous avons observé. Phénomène naturel ? Autre chose ? Mais quoi ? Les esprits s’échauffent. Le couple évoque alors un dossier dont il a eu connaissance, un rapport qui serait disponible sur Internet. Il compilerait différentes observations plutôt étranges et évoquerait l’apparition d’objets volants totalement inconnus. Piqué au vif, je le retrouve sur le Web. Remis en 1999 au Premier ministre Lionel Jospin, c’est le rapport Cometa (Comité d’études approfondies sur les ovnis). Il fait une centaine de pages, que je parcours aussitôt. Il recommande que l’on étudie très sérieusement les cas recensés d’objets volants totalement inconnus, aux performances de vol remarquables, observés dans différents pays par des pilotes civils et militaires. L’hypothèse de technologies extraterrestres y est clairement évoquée. Stupeur…

 

Je suis tout de suite frappé par la qualité professionnelle des contributeurs de ce rapport : anciens de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), généraux de l’armée de l’air, un amiral, un ancien président du Centre national d’études spatiales (Cnes), ingénieurs généraux de l’armement, anciens pilotes civils et militaires, un chef d’escadron de la gendarmerie nationale… Que du beau monde. Il m’est impossible de douter de leur sérieux. D’autant que certains noms me sont connus ; j’ai eu l’occasion de les croiser lors de réunions professionnelles, notamment Yves Sillard, ancien directeur général du Cnes, mais aussi patron de la Direction générale de l’armement (DGA), que j’ai connu quand j’étais plus jeune. Ayant moi-même suivi le cycle de la session nationale armement et économie de défense au sein de l’IHEDN, je connais leur rigueur. Leur présence dans ce rapport me convainc qu’il n’a rien de farfelu. Il n’est pas pensable que ces grands esprits aient gaspillé leur temps à étudier des mirages.

 

Je commence donc à gratter, à creuser. Je me rapproche de la commission Sigma, qui s’intéresse aux phénomènes aériens inexpliqués au sein de l’Association aéronautique et astronautique de France (3AF). Une grande association dont je suis moi-même membre depuis 2006, et dont je copréside depuis 2008 la conférence internationale sur la défense aérienne et antimissile intégrée. Un article de La Lettre 3AF, le bulletin officiel de l’association, livre au nom de cette commission Sigma le témoignage d’un ancien du Cnes qui un soir, avec ses collègues, avait observé un phénomène non identifié dans le ciel du Sud algérien. L’article mentionne le spationaute Jean-François Clervoy, mais aussi le regretté Dr Paul Kuentzmann, conseiller scientifique du président de l’Onera – l’Office national d’études et de recherches aérospatiales. Nouvel étonnement face à la qualité des membres de cette commission dont je ne suivais les travaux que de très loin. J’avais jusque-là de l’ufologie l’idée préconçue d’une discipline d’amateurs pleins de bonne volonté, mais sans réelle expertise scientifique. Mes préjugés vacillent. Il s’agit manifestement d’un sujet sérieux, avec des experts qui ne rêvent pas de soucoupes volantes, mais étudient très sérieusement les phénomènes aérospatiaux non identifiés, ou Pan.

 

J’entre très vite en contact avec le président de la 3AF, Michel Scheller, qui me recommande de rencontrer Alain Boudier, le président fondateur de cette commission en 2008. Dès 2012, je participe à leurs travaux. Et c’est le début d’un long cheminement qui m’a conduit, en 2013, à prendre la présidence de cette commission, renouvelée et rebaptisée Sigma 2, à la demande du président Scheller, qui en soutient les travaux, et avec l’aide des ingénieurs généraux Pierre Bescond, membre à la fois de Cometa et de Sigma, et Jean-François Clervoy. Dix ans plus tard, le chemin parcouru m’amène à écrire ce livre. Un cheminement au milieu de technologies avancées (propulsion, systèmes de guerre électronique…) que j’ai eu pour métier d’étudier, incluant des phénomènes naturels et artificiels qui vont des météores à la foudre en boule, en passant par les rentrées atmosphériques d’engins, en compagnie d’astrophysiciens et d’ingénieurs. Une navigation prudente au milieu de recherches parfois confidentielles, classifiées, entre sciences et défense. Mais où l’on démêle en arrière-fond des phénomènes de société, car les ovnis ont leur « public », leurs croyants et leurs sceptiques, qui se livrent des combats parfois agressifs. Des enjeux stratégiques aussi, car, nous le verrons, les phénomènes aérospaciaux non expliqués interviennent périodiquement dans les grands équilibres entre blocs. Américains d’un côté, Soviétiques puis Russes de l’autre, CIA et KGB (aujourd’hui FSB) se sont affrontés par ovnis interposés, les utilisant pour camoufler des programmes secrets de recherche, comme les fameux avions d’espionnage U2, ou distillant au contraire des rumeurs d’avions furtifs pour masquer leur étonnement et leur inquiétude face à des Pan. Il y a comme un parfum de James Bond dans ces dossiers ouverts les uns après les autres, comme dans ces archives peu connues des programmes Setka, lancés en URSS au milieu des années 1970. Certains étaient civils, dépendant de l’Académie des sciences, mais d’autres, militaires, avec des projets de surveillance de l’espace, d’alerte antimissile et de recherche sur les ovnis ou les « anomalies aériennes ». Ces recherches Setka défense impliquaient alors le ministère de la Défense, des unités conjointes du KGB et du Gru (le renseignement militaire soviétique), mais aussi de la marine soviétique. N’est-il pas étonnant que le même nom de projet générique – Setka – regroupe à la fois des sujets très sérieux et des recherches sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés ? Plus surprenant encore, un accord fut signé en 1971 entre Américains et Soviétiques pour convenir d’une alerte réciproque en cas de lancement accidentel de missile stratégique provoqué par des engins volants inconnus.

 

Alors oui, tout cela m’intrigue, m’interpelle et me passionne. Qu’est-ce qui se cache derrière ces Pan ? Trop d’éléments ne collent pas, dans les témoignages, avec ce que nous savons de la physique des phénomènes naturels ou des technologies les plus avancées aujourd’hui. Et trop de ces témoignages sont doublés de signatures physiques radar, ou d’enregistrements vidéo, pour considérer que tous ne seraient que des hallucinations individuelles ou collectives. Comment avancer dans ce paysage miné ? Entre un rationalisme stérile, qui prétendrait qu’il n’y a rien à observer, rien à étudier, quand les mesures sont pourtant sur la table, et une crédulité dangereuse qui prendrait pour argent comptant le moindre récit d’extraterrestres, le chemin de crête est étroit pour étudier ces phénomènes avec rigueur et sans parti pris, sur la base de données mesurées trop peu nombreuses. Pour rester scientifique, mais l’esprit ouvert à des hypothèses qui peuvent sortir du cadre. Pour accepter de se laisser convaincre, mais par les preuves et seulement par les preuves. C’est la ligne qu’au sein de la commission Sigma 2 nous nous sommes fixée. Nous y sommes tout aussi ravis de démontrer, calculs à l’appui, qu’une lueur mystérieuse est celle d’un réacteur d’avion de ligne perçu au loin par temps de brouillard, que de trouver au contraire un cas qui résiste, après des années d’enquête, à toute explication scientifique. Le plaisir d’expliquer et d’éprouver les méthodes d’analyse d’un côté, le vertige de l’inconnu de l’autre. Mais dans les deux cas, une même curiosité à partager.

 

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Un vent nouveau chez l’oncle Sam

 

Mais quelle mouche a donc piqué l’armée américaine ? En observateur aguerri des questions de défense antiaérienne, c’est la question que je me pose, en février 2023, quand j’observe stupéfait le tir aux pigeons auquel se livre l’US Air Force (Usaf), pourtant d’habitude très discrète, dans le ciel américain et canadien, sur des objets volants non clairement identifiés.

 

Petit rappel des faits. Le 4 février, les forces armées américaines abattent d’un missile AIM-9X (un missile AMRAAM à guidage infrarouge), à 18 000 m d’altitude, un gros ballon dirigeable qui vole au-dessus de la Caroline du Sud, après avoir suivi sa trajectoire pendant plusieurs jours à travers les États-Unis. Le ballon est imposant : 60 m de haut, soit l’équivalent de trois autobus. Il est recouvert de panneaux solaires et porte une nacelle de plus d’une tonne. Washington indique qu’il s’agit d’un ballon chinois qui mène des opérations d’espionnage au-dessus de sites américains stratégiques. Le ballon a notamment survolé l’État du Montana, qui abrite des silos de missiles nucléaires. La Chine reconnaît que ce ballon lui appartient, mais qu’il s’agit d’un appareil civil d’observation scientifique, principalement météorologique, qui aurait inopinément dévié de sa trajectoire. Un bateau de la marine américaine se dépêche d’arriver sur les lieux pour récupérer les débris tombés en mer, sur fond de crise diplomatique entre la Chine et les États-Unis.

 

Le 10 février, rebelote. Des avions de chasse F-22 Raptor américains détruisent, sur ordre du président Joe Biden, un autre objet volant beaucoup plus petit (de la taille d’une voiture selon les rapports transmis), à 12 000 m d’altitude, près des côtes de l’Alaska. Qu’est-ce que c’est ? D’où ça vient ? Nous ne le saurons pas. Le Pentagone évoque pudiquement « une menace pour la sécurité du trafic aérien » et s’efforce de récupérer les débris, sur les eaux gelées, pour identifier l’objet. Ce dernier, selon les pilotes, ne posséderait ni système de propulsion ni commande pour le diriger.

 

Dès le lendemain, c’est cette fois sur ordre du Premier ministre canadien, Justin Trudeau, qu’un avion de chasse F-22 de l’armée de l’air américaine abat, dans l’après-midi, un nouvel objet volant de taille similaire et de forme cylindrique, non identifié, dans le Yukon, un territoire sauvage du nord-ouest du Canada, toujours à 12 000 m d’altitude. Quelques heures plus tard, l’espace aérien du Montana, aux États-Unis, est momentanément fermé pour cause d’« anomalie radar ». Le Pentagone refuse de livrer le moindre détail sur l’objet, ses capacités, et encore moins son but ou son origine.

 

Fin du ball-trap ? Pas encore. Le 12 février, un dernier objet tout aussi mystérieux est abattu par un F-16 américain à plus basse altitude – 6 000 m – au-dessus de l’État américain du Michigan. Le Pentagone est cette fois un brin plus bavard, puisqu’il veut bien livrer qu’il s’agit d’un engin « octogonal avec des cordes qui pendaient ». Il n’aurait pas de nacelle et n’aurait évidemment aucun humain à bord. Y a-t-il un lien entre ces trois derniers objets et le ballon-espion chinois ? À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’énigme reste entière.

 

Lorsqu’un journaliste ose l’hypothèse qu’il puisse s’agir d’objets d’origine extraterrestre, le commandant des forces aérospatiales américaines, le général Glen D. VanHerck, répond « n’avoir rien écarté à ce stade » et explique que des contacts ont été pris avec les alliés. Stupéfaction dans la salle. Cette réponse sibylline échauffe les esprits.

 

Il convient néanmoins de ne pas s’emballer. L’administration américaine souhaite sans doute éviter d’avoir à désigner trop clairement une superpuissance étrangère, chinoise ou russe. Parler d’extraterrestres, sans insister non plus, permet dans le ballet diplomatique qui se joue de botter prudemment en touche. Et d’envoyer un message de désescalade. C’est ce que j’appelle la stratégie du mille-feuille : suggérer qu’il puisse s’agir d’extraterrestres pour masquer un programme secret ou une incursion hostile, ou inversement évoquer un programme secret ou une incursion étrangère tant qu’on ignore à quoi on a affaire, et empiler les couches les unes sur les autres jusqu’à brouiller totalement les pistes. L’armée américaine nous a habitués, depuis longtemps, à ce petit jeu de pâtisserie communicationnelle, comme d’autres pays. On se souvient par exemple que, lors du crash accidentel d’un avion furtif F-117 en juillet 1986, elle avait préféré laisser courir la rumeur d’un ovni plutôt que révéler l’existence de ce programme encore secret. Il en fut de même auparavant avec l’U2, un avion-espion volant très haut dans le ciel et que certains prenaient pour un ovni, jusqu’à ce que l’un d’eux soit intercepté au-dessus de l’URSS. La CIA révélera avoir fait opportunément passer les observations d’U2 pour des ovnis. Mais parfois, les militaires eux-mêmes ne sont pas au courant de projets secrets à accès réservé, special access projects, réalisés dans d’autres départements, sur de nouvelles technologies, et sèment de bonne foi la rumeur d’un objet d’origine inconnue, sachant que le sujet ovni peut lui-même relever parallèlement de ce même type de protection du secret, ainsi que certains témoins militaires l’ont expliqué au Congrès américain.

 

Quoi qu’il en soit, face à l’emballement médiatique provoqué par l’évocation de possibles aliens, la Maison-Blanche se sentira obligée de rétropédaler, en précisant le 13 février qu’elle n’avait bien sûr « aucune indication d’extraterrestres ou d’activités extraterrestres » et que « l’explication la plus plausible [serait] qu’il s’agit de simples dirigeables liés à des opérations commerciales ou à des fins bénignes ». Mais alors, pourquoi une telle séance de tirs au but ?

 

Car soyons clairs, ce n’est pas la première fois que des ballons chinois se baladent au-dessus de l’Amérique. Un responsable précisera que des ballons de surveillance chinois ont survolé le territoire des États-Unis au moins trois fois durant l’administration Trump, et une fois depuis que Joe Biden a investi le Bureau ovale. Le Pentagone ajoutera avoir localisé un autre ballon chinois au-dessus de l’Amérique latine, tandis que d’autres voleraient dans différentes régions du monde. Une vingtaine de missions chinoises auraient été répertoriées par l’administration américaine depuis 2018 autour du globe, dont la moitié dans l’espace aérien des États-Unis. Précisons que l’Union européenne a également lancé un programme d’observation similaire à des fins de renseignement militaire. Et que les États-Unis ont déployé de tels programmes durant toute la guerre froide. On se souvient par exemple que l’Usaf et la NSA (National Security Agency) avaient expliqué le fameux crash de Roswell, en 1947, par la perte d’un ballon de renseignement électronique lié au programme Mogol d’écoute de Cuba. Il n’y a donc rien de nouveau dans ces quelques ballons, dirigeables ou pas, qui se baladent entre États-Unis et Canada. Ce qui est intrigant, c’est que l’armée américaine en parle, les mette en scène dans un vrai western aérospatial qui rappelle le carrousel de Washington, en 1952, lorsque l’aviation américaine avait pris en chasse des ovnis dans le ciel de la capitale fédérale, sous les regards médusés des habitants, et sans pouvoir les atteindre à l’époque. Les tirs ont cette fois été plus efficaces. Et les mystérieux objets ont bien été abattus façon puzzle. Mais à quoi rime ce grand cirque ? Sommes-nous face à une réaction opérée en urgence et mal préparée ou à une mise en scène ?

 

Il est probable que nous ne le saurons jamais. Et au fond, peu importe. L’essentiel n’est pas là. Le fait d’avoir très officiellement admis l’hypothèse extraterrestre comme non loufoque a priori est symptomatique d’un virage majeur, perceptible dans l’attitude de l’administration américaine vis-à-vis du dossier ovnis qui est pris en considération dans un contexte militaire de menaces potentielles. Un changement radical, qui s’est révélé en trois actes.

 

Le premier acte s’est joué dans la presse américaine, le 16 décembre 2017. Ce jour-là, différents articles sont publiés à la fois dans le New York Times et Politico, avec la participation de la journaliste Leslie Kean du Huffington Post, spécialiste réputée des ovnis. Ces articles révèlent l’existence d’un programme confidentiel de recherche mené par le Pentagone sur les menaces aérospatiales et les phénomènes aérospatiaux non identifiés. Ce programme, au nom de code Aatip (Advanced Air Threat Investigation Program), aurait démarré en 2007, se serait achevé en 2012, et aurait impliqué la DIA (Defense Intelligence Agency) et l’Usdi (Under Secretary of Defense for Intelligence, sous-secrétariat pour la Défense et le Renseignement), avec l’appui de sociétés privées. Une vidéo infrarouge provenant de l’US Navy est également exhibée, qui montre un mystérieux objet ovale, un peu flou, en forme de gros bonbon Tic Tac et au comportement déroutant. L’objet est apparu à proximité du groupe naval Nimitz, lors de manœuvres de l’US Navy au large de San Diego, sur la côte ouest des États-Unis. Cet objet vole, immobile, au-dessus de l’eau, sans surface ni gouverne aérodynamique pour se stabiliser, mais aussi sans système apparent de propulsion. Il est pris en chasse en 2004 par deux avions de combat F-18. Lorsqu’un des deux chasseurs fait une descente rapide vers lui, il se met aussitôt en mouvement, pointant son « nez » vers l’avion, puis remonte très rapidement et disparaît. Il sera retrouvé au point d’attente où se retrouvent les chasseurs, dont la position est a priori secrète et connue seulement des pilotes.

 

Dans la foulée, plusieurs pilotes de l’US Navy témoignent dans différents grands médias américains de quelques autres rencontres inopinées avec de tels objets au comportement insolite.

 

Deux ans plus tard, le Pentagone reconnaît en 2019 l’existence du programme Aatip, au sein duquel sont également menées des recherches sur des technologies « exotiques » d’avant-garde, certaines très sérieuses, comme les métamatériaux, des matériaux composites qui n’existent pas à l’état naturel, l’invisibilité, la magnétohydrodynamique, d’autres plus… hypothétiques, comme le warp drive (déformation de l’espace-temps pour dépasser la vitesse de la lumière) ou les effets électromagnétiques sur l’humain des phénomènes aérospatiaux non identifiés. Le Pentagone atteste aussi, en avril 2020, l’authenticité des vidéos infrarouges autour du Nimitz, qui ont « fuité » a priori illégalement, quoique l’enquête menée par la suite par l’Office of Special Investigations (Osi) conclut au contraire à un acte de divulgation volontaire. La vidéo de 2004, mais aussi trois autres, rendues publiques en 2017 et 2018 par le New York Times.

 

Car des scènes similaires se sont reproduites, en 2014 et 2015, sur la côte est américaine cette fois, avec des témoignages visuels et, là encore, des enregistrements infrarouges et radar, y compris avec les nouveaux radars à antenne active plus performants qui équipent désormais les F/A-18. Ces radars beaucoup plus précis auraient permis, selon les pilotes, de distinguer des objets « cubiques dans des sphères », ce qui pourrait rappeler des ballons munis de réflecteurs radar, sauf qu’un ballon ne peut en aucun cas reproduire les mouvements rapides enregistrés. Je reste par ailleurs sceptique sur la possibilité qu’un radar, aussi performant soit-il, permette de distinguer réellement de telles formes géométriques. Sans doute a-t-on confondu la détection de ces formes par les radars des F/A-18 et la classification visuelle opérée par le pilote lui-même en objets de formes géométriques. Sans accès aux enregistrements originels et aux rapports précis de l’US Navy – jamais communiqués –, il est néanmoins difficile de se prononcer.

 

Que sont ces gros Tic Tac aux mouvements erratiques ? Certains ont suggéré qu’il puisse s’agir tout simplement de leurres électromagnétiques. L’US Navy a en effet mené le projet Nemesis, dont l’objectif était de tester des technologies confidentielles de brouillage, en créant des cibles fantômes pour les réseaux de radars et les senseurs infrarouges de la Navy. Le système de réseau de senseurs CEC (Cooperative Engagement Capability) était en effet en test, en 2004, notamment sur le croiseur Princeton. Mais les technologies de brouillage Nemesis proprement dites ont été développées bien après, selon le Naval Research Laboratory, à partir de 2014, avec des premiers tests à la mer en 2016-2018. Donc près de dix ans après la première vidéo connue de 2004. Ce projet Nemesis s’accompagne aujourd’hui de programmes de recherche sur l’utilisation d’essaims de drones (projet Sosite) ou de leurres infrarouges et radar par dépôt d’énergie laser (projet Lipf, Laser-Induced Plasma Filament), pour protéger les avions contre des tirs de missiles, en créant de fausses cibles à quelques dizaines ou centaines de mètres d’eux. Tout ceci est aujourd’hui connu. Mais nous sommes loin de l’observation de pistes radar et de signaux infrarouges à plusieurs dizaines de milles nautiques, comme le suggèrent les vidéos divulguées. Par ailleurs, l’absence totale de réaction de l’US Air Force, lors des observations de 2004, interroge. Nous sommes trois ans à peine après le 11 septembre, et des objets inconnus pénètrent au-dessus du territoire américain. Il n’est pas pensable que l’armée de l’air, dont la mission est de neutraliser toute menace dans l’espace aérien américain, n’ait pas réagi et ne dispose pas de rapports sur ces incidents. À ce jour, ils n’ont jamais été transmis. Ni pour les observations faites en 2004 ni pour celles qui seront réalisées dix ans plus tard.

 

L’un des responsables du programme Aatip, Luis Elizondo, un ancien de la DIA, démissionne dans la foulée du Pentagone, en octobre 2017, pour rejoindre la société de divertissement TTS (To The Stars), créée pour diffuser des informations sur les ovnis et autres phénomènes inexpliqués, au sein de son « académie des arts et des sciences ». Il invoque un manque de soutien du gouvernement pour poursuivre les recherches. Celles menées dans cette « académie » s’apparentent aux travaux que poursuit également, avec plus de moyens, la société de Robert Bigelow, un milliardaire américain qui travaille avec la Nasa (National Aeronauctics and Space Administration) sur de futurs véhicules spatiaux. Cet entrepreneur était un ami proche du sénateur Reid (Nevada), à l’origine du programme Aatip. Convaincu que les ovnis sont d’origine extraterrestre, Robert Bigelow finance généreusement différentes études sur ces sujets, et notamment sur les technologies de propulsion exotique. Sa société Baass (Bigelow Aerospace Advanced Space Studies) collecte systématiquement tous les comptes rendus d’observation de phénomènes aérospaciaux non identifiés. Elle aurait été impliquée dans le projet Aatip dès 2008.

 

Luis Elizondo n’est alors pas le seul, outre-Atlantique, à briser la loi du silence sur les ovnis et à demander plus de moyens pour les étudier. Des journalistes réputés, mais aussi des anciens hauts responsables du Pentagone, de la CIA, des élus du Congrès, tant démocrates que républicains, appellent à plus de transparence. Parmi eux, Christopher Mellon, un ancien du Pentagone et du renseignement, ou John Podesta, ancien conseiller de Bill Clinton, de Barack Obama, et chef de campagne d’Hillary Clinton contre Donald Trump. Passionné par les ovnis, il répète que l’administration américaine multiplie les cachotteries et regrette de ne pas avoir déclassifié plus de documents lorsqu’il exerçait des fonctions officielles à la Maison-Blanche.

 

Le deuxième acte se joue ensuite en juin 2020, lorsque le Congrès américain décide de lancer un programme du Pentagone (Unidentified Aerial Phenomena Task Force, ou UAPTF) pour faire la synthèse, avec l’appui du renseignement, de tous les phénomènes aériens insolites observés dans l’espace aérien américain. Fini les études réalisées sous le manteau. La chasse aux ovnis devient très officiellement un objectif politique.

 

Ce programme changera ensuite plusieurs fois de nom, mais pas vraiment d’objectif. Il devient en novembre 2021 l’AOIMSG (Airbone Object Identification and Management Synchronization Group) puis, sur ordre du Congrès et du président Joe Biden, le 20 juillet 2022, l’Aaro (All-domain Anomaly Resolution Office). Un nouveau nom qui n’a rien d’anodin, car il indique que l’étude ne concernera plus seulement les phénomènes aériens, mais également les maritimes, terrestres ou spatiaux (All-domain), ainsi que ceux qui passeraient d’un milieu à un autre, comme dans un nombre croissant de cas signalés. Dirigé par le Dr Sean Kirkpatrick, un ingénieur civil qui travaille pour la Défense, l’Aaro a pour mission de rassembler et de coordonner les différentes forces américaines susceptibles de détenir de l’information sur ces phénomènes, comme l’aviation civile américaine (Faa), la Nasa, la National Oceanographic and Atmospheric Administration (Noaa), le département du Homeland Security (sécurité intérieure), le département de l’Énergie, et la communauté du renseignement au travers du NIM-Aviation (le directeur du renseignement sur les affaires aériennes) et de l’Odni (la Direction du renseignement national). Parmi ces différentes forces appelées à collaborer, on trouve également l’Usaf et la Space Force, deux entités particulièrement réticentes, jusque-là, à s’exprimer sur le sujet. La mission de l’Aaro est de mettre en place des procédures conjointes, de collecter les données et de produire des rapports réguliers pour la Défense, mais aussi pour le Congrès américain. De décloisonner, aussi, ces fameux programmes spéciaux américains, les special access projects, qui conduisent si souvent la main gauche de l’armée à ignorer ce que fait sa main droite.

 

En deux ans, on passe donc d’un « circulez, y a rien à voir » à « il existe des phénomènes curieux d’origine possiblement extraterrestre ». Et tout le monde, outre-Atlantique, se met d’un coup à parler d’ovnis.

 

En août 2021 et juillet 2022, l’Institut américain d’aéronautique et d’astronautique (AIAA), la plus grande organisation américaine de professionnels de l’aérospatial, dédie des sessions de son congrès annuel au sujet des phénomènes aérospatiaux non identifiés. La Nasa s’y met aussi. Elle annonce, le 9 juin 2022, avoir réuni seize experts pour lancer une étude préliminaire scientifique indépendante sur ces Pan. L’étude est prévue pour durer neuf mois, à partir de fin 2022. Sa mission ? Identifier comment les données existantes et les systèmes d’instrumentation peuvent être utilisés pour en apprendre plus sur ces Pan, et comment concevoir de nouveaux instruments. Le rapport d’étude indépendante sera remis en septembre 2023. Nous noterons qu’elle est dotée d’un budget relativement modeste de 100 000 dollars. Un montant ridicule par rapport aux ordres de grandeur en vigueur de ce côté de l’Atlantique. Mais l’important, au fond, n’est pas là. Pour la première fois, un programme scientifique est officiellement lancé pour étudier un phénomène qui était considéré depuis 1969 comme n’ayant absolument aucun intérêt, comme nous le verrons plus loin.

 

Quelques scientifiques américains se lancent à leur tour officiellement dans la détection et la collecte des données sur ces phénomènes aériens. Comme Avi Loeb, un astrophysicien et professeur à l’Université de Harvard, qui dirige depuis juillet 2021 le programme Galileo, dont la mission est de rechercher des signatures de technologies extraterrestres, en complément du célèbre programme Seti (Search for Extraterrestrial Intelligence) qui tourne à bas bruit depuis les années 1960. Un laboratoire scientifique d’une université réputée (Harvard est considérée comme la plus prestigieuse au monde dans les classements internationaux) peut donc désormais, aux États-Unis, lancer un programme officiel d’étude des ovnis sans susciter une vague de sarcasmes.

 

Troisième acte, enfin. Le 25 juin 2021, Avril Haines, directrice du renseignement national (Odni), remet au Congrès américain un rapport d’évaluation préliminaire sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés. Il sera suivi du rapport 2022 de l’Aaro, publié le 12 janvier 2023. Les nombreux responsables qui, dans la foulée, sont officiellement auditionnés par le Congrès à partir de mai 2022 confirment que ces phénomènes aériens seraient de plus en plus nombreux, sans doute en raison d’une meilleure coordination des services et d’une meilleure prise en compte des témoignages. Ils apparaissent presque chaque jour au-dessus des zones d’exercice militaire, notamment au large de la Californie et de la Virginie. Les rapports évoquent des « objets » qui ne ressembleraient en rien à d’éventuels engins russes ou chinois, et qui seraient susceptibles de poser des problèmes de sécurité nationale. La sécurité aérienne a été régulièrement en alerte, à la suite d’incidents impliquant des pilotes de l’US Navy et de l’aviation civile. Révélations ? Brisons tout de suite le suspense : le rapport 2022 de l’Aaro n’apporte en lui-même aucune information fracassante. Il se contente de recenser 144 cas, de 2004 (épisode Nimitz) à 2021, soit sur une période de dix-sept ans. Et 247 nouveaux cas entre 2021 et 2022, sur une seule année, auxquels s’ajoutent 119 cas plus anciens non recensés en 2021, soit 366 nouveaux cas. Il y aurait donc officiellement 510 cas, au total, depuis 2004.

 

Sur ces 366 nouveaux cas recensés depuis 2021, 26 ont été identifiés comme étant des drones, 163 sont des résidus de ballons, 6, de simples phénomènes atmosphériques ou des oiseaux. Restent 171 cas dont la nature est inconnue, et dont le mouvement est énigmatique. Mais le rapport appelle, dans ses annexes, à poursuivre les efforts pour recenser d’autres cas – en particulier à proximité des sites stratégiques nucléaires, qu’il s’agisse de sites militaires ou d’installations civiles – et à accroître la coopération avec les alliés.

 

Au-delà d’un simple jeu d’addition de cas, un effort de coordination sans précédent semble donc bien prendre forme. Certes, aucun de ces rapports n’attribue à ces phénomènes une quelconque origine extraterrestre, mais aucun n’écarte non plus cette hypothèse, du fait du comportement complètement anormal des objets observés. La piste d’incursions d’engins d’origine chinoise ou russe est toujours évoquée, sans pouvoir expliquer les vitesses et accélérations brutales observées par des technologies connues, tout comme les changements de milieu, de l’air dans l’eau et vice versa, sans aucun bruit ni le moindre effet aérodynamique, comme si le milieu n’avait aucune prise.

 

Fin mai, l’Aaro comptabilisait près de 900 cas, comme s’il suffisait de chercher un peu pour ajouter chaque mois des dizaines d’événements insolites.

 

Le 31 mai 2023, lors d’une conférence conjointe de la Nasa et de l’Aaro, le Dr Sean Kirkpatrick et l’équipe de scientifiques confirment que sur les 900 cas recensés à cette date, de l’ordre de 4 à 5 % restent des anomalies aéronautiques inexpliquées, et ils en décrivent les premières caractéristiques : une forme sphérique, une allure métallique ou blanchâtre, des trajectoires atypiques… Une photo est exhibée, prise au Moyen-Orient en 2022 par un drone de reconnaissance, sans qu’on puisse apercevoir ni gouvernes aérodynamiques ni système de propulsion. Cette conférence confirme l’existence indiscutable d’objets d’origine inconnue, sans qu’on affirme cependant une quelconque origine extraterrestre. La Nasa, qui se présente comme le chef de file des organisations scientifiques dans ce domaine, explique la difficulté d’améliorer la connaissance de ces phénomènes aérospatiaux non identifiés à l’aide de simples images infrarouges, confirmant ainsi la nécessité de multiplier les enregistrements et les mesures avec différents instruments pour pouvoir recouper les données. L’Aaro, de son côté, confirme que les données ne doivent pas être classifiées, mais que l’utilisation de moyens militaires ou du renseignement impose que ceux-ci soient par nature maintenus secrets.

 

Le 6 juin 2023, les déclarations de David Grusch, un colonel de l’armée de l’air américaine responsable du renseignement, jettent un nouveau pavé dans la mare. Il affirme que le Pentagone financerait un programme secret de récupération d’ovnis, de leurs technologies, voire de leurs occupants extraterrestres, avec contrats de rétro-ingénierie assurés par des firmes privées. Alors même que le Congrès continue ses auditions, sans qu’une seule révélation de ce type n’ait émergé jusque-là. Quel crédit accorder à ces déclarations ?

 

Et que penser plus largement de tout cela ?

 

D’abord, qu’il y a indéniablement une stratégie de communication nouvelle ou, à tout le moins, une volonté de communiquer sur des dossiers qui, jusque-là, étaient soigneusement enterrés. Ce seul fait est en lui-même un changement majeur, via une structure pérenne – l’Aaro – associant le Pentagone, les services de renseignement et ayant autorité sur les différentes agences y compris l’aviation civile. Mais force est de constater que cette communication, faite de communiqués et d’interviews provenant de différentes entités du Pentagone, est confuse, si ce n’est contradictoire. Nous sommes pris dans un mouvement continu de balancier qui alterne des phases de surprise, avec des révélations spectaculaires, puis des périodes où les autorités américaines calment le jeu, avant de divulguer de nouvelles informations. Un schéma se répète, en plusieurs phases. Il oppose à chaque fois des « lanceurs d’alerte », anciens du Pentagone ou du renseignement, qui font face aux institutions en interpellant le Congrès, donc le citoyen américain, et qui prennent le risque d’être accusés de divulgation de secrets nationaux pour peser sur des institutions récalcitrantes et les forcer à communiquer : des données, des vidéos fuitent vers le public et sont ensuite authentifiées et confirmées par le Pentagone. Avec toujours cet étrange silence de l’Usaf, l’entité qui pourtant, aux États-Unis, est en mesure d’avoir le plus d’informations puisque c’est elle qui a la responsabilité de la sécurité de l’espace aérien.

 

Pourquoi cet empressement à révéler aujourd’hui des dossiers jusque-là classifiés, mais sans fournir pour autant l’ensemble des données ? Alors que les archives de la CIA, ou celles d’autres programmes comme le projet Moon Dust que nous évoquerons plus loin, indiquent que les services de renseignement font une veille discrète sur le sujet, depuis la guerre froide avec l’ex-URSS, pourquoi changer brusquement de braquet à partir de 2014-2017 ?

 

Les déclarations contradictoires entre les différentes agences gouvernementales et des sociétés privées comme Bigelow Aerospace ou Lockheed Martin, dont le rôle éventuel dans la récupération de débris possiblement extraterrestres est évoqué par certains membres du Congrès, ne permettent pas d’établir une conclusion unique, mais plutôt de faire émerger trois hypothèses.

 

La première, c’est que cette communication s’inscrirait dans un contexte plus large de compétition géostratégique. Diffuser ces vidéos, les commenter, suggérer de possibles incursions menaçant la sécurité nationale… tout cela traduirait une volonté du complexe militaro-industriel et de l’exécutif américains de créer une surenchère, une tension permanente, pour promouvoir en retour des programmes de recherche sur des technologies de défense, sur des technologies de propulsion très avancées. Il s’agirait d’une stratégie pour faire voter plus de crédits pour la Défense et de consolider le leadership américain sur les technologies émergentes, sur les missiles hypersoniques, la militarisation de l’espace transatmosphérique, etc.

 

Le tir au pigeon de février 2023 s’inscrirait alors dans cette logique de théâtralisation de la menace. C’est la fameuse recette du mille-feuille, dans laquelle on fait passer des black programs pour des ovnis, des ovnis pour des black programs, et où on empile les couches pour créer volontairement de la tension et de la confusion.

 

Cette hypothèse éclairerait les déclarations qui ont été faites ces deux dernières années par des responsables du Pentagone, du Norad (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord), ou autres, sur la nécessité de renforcer les systèmes de défense américains face aux intrusions dans l’espace aérien. Les témoignages des pilotes de l’US Navy portent en effet un message clair : il y a des incursions régulières d’objets non identifiés lors de nos exercices ou à proximité des sites stratégiques, donc il y a un problème de sécurité nationale. Traduction en langage politique : il faut équiper l’armée de davantage de systèmes d’armes, consolider nos systèmes de défense face à cette menace d’où qu’elle vienne. Une revendication écrite noir sur blanc par le patron du Norad, qui a récemment demandé plus de systèmes Patriot de défense sol-air et plus de radars pour rendre l’espace aérien nord-américain encore plus étanche. Les phénomènes aérospatiaux non identifiés ne sont alors que des outils pour convaincre les politiques.

 

Toutefois, l’actualité mondiale et notamment en Europe centrale avec l’Ukraine pose déjà de façon aiguë le problème du renforcement des systèmes de défense aérienne, de lutte contre les nouveaux missiles hypersoniques et de production accélérée de munitions et de missiles, sans devoir aujourd’hui recourir au subterfuge des ovnis, même si cette situation est récente. Nous verrons donc si ce schéma de communication s’essouffle, faute d’être encore nécessaire.

 

La deuxième hypothèse, c’est que cette communication confuse traduirait une véritable contradiction, une lutte interne, entre différents courants au sein de l’administration américaine. Les uns souhaitant communiquer en toute transparence les informations disponibles sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés et sur les programmes associés, les autres exigeant au contraire un contrôle plus strict des informations, sans doute pour préserver le leadership américain sur cette thématique. Car nous verrons au chapitre suivant que des initiatives existent pour internationaliser l’étude de ces phénomènes.

 

Cette deuxième hypothèse expliquerait la position de l’Usaf, totalement absente du débat alors que c’est son rôle d’intervenir et d’identifier les menaces dans l’espace aérien. Or on ne trouve nulle trace d’une quelconque opération de reconnaissance et d’interception comme dans le cas du ballon chinois en février dernier. Pourquoi ?

 

Dans l’ouvrage qu’elle a publié en 2010 sur les ovnis (UFOs: Generals, Pilots and Government Officials Go on the Record), la journaliste américaine Leslie Kean décrit ce clivage interne qui traverse l’administration américaine, accompagné d’une règle de silence. Un clivage que j’ai moi-même ressenti lors de différents entretiens avec des interlocuteurs américains, durant lesquels je me suis rendu compte que le sujet ovni était en effet quasiment tabou. Je me souviens qu’alors que nous discutions de sujets de défense naturellement un peu sensibles, j’ai, par inadvertance, évoqué les phénomènes aérospatiaux non identifiés étudiés par l’association 3AF. Cette simple référence a gelé d’un coup le sujet et la discussion a aussitôt dérivé vers autre chose, comme si j’avais prononcé un mot interdit. L’ovni restait un non-sujet. Et il est probable que s’affrontent, autour de cette ligne rouge, un courant disposé à mettre sur la table les informations disponibles et ceux qui s’y opposent, avec un effet de balancier entre les deux.

 

Chris Mellon, lors de la « crise des ballons », a ainsi accusé l’Usaf et le Norad de ne pas révéler les cas dont ils disposaient. Résultat ? Deux mois plus tard, la conférence conjointe de la Nasa et de l’Aaro commençait à mettre sur la table différentes caractéristiques observées chez ces mystérieux objets. Comme si les uns répondaient aux autres…

 

Reste une troisième hypothèse, qui bien évidemment à ce stade est une simple supposition, celle d’un processus délibéré de communication par étapes, dans lequel chacun jouerait sa partition. Poussons les suppositions jusqu’au bout : et si le Pentagone disposait réellement d’informations nouvelles suffisamment établies pour apporter une preuve crédible de l’existence d’objets artificiels d’origine non terrestre ? Tout ceci est bien entendu extrêmement spéculatif. Mais si l’on considère cette hypothèse, les données qui semblent « fuiter » pourraient alors s’inscrire dans une stratégie délibérée de communication progressive depuis 2017. Il s’agirait donc de diffuser vers le public des bribes d’informations, dont l’authenticité serait ensuite confirmée par le Pentagone. D’anciens hauts responsables de l’administration joueraient alors le rôle d’« alerteurs », préparant l’opinion publique à recevoir la divulgation prochaine, dans un cadre construit et contrôlé, d’informations possiblement déroutantes, tout en préservant le leadership américain sur ce sujet. L’objectif serait de contrôler le processus de divulgation, et d’accompagner des initiatives internationales dans ce domaine en montrant régulièrement, pour ainsi dire, que le Pentagone en a sous le pied sur ces dossiers. Et donc qu’il reste l’interlocuteur le plus légitime à l’échelle mondiale.

 

Quoi qu’il en soit, nous observons en réalité dans toutes les hypothèses une même volonté manifeste de conserver un leadership américain sur les informations et les données disponibles. Si un vent nouveau souffle bien de l’autre côté de l’Atlantique, il ne sera jamais assez fort pour remettre en cause un postulat solidement ancré dans la dramaturgie américaine : qu’ils existent ou pas, qu’il s’agisse de soucoupes ou de simples ballons, les ovnis doivent rester sous étroit contrôle des États-Unis.

 

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Une énigme planétaire

 

De révélations américaines en ballons abattus, cette communication omniprésente peut donner l’impression que les ovnis se manifestent de préférence, voire exclusivement, sur le sol américain. Les Américains semblent d’ailleurs eux-mêmes convaincus d’être les seuls à étudier sérieusement le sujet. Je suis toujours surpris, lors de colloques internationaux préparés avec des intervenants provenant quasiment tous des États-Unis, d’entendre mes collègues d’outre-Atlantique expliquer qu’il faudrait que l’Europe se réveille et lance enfin des programmes d’études. Il est vrai que les États-Unis ont lancé beaucoup d’études, avant que l’Usaf ne referme le dossier en 1969. Il est vrai aussi que beaucoup d’actualités, depuis 2017, proviennent de chez eux. Les États-Unis, au travers de l’Aaro, ont aussi fait un grand pas que j’applaudis des deux mains. Mais je constate qu’ils sont quand même un peu en train de réinventer l’eau chaude. Nous verrons au chapitre suivant que la France peut s’appuyer depuis plus de cinquante ans sur de telles structures, civiles, officiellement chargées de récolter et d’étudier les témoignages d’où qu’ils viennent à partir du territoire français. Aujourd’hui, c’est la responsabilité du Geipan. Créé en 2005, voire 1977 si l’on considère ses prédécesseurs (Gepan, puis Sepra), il dépend du Cnes. Malgré ses maigres moyens, il collecte l’ensemble des témoignages et les signalements de phénomènes aériens insolites, soit plusieurs centaines chaque année, et s’efforce de les expliquer à partir de phénomènes connus, avec le concours d’un collège d’experts. Il aiguille parfois les cas les plus épineux vers d’autres professionnels capables d’en faire une analyse plus approfondie. Tous ces témoignages, quoi qu’il en soit, sont pris très au sérieux. Et c’est une chance ! Nous disposons, en France, de la liberté de témoigner avoir vu un ovni, en gendarmerie ou au Geipan, sans être ridiculisé ni interrogé sur sa santé mentale. Je le dis avec d’autant plus de conviction que je fais moi-même partie du collège des experts du Geipan, avec d’autres confrères très sérieux qui cherchent sincèrement à comprendre ce qui a été vu. Tous les résultats d’enquêtes sont publiés et accessibles sur leur site Internet.

 

Sur les quelque 3 000 dossiers accumulés, le Geipan en a officiellement classé environ 3 % comme inexplicables malgré la précision des témoignages et la qualité des éléments recueillis. Tous ces dossiers sont consultables par n’importe qui, y compris les rapports de gendarmerie ou de l’armée de l’air et de l’espace qui contribuent aux enquêtes. La coordination des différents services de la Défense, en France, en ce qui concerne l’observation et la recherche d’indices sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés, remonte aux directives ministérielles du début des années 1950. C’est un atout précieux par rapport à nos collègues américains.

 

Car certes, les vidéos autour des manœuvres navales du Nimitz sont impressionnantes et ont marqué les esprits. Mais elles ne doivent pas faire illusion : elles n’ont pour l’heure fait l’objet d’aucune analyse publique de l’armée américaine. Nous n’avons toujours pas accès, près de vingt ans après que les plus anciennes ont été prises, aux données brutes qui permettraient – peut-être – de comprendre ce qu’on y voit. Ou au moins de proposer une analyse. Nous avons de belles images, mais dont nous ne pouvons scientifiquement rien faire. Sans information précise sur l’instrument qui l’a prise, à quelle distance, avec quelle sensibilité, dans quel contexte, etc., une simple vidéo ne dit rien, ne prouve rien. D’où notre très grande prudence dans l’interprétation de ces images.

 

À l’opposé, sur de nombreux cas observés en France, nous disposons des rapports civils et militaires utilisés par l’enquête du Geipan. Comme sur le fameux vol Air France du 28 janvier 1994. À 13 h 14, ce jour-là, l’équipage d’un Airbus A320-11, qui assure la liaison Nice-Londres, survole la région de Coulommiers en Seine-et-Marne. Le temps est beau, la visibilité, parfaite, quand le chef steward aperçoit ce qu’il croit être une sorte de ballon météorologique. Le commandant de bord et la copilote décrivent de leur côté un disque brun ou rouge sombre, dont ils estiment la taille à 300 m, qui évolue à gauche de l’avion, changeant de forme pour prendre celle d’une flèche, avant de disparaître sous leurs yeux au bout de 2 à 3 minutes. Le contrôle aérien de Reims précise n’avoir aucun trafic aérien dans le secteur. Pourtant une trace radar non identifiée est bien enregistrée par le radar de défense aérienne de Cinq-Mars-la-Pile, pendant 50 secondes, mais à droite de l’avion et non à gauche. Et elle croise bien la trajectoire de l’Airbus, sur une trajectoire à moins de deux nautiques, disparaissant au moment précis où l’équipage a vu de son côté se dématérialiser l’objet. Interrogé en 2012, Météo France a bien signalé avoir lancé un ballon-sonde, mais sa trajectoire a croisé celle de l’avion une heure avant. À l’heure de l’observation, le ballon, éclaté, était beaucoup plus loin, au sud-est. Ce n’est pas lui que l’équipage a vu. Le phénomène reste donc inexpliqué. Mais les autorités françaises ont joué la transparence, comme sur tous les autres dossiers enquêtés par le Geipan. Alors que l’Aaro américain a de grosses difficultés pour accéder aux données de l’Usaf et des services de renseignement…

 

Au risque de décevoir mes collègues et amis américains, j’observe que même s’ils y font actuellement moins de bruit médiatique, les phénomènes aérospatiaux non identifiés se manifestent dans tous les pays de la planète. Et dans beaucoup, ils y suscitent un grand intérêt. J’y vois la preuve que ces Pan, ou quel que soit le nom qu’on leur donne, ne sont pas uniquement là pour répondre à un agenda politique américain particulier, que ce soit pour doper les crédits de la Défense ou d’autres logiques internes qui nous échappent. Il suffit de creuser un peu pour déterrer des dossiers, n’importe où sur la planète, et à n’importe quelle époque. Et ça a été là pour moi une nouvelle source d’étonnement.

 

La Suède, par exemple, a travaillé sur ces phénomènes dès les années 1930. Des ghost rockets, ou missiles fantômes, ont été régulièrement observés au-dessus de la Baltique et des pays scandinaves (Norvège, Suède et Finlande), entre 1933 et 1936, puis juste après la Seconde Guerre mondiale. Des enquêtes militaires ont été menées. S’agissait-il, du moins en 1946, de tirs de fusées par les Soviétiques depuis Peenemünde, la base de lancement allemande qu’ils occupaient alors ? Aucun débris de fusée ne semble avoir été retrouvé. Le mystère reste donc entier.

 

Les États-Unis ont néanmoins envoyé sur place des agents du renseignement. La France aussi, qui s’est intéressée aux ovnis dès les années 1950, avec la Semoc, ou Section d’étude des mystérieux objets célestes, un bureau de recherche et prospective que l’armée de l’air a créé en 1954. Les copies des directives ministérielles de l’époque, que nous avons retrouvées au sein de la commission Sigma 2, sont édifiantes. Elles ressemblent furieusement aux directives données aujourd’hui par le Congrès américain concernant l’Aaro, sauf que nous sommes… soixante-dix ans avant. Les ovnis ne datent donc pas d’aujourd’hui, et ils n’ont pas été étudiés que par les Américains. Ils ont au contraire une longue histoire sur laquelle nous nous pencherons au chapitre suivant. Une histoire paradoxale, souvent contradictoire, dans un contexte de guerre froide, avec de multiples tentatives de reprise en main des discours par la CIA américaine. Car le sujet n’a jamais été neutre. Il a toujours flirté avec les questions de défense et de sécurité nationale.

 

Les Soviétiques, nous le savons aujourd’hui, ont fait leurs propres recherches. Pour preuve, ils ont essayé d’approcher la France et l’Italie, dans les années 1980, pour échanger des informations. J’ai retrouvé la trace en 1983 d’un courrier adressé à l’un des membres de la commission Sigma 2 par l’ambassade soviétique, qui lui proposait de prendre contact avec l’Académie des sciences russe. Et quand on soulève le couvercle de la marmite, on se rend compte que des travaux extrêmement sérieux ont été faits par des services de renseignement soviétiques ou russes et par la marine, pendant plus de dix ans, sur les phénomènes aériens comme aquatiques. Ce sont les fameux programmes Setka, qui se sont déployés dans les années 1970. Ces programmes ont notamment beaucoup étudié des phénomènes spectaculaires d’origine orageuse qui se manifestent par des décharges électriques dans l’ionosphère, à haute altitude, que l’on appelle des sprites. Leur signature électromagnétique, très énergétique, pouvait en effet être confondue avec celle d’une explosion nucléaire. Un sprite particulièrement célèbre fut celui de Petrozavodsk, observé le 20 septembre 1977, et qui fut à l’époque interprété comme un ovni. La branche militaire des programmes Setka (Setka-Mo) cherchait à distinguer ces sprites des lancements ou explosions nucléaires, en utilisant des satellites et d’autres types de capteurs, notamment acoustiques ou électromagnétiques. Nous voyons ainsi se côtoyer un ensemble de recherches à la fois scientifiques sur les phénomènes de l’atmosphère, et militaires recoupant l’alerte antimissile, la surveillance de l’espace, la défense spatiale, l’électromagnétisme, la surveillance des explosions pour le domaine aéronautique et spatial. Les recherches civiles s’orientaient vers des phénomènes lumineux évoquant des plasmas flottants ou de la foudre en boule. Mais les trajectoires décrites, avec des vitesses supersoniques, voire hypersoniques, et des accélérations hors norme, restent incompatibles avec les plasmas atmosphériques connus. Un laboratoire secret aurait été dédié à leur étude, à Kapustin Yar, le cosmodrome russe. En juin 1971, il aurait observé un objet noir, en forme de cigare, volant à 800 m au-dessus des nuages. Long d’environ 25 m, et de 3 m de diamètre, il semblait ne comporter ni moteur, ni aileron, ni aile…

 

Outre l’étude des phénomènes atmosphériques, les Soviétiques ont développé une grande spécialité : les recherches en milieu marin, avec une coopération entre la marine soviétique et des organismes de recherche civils, comme l’institut de recherche en acoustique hydraulique de l’Académie des sciences. Des archives, déclassifiées en 2008, décrivent des programmes d’études de mystérieux objets aquatiques, observés dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, et qui se seraient multipliés dans les années 1970. Ces « objets » changeraient régulièrement de forme (boules, cercles, roues lumineuses), émettraient des sons évoquant des coassements, se déplaceraient sous l’eau à grande vitesse (plus de 200 nœuds…) et à grande profondeur autour des sous-marins, et seraient capables de changer de milieu, passant de l’eau à l’air et vice versa, interférant avec les « équipements électroniques et acoustiques ». La marine soviétique a patiemment cartographié les zones maritimes où ces phénomènes se sont manifestés.

 

Côté américain, les rencontres se sont faites plus volontiers dans le ciel, en tous les cas pour ce qui concerne les cas connus du public. Comme celle, relatée dans un rapport de l’Usaf, d’un B-52 poursuivi à la fin des années 1950 par un engin inconnu dans la zone transfrontalière entre les États-Unis et le Canada, où se trouvent un certain nombre de bases américaines. L’engin inconnu est pris en chasse par un avion envoyé de la base de Malmstrom, dans le Montana. Alors que les radars au sol n’arrivent pas à accrocher l’objet, le pilote arrive à proximité et établit un contact visuel. Surpris, il le voit partir d’un coup à la verticale, avec une accélération fulgurante. Il ne s’agit donc pas d’un simple artefact électromagnétique, car le pilote a bien vu un engin prendre une trajectoire ascendante extrêmement rapide, qu’aucun avion de chasse de l’époque n’aurait pu effectuer. Et il ne s’agit pas non plus d’une hallucination visuelle puisque des rayonnements électromagnétiques ont été enregistrés. Alors quoi ? Le mystère reste entier.

 

Des exemples de cet acabit, les dernières décennies en fournissent à la pelle. En tous lieux. Nous en étudierons quelques-uns, parmi les plus emblématiques, dans les chapitres suivants. Et les allusions aux ovnis se retrouvent dans les documents les plus inattendus. J’ai ainsi pu récupérer la copie d’un accord signé entre les Américains et les Russes en 1971, lorsqu’ils négociaient les accords Salt sur la limitation des armements stratégiques, et notamment sur les défenses antimissiles. L’accord signé fait une dizaine de pages. Son intitulé est « Information réciproque sur les risques de lancement accidentel ». Or quand on lit le texte, on s’aperçoit qu’il s’agit de lancement accidentel pouvant être provoqué par des objets inconnus dans l’espace aérien, générant des interférences avec les installations de lancement et susceptibles de provoquer une mise à feu accidentelle. En clair, des ovnis…

 

Voilà qui ressemble assez clairement aux nombreux témoignages récoltés sur les sites stratégiques de lancement de missiles nucléaires intercontinentaux. Des récits que l’on trouve autant du côté des vétérans américains que des russes, et dans lesquels, après avoir vu des lueurs et autres anomalies aériennes, des militaires témoignent avoir constaté une désactivation temporaire des systèmes de lancement de missiles, redevenus opérationnels ensuite. Nous y reviendrons.

 

D’un dossier à l’autre, j’ai rapidement fait un constat : lorsqu’on établit des statistiques dans l’espace et le temps, les observations de phénomènes inexpliqués augmentent par vagues au fur et à mesure que les technologies aérospatiales et nucléaires évoluent. Ces observations ont lieu dans un contexte où les tests d’armes nucléaires se multiplient et où le trafic aérien et spatial augmente. Y a-t-il un lien entre les deux ? Et lequel ? Est-ce dû aux évolutions technologiques, aux techniques d’observation aéronautiques ? Certaines énigmes ont pu être résolues par des programmes militaires déclassifiés. Mais pas toutes. Plusieurs cas de survol de bases stratégiques et d’interférences avec les systèmes de communication et de contrôle sont répertoriés sans qu’aucune explication apparente ne puisse être donnée. D’où la nécessité qu’ont ressentie les hauts responsables américains et soviétiques de mettre en place ces procédures d’alerte et d’information mutuelles (un « téléphone rouge ») dès le début des années 1970. Il s’agissait d’éviter qu’une mauvaise interprétation d’un objet inconnu, ou qu’une interférence, ne conduise au lancement d’un missile balistique nucléaire et n’engendre une riposte.

 

Avant même d’entrer dans le cœur du sujet, d’étudier dans le détail le moindre dossier, d’avoir fait la moindre analyse physique ou technologique, on sent donc comme une structure, un schéma, qui se dégage de l’ensemble, le parfum qu’il se passe décidément quelque chose en de multiples lieux. Ou, en tous les cas, que des hauts responsables soviétiques (aujourd’hui russes) comme américains ont été régulièrement convaincus qu’il se passait quelque chose d’inexpliqué, pouvant concerner la défense nationale, et que l’autre bloc n’en était pas forcément la cause.

 

Autre certitude : aucune grande puissance ne semble disposée à laisser ses concurrentes occuper seule ce terrain des ovnis. Hasard du calendrier ou pas, après la parution début 2023 de la nouvelle version du rapport du Pentagone, l’Institut de mathématiques appliquées de l’Académie russe des sciences annonçait, le 27 mars, lancer de son côté un programme scientifique qui étudiera les objets volants non identifiés. Il appelle tout individu témoin d’un objet ou d’un phénomène inhabituel, incompréhensible, dans le ciel à le signaler à l’institut, en envoyant photos et vidéos et en indiquant le lieu, l’heure et les circonstances de l’observation des objets, afin d’analyser ces données avec de l’intelligence artificielle.

 

La Russie ne compte donc pas laisser l’étude des ovnis aux seuls Américains dans un contexte où, après une période de relative détente, voire de coopération, un climat de rivalité s’instaure depuis 2013 entre puissances, que la guerre actuelle en Ukraine ne fait qu’exacerber. Drones, missiles hypersoniques et engins furtifs de toutes sortes se multiplient, qu’il vaut mieux savoir repérer…

 

Et la Chine ? Elle a répondu au rapport du Pentagone de 2021 par un communiqué faisant état d’incursions similaires dans son espace aérien, et reconnaissant que cela posait un problème de sécurité. Des mêmes trajectoires hors du commun ont été observées pour des phénomènes atmosphériques « anormaux ». Un groupe de travail similaire à l’Aaro américain recense ces phénomènes dans l’espace chinois, en associant la recherche universitaire et les forces armées.

 

La liste des autres pays qui ont mené des recherches officielles sur les ovnis est en fait assez longue. C’est le cas, par exemple, de la Grande-Bretagne, où le ministère de la Défense a déclassifié et publié en 2008 une étude sur la présence de « phénomènes aérospatiaux non identifiés dans l’espace aérien du Royaume-Uni » (Unidentified Aerial Phenomena in the UK Air Defense region), mise à jour en 2013. Accessible dans les archives nationales, ce rapport synthétise une série de travaux lancés en 1996. Il confirme l’existence de phénomènes inexpliqués, prenant des formes multiples, et d’objets décrivant des trajectoires étonnantes, avec des vols stationnaires et des accélérations instantanées, comme si l’objet n’avait aucune inertie. Il décrit même leur capacité à atterrir. Mais de façon paradoxale, il émet comme hypothèse que tous ces phénomènes pourraient être liés à des plasmas atmosphériques d’origine naturelle et juge peu probable une origine artificielle, que ce soit une technologie secrète ou extraterrestre. Le rapport décrit différents effets physiologiques, dont les effets des rayonnements sur les pilotes qui se sont approchés de ces phénomènes insolites.

 

Représentent-ils une menace pour le Royaume-Uni ? La réponse du rapport est clairement non. Les rapporteurs précisent qu’il n’existe aucune preuve que les phénomènes observés correspondent à des incursions d’objets aériens contrôlés par une quelconque intelligence, ni qu’ils aient une intention hostile. Rien qui prouve que des objets volants solides existent réellement et qu’ils puissent présenter un risque de collision. Ils estiment que la probabilité d’une rencontre en face à face avec un objet non identifié est faible, mais recommandent cependant de n’entreprendre aucune manœuvre vitale. Il n’existerait pas, enfin, d’information prouvant que la poursuite d’un de ces phénomènes insolites ait provoqué la moindre victime.

 

La position britannique a le mérite d’être claire : oui, des phénomènes aérospatiaux non identifiés existent et sont parfois détectés par radar. Mais non, les ovnis en tant qu’objets artificiels n’existent pas. L’explication centrale serait l’existence dans l’atmosphère de masses gazeuses électrifiées ou de plasmas. Une théorie néanmoins peu convaincante, car les plasmas atmosphériques d’origine électromagnétique ne peuvent pas, a priori, dépasser la vitesse du son ni changer brusquement de direction. Cela n’explique donc pas ce qui a été par exemple observé à Lakenheath, où des boules lumineuses ont changé brutalement de vitesse, passant quasi instantanément de l’immobilité à des vitesses supersoniques.

 

Quelques « rencontres » sont décrites dans ce rapport, comme celle, au-dessus de la Manche, entre des avions Tornado de la RAF et un « engin » entouré d’un rayonnement bleu, au moment où des observations nombreuses et diverses étaient par ailleurs relevées au-dessus du territoire français, le 5 novembre 1990. Une période qui correspond à la fameuse vague de 1989-1990, où les témoignages d’ovnis se sont multipliés en Belgique, suivie d’autres séries d’observations dans les années 2007-2009.

 

Au Chili, le Cefaa (Committee for the Study of Anomalous Aerial Phenomena), créé en 1997 sous l’autorité de la Direction générale de l’aviation civile chilienne, construit également ses propres bases de données. Comme le CIAE argentin (Centre d’identification aérospatiale), dépendant de l’armée de l’air. Ces bases de données contiennent aussi bien des incidents aéronautiques que des observations de traces au sol ou des phénomènes aériens lumineux et électromagnétiques. Le Cefaa chilien a confirmé, lors d’une conférence de presse donnée en 2014, l’existence de phénomènes aérospatiaux non identifiés, l’absence de risques avérés pour la circulation aérienne, tout en préconisant d’approfondir l’étude de ces phénomènes.

 

Le Japon, lui, vient de mettre en place, depuis septembre 2020, des procédures de compte rendu d’observations au sein de l’ensemble de ses forces d’autoprotection. Il a également signé un accord d’information avec le Pentagone.

 

Les États ne sont toutefois pas les seuls à s’intéresser aux ovnis. De nombreuses organisations non gouvernementales construisent aussi leurs propres bases de données. Rien qu’aux États-Unis, citons le Narcap (National Aviation Reporting Center on Anomalous Phenomena), le Scu (Scientific Coalition for UAP Studies) ou le Cufos (Center for Ufo Studies), et plus récemment le Suaps (Society for UAP studies) et Galileo. Des réseaux internationaux se structurent, comme le réseau Icer (International Coalition for Extraterrestrial Research), créé en 2021 et rassemblant des experts d’une trentaine de pays. Ces experts ont récemment convaincu la République de Saint-Marin de soutenir un projet de résolution de l’ONU visant à créer un bureau chargé d’organiser une conférence périodique internationale, sous l’égide des Nations unies, sur la thématique des Pan. Une autre « ONG » russo-chinoise répertoriant les anomalies aériennes, Five Continents, avait tenté la même approche vers l’ONU depuis 2015, avant d’être gelée et remplacée par Icer sous influence occidentale.

 

Tout cela rappelle une précédente tentative, le 18 décembre 1978, portée cette fois par l’île de Grenade, de créer une agence internationale de recherche sur les Pan ou un regroupement d’experts placés au sein du Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique (Cupeea), pour partager les données et les recherches sur le sujet. Face à la vive opposition des Américains et des Britanniques, et la relative indifférence de beaucoup d’autres pays, la résolution adoptée se contentera finalement d’inciter « les États membres concernés à prendre les dispositions appropriées pour coordonner au plan national les recherches scientifiques et les enquêtes sur la vie extraterrestre, y compris les objets volants non identifiés, et à informer le Secrétaire général des observations, recherches et évaluations de telles activités ». Une initiative restée lettre morte.

 

Quelque dix ans plus tôt, en 1967, un professeur de l’Arizona, James McDonald, avait déjà proposé de permettre au bureau des affaires spatiales de l’ONU d’enquêter sur les Pan. Malgré un certain écho dans la presse, le projet n’était pas allé au-delà de quelques discussions informelles.

 

La période actuelle sera-t-elle plus propice ? Nous verrons bien.

 

Nous ne sommes cependant pas naïfs. La sécurité de l’espace aérien et spatial est un sujet très sensible, qui se prête peu au partage ouvert d’informations entre pays. La surveillance de l’espace reste abordée essentiellement à travers des relations de gouvernement à gouvernement, tandis que les Nations unies, à travers le Cupeea, ne traitent dans la pratique que des questions de « développement durable » et des risques collectifs des activités spatiales, comme la réduction de débris de satellites en orbite. Un groupe de travail dépendant de ce comité avait insisté, en juillet 2013, pour renforcer la transparence des échanges d’informations dans le domaine spatial. Mais les difficultés rencontrées en 2015 pour mettre ces principes de transparence sous forme d’un « code de bonne conduite » ont vite montré les limites de cette volonté. Des réseaux d’observation optiques et électromagnétiques de météores se déploient. Mais l’exacerbation actuelle des tensions entre Américains, Chinois et Russes n’aide pas à établir un climat de coopération. Il est donc probable que chacune de ses hyperpuissances développe jalousement son propre programme d’étude des ovnis, ou les utilise (qu’ils aient une réalité matérielle ou pas) pour leurs propres besoins stratégiques.

 

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Je t’ai vu, moi non plus

 

Quand j’ai lu pour la première fois le rapport Cometa, après avoir moi-même aperçu une lueur insolite dans le ciel, un point m’a frappé : cela faisait déjà bien longtemps, à en croire ce rapport qui comportait de larges parties historiques, que les ovnis étaient étudiés. Un peu naïvement, je croyais que leur observation remontait au mieux aux années 1960, et que la plupart des cas avaient été démystifiés. Comme beaucoup, je n’avais eu vent, à travers les médias, que de quelques témoignages épars. Ou d’« affaires » trop vite montées en épingle, comme celle de Roswell, sans aucun fondement prouvé. Je n’avais pas imaginé une seconde que les militaires, entre autres, s’intéressaient sérieusement à ce sujet depuis plus d’un demi-siècle. Et encore aujourd’hui.

 

Surpris, j’ai commencé à vérifier, à mettre mon nez dans les archives de la Défense et du Geipan, à fouiller pour déterrer de vieux dossiers, que ce soit aux États-Unis, en ex-URSS, en Europe, en France… Et je suis allé de découverte en découverte, d’étonnement en étonnement. Comment ne pas être interpellé, par exemple, par ce témoignage d’un jeune officier réserviste de l’armée de l’air française, parti avec une équipe de techniciens sur les sites d’expérimentation du Sud algérien, au début des années 1960, près d’Hammaguir et qui y a vu un objet en forme de toupie, immobile près du rocher d’Ishtar. Avec son équipe, ils l’ont observé, à une dizaine de kilomètres de distance, à l’aide d’une sorte d’observatoire optique appelé cinéthéodolite, qui permet d’observer et d’enregistrer sur film les trajectoires d’engins volants expérimentaux comme les fusées. J’imagine la stupéfaction de ces gens qui racontent avoir vu l’objet se redresser et partir à une vitesse qu’ils ont estimée à Mach 2. Encore plus curieux : des témoignages similaires, d’un engin en forme de toupie, sont retrouvés à la même époque, mais… en Roumanie, de l’autre côté du rideau de fer qui séparait alors l’Europe en deux blocs sans communication possible de part et d’autre. Or, ces témoignages n’avaient été publiés dans aucun journal occidental. Et inutile de rappeler qu’Internet, à l’époque, n’existait pas…

 

Plus je creusais, plus je me rendais compte que les ovnis, et plus généralement les Pan, étaient une vieille affaire, entourée d’une atmosphère à la fois d’incrédulité et de secrets.

 

On retrouve des rapports du ministère de la Défense britannique dès 1918. Mais des vagues de phénomènes étranges sont documentées encore plus tôt, en 1896-1897, au-dessus des plaines centrales des États-Unis. Les témoignages se sont surtout multipliés à partir de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui semble finalement assez logique, puisque cela correspond à une observation beaucoup plus systématique de tout ce qui pouvait arriver dans le ciel. On a plus de chances de trouver quelque chose quand on cherche que lorsqu’on a l’esprit ailleurs… Mais on peut, à l’inverse, s’étonner de témoignages relevés à des époques où aucun objet ne volait encore, si ce n’étaient les oiseaux et les météores. L’astrophysicien Jacques Vallée, au sein du groupe ufologique informel du Collège invisible, raconte dans les années 1960 et 1970 que les Assyriens observaient des disques ailés dans le ciel. De quoi pouvait-il bien s’agir ? Ces observations sont malheureusement trop anciennes pour que l’on en ait aujourd’hui la moindre idée.

 

Plus proche de nous, dans la nuit du 24 au 25 février 1942, il y a en revanche cet épisode mieux documenté durant lequel des formes mystérieuses ont été prises pour cible aux États-Unis par la défense antiaérienne de Los Angeles. On saura des décennies plus tard, par le biais du Foia (Freedom of Information Act, une loi américaine autorisant la diffusion des archives de l’administration), que l’armée a alors évoqué sérieusement l’hypothèse d’engins « interplanétaires ». Comme un remake de La Guerre des mondes[2](OVNIS_Luc_Dini-8_split_001.xhtml#footnote-001)…

 

Au-dessus de la France, des pilotes alliés témoignent à la même époque apercevoir régulièrement des boules lumineuses, qu’ils appellent foo fighters et que certains décrivent comme des disques. Ces boules virevoltent à grande vitesse autour de leurs avions. La presse s’en fait l’écho. Les états-majors alliés soupçonnent un moment des essais d’armes nouvelles de la part des Allemands, qui auraient de leur côté soupçonné la même chose de la part des Alliés.

 

En 1946, nous l’avons vu, des témoins parlent aussi de « fusées fantômes » en Scandinavie, qui changent de trajectoire à très grande vitesse et ne semblent provenir d’aucun endroit précis. Certaines paraissent s’écraser au sol ou exploser dans l’atmosphère. Les états-majors alliés, informés de cette vague d’observations, craignent que les Soviétiques aient mis la main sur des scientifiques allemands qui auraient pu les aider à élaborer des nouveaux missiles plus performants que les leurs. Ils créent rapidement des commissions restreintes pour étudier secrètement le phénomène. Commissions qui disparaissent assez vite, quand il devient manifeste que les Soviétiques n’y sont pour rien. Sans pour autant en avoir appris davantage sur la nature de ces étranges phénomènes.

 

Le grand public n’est guère informé de cette effervescence souterraine. Mais en 1947, ces « phénomènes parasites » prennent une autre dimension dans l’opinion lorsque le pilote privé Kenneth Arnold observe le 24 juin par temps clair au-dessus du mont Rainier, dans l’État de Washington aux États-Unis, neuf objets reflétant la lumière du soleil et se déplaçant comme des soucoupes ricochant sur l’eau. Il estime leur vitesse à environ 2 400 km/h. Quand il en parle à la presse, les journalistes résument un peu hâtivement ce qu’il a vu par l’expression « soucoupes volantes », qui fait tache d’huile dans tout le pays. D’autres « soucoupes » sont bientôt vues d’ouest en est, jusqu’en Europe. Trois ans plus tard, en 1950, un article dans le magazine américain True émet l’hypothèse qu’il s’agit de machines volantes provenant d’autres planètes. On commence alors à associer « soucoupe volante » et « extraterrestre ».

 

Les rapports de l’armée américaine évoquent plus sobrement des Unusual flying objects (Ufo), puis des Unidentified Flying Objects, qu’on traduira en France par « objets volants non identifiés », ou ovnis. Certains témoins – surtout aux États-Unis – racontent avoir été enlevés par d’étranges créatures et avoir subi différents tests médicaux à bord de ces soucoupes. Pour tirer cette affaire au clair, et déterminer si ces soucoupes volantes représentent une quelconque menace pour la sécurité, l’armée américaine lance en 1948 le projet Sign pour recenser et analyser les témoignages. Les conclusions du rapport, qui n’excluent pas une origine extraterrestre de ces soucoupes, déplaisent fortement à la hiérarchie militaire qui referme le dossier et lance en 1949 le programme Grudge, suivi par la CIA, dans l’ambiance de la guerre froide et du maccarthysme. L’objectif est alors de dégonfler le sujet pour éviter que cette affaire d’ovnis ne vienne entamer la crédibilité des forces américaines, mais aussi renforcer la propagande soviétique. Les témoins et leur crédibilité ont alors la vie dure… Peut-être aussi parce que de nombreuses observations sont rapportées de sites militaires sensibles ou de recherches sur l’arme atomique, et qu’il est malvenu d’attirer l’attention sur ces lieux secrets, voire de semer le doute sur leur sécurité. Puis vient le projet Blue Book en 1952, dont la logique est d’expliquer les anomalies observées par des phénomènes naturels, des gaz de marais, etc.

 

Des phénomènes qui ont malgré tout une fâcheuse tendance à se multiplier. En 1952, des lumières volent en escadrille au-dessus de Washington, aussitôt prises en chasse par des avions intercepteurs. Des enregistrements radar corroborent les témoignages visuels. L’armée américaine devient alors un brin schizophrène : alors qu’elle insiste, d’un rapport à l’autre, sur le fait qu’il n’y a rien dans le ciel susceptible de menacer la sécurité aérienne, elle codifie en parallèle la conduite que les militaires doivent adopter en cas de rencontre avec un engin de nature inconnue. Engin qui, selon les propres conclusions de leurs rapports, n’existe pourtant pas. Les procédures du Joint Army Navy Air Force Publications (Janap) 146 codifient ainsi, en 1956, en collaboration avec le Canada, comment transmettre les rapports classifiés d’observation d’objets volants à partir de plateformes aériennes, terrestres (code Cirvis) ou maritimes (code Merint). Cet accord bilatéral concerne aussi bien les rapports d’intrusions d’aéronefs, d’avions ou de missiles que ceux d’objets non identifiés.

 

Cette directive Janap 146 s’applique aux militaires, mais aussi à certains civils, comme les commandants de bord de l’aviation civile ou les capitaines de la marine marchande des États-Unis et du Canada. Toute observation qu’ils peuvent faire de missile, sous-marin hostile ou non identifié, mais aussi d’ovni doit être signalée aux autorités, qui doivent elles-mêmes en rendre compte au commandement opérationnel de l’air (aujourd’hui le Norad) à Colorado Springs. Divulguer le contenu de ces rapports est considéré comme un crime d’espionnage, passible de dix ans d’emprisonnement et de 10 000 dollars d’amende. On comprend la réticence des militaires américains, et des aviateurs en particulier, à témoigner ouvertement sur les ovnis.

 

En France, la Défense est aussi exposée aux mêmes phénomènes et problèmes, contrainte entre un devoir de discrétion et le besoin d’en savoir plus. En 1951, des premières études militaires concernant de mystérieux objets célestes (Moc) sont réalisées au sein d’un Bureau scientifique créé au ministère de l’Air. La plus grande attention est accordée à ces Moc. À tel point qu’en 1954, après une nouvelle vague d’observations déconcertantes, le secrétaire d’État des forces armées officialise cette mission et crée, au sein de l’armée de l’air, la Semoc. Le contexte de guerre froide incite en effet à rester vigilant. L’armée veut aussi savoir si des gains technologiques peuvent être obtenus à partir de ces mystérieux objets, dont on essaie de reproduire les caractéristiques. Le lieutenant Plantier de l’armée de l’air rédige un opuscule sur la propulsion des soucoupes volantes et y développe des idées techniques. Ce qui lui causera au passage quelques ennuis professionnels. Car il n’est pas bon d’exposer au grand jour sa passion pour ces objets sulfureux…

 

Durant la guerre froide, les autorités françaises communiquent alors très peu sur ce sujet même si certaines recherches émergent. Parallèlement, l’État exerce une vigilance sur les réseaux d’ufologues amateurs qui commencent à se créer. Pourquoi ? Sans doute s’agissait-il d’éviter que des agents étrangers puissent approcher ces réseaux pour mener des activités de renseignement ou de déstabilisation sur le territoire français, comme cela pouvait être le cas dans les milieux de technologies aérospatiales. Car c’est une bonne couverture, pour justifier une curiosité insistante sur les programmes militaires nationaux, que de prétendre enquêter sur des ovnis, en fréquentant les milieux de l’industrie aéronautique et spatiale. L’autre crainte était que ces agents étrangers utilisent les réseaux ufologiques pour propager des mouvements de panique dans une stratégie de guerre psychologique. Cette double préoccupation du contre-espionnage sera constante tout au long de la guerre froide, du côté occidental comme du côté soviétique.

 

Hasard ou pas, les militaires sont omniprésents dans les premiers collectifs qui s’organisent autour des ovnis. Comme le capitaine Plantier au sein de l’association française Ouranos, historiquement la première dans le monde à étudier ces phénomènes. Ou encore le capitaine Clérouin, qui dirigeait les services de renseignement de l’armée de l’air, et qui était en contact étroit avec cette association.

 

Militaires et services de renseignement ne sont cependant pas les seuls à s’intéresser aux ovnis. Pour les ingénieurs, ces objets mystérieux capables d’accélérations fulgurantes, sans interaction avec le milieu, sans bruit ni résistance d’aucune sorte, sont une énigme excitante. N’y aurait-il pas quelques idées de nouvelles technologies à récupérer ? Dès la fin des années 1950, des ingénieurs de l’armement ou de l’aérospatiale sont nombreux à essayer de faire de la « rétro-ingénierie ». En France, ce sera le cas par exemple de René Hardy, un spécialiste français des satellites. Il affirme s’inspirer des performances des soucoupes volantes pour développer ses recherches. En 1962, il crée avec d’autres scientifiques et des militaires français le Groupe d’études des phénomènes aériens, ou Gepa, qui a inspiré plus tard la création du Geipan sur les recommandations d’un rapport d’auditeurs de l’IHEDN. Le Gepa, du fait de ses origines mixtes rassemblant civils et militaires à la retraite, préfigure en quelque sorte l’esprit de la commission Sigma 2 que j’ai l’honneur de présider aujourd’hui.

 

L’enthousiasme va pourtant vite retomber. Du moins officiellement…

 

Aux États-Unis, après que des médias eurent reproché à l’administration de cacher la vérité sur la réalité des ovnis et la menace potentielle qu’ils pouvaient représenter, l’US Air Force se défausse et confie en 1966 au physicien Edward Condon, de l’université du Colorado, la direction d’une grande étude pour trancher la question. Le procédé est habile : une université, pense-t-on, sera plus à même de délivrer des conclusions neutres et non partisanes. On peut néanmoins s’interroger sur le choix d’Edward Condon, notoirement sceptique sur les ovnis. Le rapport de plus de mille pages, publié en 1968 et rendu public en 1969, conclut « que l’étude des ovnis durant ces vingt et une dernières années n’a rien apporté à la connaissance scientifique [et] que d’autres études approfondies des ovnis ne peuvent probablement pas se justifier par l’espoir qu’elles pourraient faire progresser la science ». Les cas étudiés n’ont pas apporté la preuve d’une réalité matérielle des ovnis, et encore moins d’une possible origine extraterrestre. En clair, les ovnis n’existent pas, et les étudier n’apportera rien à la science. Circulez, il n’y a rien à voir ! C’est bien comme ça que l’armée de l’air américaine l’interprétera. Dès 1970, elle se désinvestit officiellement de la question.

 

La situation peut paraître similaire en France, où les études de l’armée de l’air ainsi que ses rapports d’observation ne sont pas portés à la connaissance du public. En réalité, le changement est plus subtil. En 1974, un événement survient dans les médias : le ministre de la Défense Robert Galley, lors d’une interview télévisée réalisée par le journaliste Jean-Claude Bourret, dévoile l’observation de Moc et les recherches confidentielles menées sur eux depuis les années 1950. Des recherches discrètes, mais qui ne constituent pas pour autant un secret d’État. Nos travaux au sein de la commission Sigma 2 nous ont amenés à découvrir des documents faisant l’objet d’un niveau de classification assez banal (diffusion restreinte, premier degré au-dessus du non-classifié), comme des directives ministérielles concernant les Moc, mais aussi des rapports d’observation de l’armée de l’air, tels que ceux figurant dans les archives actuelles du Geipan.

 

Pourquoi le ministre Galley a-t-il fait ces révélations ? La question reste ouverte. Le sujet commençait-il à transpirer ? Le journaliste Jean-Claude Bourret menait en effet à l’époque différents reportages sur cette thématique. Mais peut-être y a-t-il eu des motivations plus profondes.

 

Il se trouve qu’un signalement d’ovni avait été fait auparavant par deux gendarmes stagiaires qui auraient observé une soucoupe volante au-dessus du porte-avions Foch ou Clemenceau, le 7 février 1974, dans la baie de Douarnenez, à quelques encablures de la base de sous-marins nucléaires de l’île Longue. Leur témoignage figure dans Le Télégramme de Brest du 8 février 1974.

 

Toutes les interprétations sur ce choix politique sont possibles. Mais quelles qu’en soient les raisons, la France, en la personne de l’un de ses plus hauts représentants politiques, a adopté une position très différente de celle des États-Unis : au lieu de nier qu’il y a des ovnis, un ministre reconnaît non seulement leur existence, mais aussi notre incapacité à les expliquer.

 

En réalité, des deux côtés de l’Atlantique, l’armée et les services de renseignement ont toujours gardé un œil sur ces apparitions régulières. Les années 1970 voient néanmoins s’opérer un certain basculement : les ovnis ne sont plus étudiés officiellement par les militaires, mais par une multitude de groupements d’ufologues amateurs, qui ont pris le relais. La France, à elle seule, en compte alors plus de deux cents, dont le plus connu est Lumières dans la nuit (LDLN), construit depuis 1958 autour de la revue du même nom. Au début des années 1970, cette revue est alors la revue ufologique française la plus diffusée.

 

L’armée française n’abandonne cependant jamais vraiment le sujet. L’IHEDN, en particulier, s’en empare dans la deuxième moitié des années 1970, et publie un rapport qui sera rendu public en juin 1977. Le comité qui l’a rédigé fait cinq propositions. Il recommande d’abord que les informations sur les ovnis soient bien diffusées au public, en prenant soin de les ramener à leurs justes proportions pour éviter les psychoses.

 

Il souligne ensuite l’importance de financer des recherches scientifiques sur ces phénomènes inexpliqués, car « les retombées scientifiques et techniques des recherches faites à propos des ovnis […] [pourraient] s’avérer importantes ». Il préconise de créer un organisme similaire au sein des armées, indépendant de la recherche civile. Il lui paraît utile que les groupements ufologiques soient surveillés afin d’éviter qu’ils soient utilisés comme paravent par des services de renseignement étrangers pour mener des missions d’espionnage sur le territoire français. Il demande enfin à ce que les procédures et les moyens de renseignements et d’enquêtes soient améliorés, de mettre en place des équipes capables de réagir et d’enquêter plus rapidement sur le terrain dès qu’un cas est relevé. Il y a nécessité, selon eux, d’organiser à l’échelle nationale la recherche et la collecte de données sur les ovnis.

 

En parallèle, le Cnes, à l’initiative de Claude Poher, crée un premier fichier rassemblant tous les cas connus de phénomènes aériens insolites. Ce fichier permet d’éviter de confondre un ovni avec une rentrée de satellites ou des phénomènes naturels connus. Il permet à Claude Poher d’établir des statistiques et de montrer que les observations d’ovnis se distribuent sur un peu toute la planète, comme nous l’avons vu précédemment.

 

Ce travail, après qu’une avalanche de témoignages eut déclenché une vive émotion dans l’opinion publique, débouche en 1977 sur la création d’un premier organisme public français pour les étudier : le Groupe d’études des phénomènes aérospatiaux non identifiés (Gepan), que le nom semble inscrire dans le sillage de l’ancien Gepa. Il ne s’agit plus cependant d’étudier des « ovnis », qui évoquent trop la tôle et les boulons, en un mot l’extraterrestre, mais les Pan, ou phénomènes aérospatiaux non identifiés, qui laissent davantage de place aux phénomènes naturels et sonnent un peu plus scientifiques. Claude Poher en est fort logiquement le premier directeur.

 

Dès lors, les institutions militaires comme la gendarmerie nationale, qui participe depuis toujours aux enquêtes de terrain sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés, mais aussi l’armée de l’air établissent des accords avec le Cnes et le Gepan. Les archives et les rapports d’enquête de la gendarmerie leur seront transmis. L’armée de l’air communiquera également ses informations sur requête du Gepan. Un accord similaire existe toujours aujourd’hui entre le Cnes et le CDAOA, le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes.

 

Cette approche « à la française » perdure depuis cinquante ans, une position dans laquelle on ne peut prétendre que la France mène des travaux vraiment approfondis sur les Pan, du point de vue de la Défense, mais où le Gepan et ses successeurs jouent néanmoins un rôle d’enquête et d’information qui leur a été prescrit par le politique, en bénéficiant du concours d’organismes de la défense. C’est pourquoi la commission Sigma 2 que je préside a consolidé ses liens avec le Cnes, qui fait partie des organismes membres de la 3AF, pour lui apporter certaines expertises. Et je peux témoigner que les débats entre experts y sont neutres, rationnels et libres. Cela n’interdit pas, évidemment, que certains travaux aient pu être menés par les militaires avec discrétion, surtout lorsqu’un ovni a pu être signalé et confondu, par exemple, avec un engin furtif de reconnaissance. Il paraît alors logique que l’armée filtre les informations communiquées, conservant les informations confidentielles relevant de la Défense.

 

Moc, ovni ou Pan, peu importe le nom qu’on leur donne, ces phénomènes finissent toutefois par susciter, au début des années 1980, même chez les passionnés, un certain scepticisme. Les ufologues les plus chevronnés échouent à identifier ce que les témoins racontent avoir vu. Beaucoup commencent à douter. Les médias, après s’être emballés, deviennent beaucoup plus critiques, d’autant que des canulars ont semé un sérieux doute. Quel crédit accorder aux témoignages ? Les sceptiques critiquent l’amateurisme dont peuvent faire preuve beaucoup d’ufologues, certes de bonne volonté, mais trop vite convaincus de « tenir une piste ». Tout cela manque souvent d’un minimum de rigueur scientifique. Certains ressentent la nécessité de faire progresser la recherche ufologique, essentiellement axée sur des témoignages. Ils remettent en cause les procédures, demandent plus de méthode et de sérieux. L’hypothèse extraterrestre cède du terrain face aux explications sociopsychologiques : la plupart des observations seraient des méprises causées par des états de conscience altérée ou des phénomènes naturels non reconnus comme tels. Beaucoup d’associations ufologiques disparaissent dans les années 1980. Quant au Gepan, il est coincé entre le marteau et l’enclume. Pris en tenaille entre les sceptiques – dont des responsables du Cnes –, qui lui reprochent son manque de rigueur et de mener des recherches inutiles, et de nombreux ufologues amateurs qui ont la sensation que cette structure n’a au contraire été créée que pour discréditer la réalité physique des ovnis. En 1988, attaqué de toutes parts, le Gepan devient le Sepra (Service d’expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques), aux moyens et ambitions plus limités.

 

Dans l’ombre, les gendarmes français continuent malgré tout à récolter les témoignages. Depuis 1977, ils ont reçu des consignes sur la conduite à tenir sur le terrain. Dans le mémento du gendarme, sous le numéro d’ordre 251/12122, on peut lire que ce dernier doit recueillir le témoignage avec toutes les précisions d’heure, de durée, d’astronomie, de météorologie, etc., qui s’y rapportent. Si des traces sont présentes, il doit les préserver, les encercler pour qu’elles ne soient pas piétinées par les curieux. Il doit ensuite alerter par téléphone la Direction de la gendarmerie et de la justice militaire, qui transmettra au Gepan. Si le phénomène est encore présent, le gendarme doit en prendre des photographies, en se servant de filtres de diffraction qui décomposent la lumière émise par un ovni pour en déduire certaines particularités physiques, et dont les gendarmes sont équipés.

 

De 1951 et 2007, la gendarmerie a ainsi rédigé 2 592 procès-verbaux concernant des observations non identifiées, correspondant à 5 895 témoignages.

 

Ces rapports ont été analysés par le Gepan, puis le Sepra, pour identifier dans un premier temps des phénomènes connus. Le profil du ou des témoins, les témoignages, l’environnement physique et psychosociologique sont auscultés, pour aboutir à un classement en quatre catégories. La catégorie A correspond aux phénomènes parfaitement identifiés. La catégorie B, à des phénomènes vraisemblablement identifiés, mais pour lesquels il manque des éléments probants. La catégorie C regroupe les cas non identifiables, faute de données fiables. La dernière catégorie regroupe les cas non identifiés malgré un nombre suffisant de données jugées fiables. Cette catégorie D, dans laquelle se rangent 4 à 5 % du total des cas enregistrés, correspond donc aux véritables ovnis, même si on ne peut exclure que certains cas d’ovnis puissent être classés dans d’autres catégories, C par exemple.

 

Après une période de relatif retrait des autorités, la création du Cometa redonne une nouvelle dynamique. Créé à l’initiative du général Denis Letty, avec différents experts de l’IHEDN, ce comité publie en 1999 un rapport non officiel sur les ovnis, qu’il remet cependant en main propre au Premier ministre Lionel Jospin. Épais de cent seize pages dans sa version initiale, le rapport Cometa développe dans une première partie une série de cas emblématiques et toujours inexpliqués, en France comme dans le monde, ainsi que d’autres qui ont pu être élucidés. Une deuxième partie brosse un tableau de la recherche sur les ovnis et des structures mises en place dans différents pays pour les étudier, ainsi que les résultats obtenus. Le rapport se permet d’émettre quelques hypothèses sur ces ovnis. Loin d’être évacuée, celle d’une origine extraterrestre y est au contraire prise très au sérieux, tout comme celle d’une possible dissimulation par l’administration américaine d’éléments, voire d’artefacts, dont elle disposerait. Une troisième et dernière partie est consacrée aux implications technologiques, politiques, religieuses, médiatiques et sécuritaires de ces ovnis, en particulier si la preuve était apportée qu’ils ont bien une origine extraterrestre. Ce rapport appelle à augmenter les moyens mis à disposition pour étudier ces phénomènes et organiser les échanges d’information. Il invite enfin à faire pression sur le gouvernement américain pour qu’il mette fin à sa politique du secret.

 

Nous savons en effet aujourd’hui, notamment grâce aux documents que la CIA publie dans le cadre des demandes FOIA, qu’une veille active, a minima, n’a jamais cessé aux États-Unis sur les ovnis. Et ce, malgré l’arrêt de toute recherche officielle après la publication du rapport Condon. Des structures et des programmes ont bien été créés, comme le projet Moon Dust, dont j’ai retrouvé les traces de publication rassemblant des copies de télégrammes diplomatiques. Ces télégrammes indiquent très clairement que les ambassades américaines ont réalisé une veille quasi planétaire sur tout phénomène de rentrée atmosphérique, ce qui est tout à fait compréhensible, surtout dans un contexte de guerre froide, mais également sur toute observation d’ovni. Le destin a voulu que j’entre en contact avec un écrivain américain, qui a eu des fonctions dans différentes agences américaines, qui a lui-même écrit des livres sur les ovnis, et dont on retrouve le nom sur les télégrammes diplomatiques en question.

 

Cette ambivalence américaine, si elle peut se comprendre compte tenu de l’extrême sensibilité du sujet, a néanmoins contribué à créer une atmosphère de suspicion qui n’aide pas aujourd’hui à démêler le faux du vrai. C’est la fameuse recette du mille-feuille, que j’évoquais précédemment, qui consiste à glisser une feuille de vrai sur une feuille d’intox, et à recommencer jusqu’à ce que personne ne soit en mesure, y compris en interne, de distinguer quoi que ce soit. Quoi que le Pentagone et les services de renseignements puissent dire, ils sont aujourd’hui soupçonnés d’en savoir bien plus qu’ils n’en révèlent, en vertu des règlementations de protection du secret en vigueur, que le Congrès tente de lever, en promettant une amnistie pour ceux qui témoigneront sous serment. Tout comme il est probable qu’ils en sachent moins, en vérité, que ce qu’on leur prête.Nous verrons…

 

Le rapport Cometa aura peu d’influence sur la politique américaine – le contraire eût été surprenant – tout en inspirant des journalistes comme Leslie Kean pour mettre en exergue l’exemple du Geipan… Il en aura en revanche bien davantage sur le terrain hexagonal, puisque le Sepra sera remplacé, dès 2004-2005, par une structure disposant d’un peu plus de moyens : le Geipan. Retour au Gepan ? Pas tout à fait, car le I d’« information » s’est intercalé dans l’acronyme, et il a son importance. Aux missions qui étaient celles du Gepan s’est ajoutée celle d’informer le public sur ses actions, grâce à un site Internet qui référence les différents cas portés à sa connaissance et les enquêtes menées. Le Geipan met en ligne, et à disposition de tous, tous les rapports en sa possession, démontrant l’esprit d’ouverture que recommandait le Cometa.

 

Car entre-temps, le développement d’Internet a profondément transformé l’activité ufologique. Pour le meilleur comme pour le pire. Les recherches qui s’effectuaient auparavant essentiellement sur le terrain par le recueil patient de témoignages, la recherche de traces matérielles cèdent la place à une activité plus immatérielle, virtuelle, avec tous les pièges qu’Internet introduit : difficultés d’avoir accès aux sources et d’en vérifier l’authenticité, canulars de toutes sortes, vidéos bidon rapidement partagées par des milliers de personnes, recherche du sensationnel et de l’émotion, profusion de contenus de faible qualité produits par des ufologues parfois de bonne volonté mais peu expérimentés. Ne jetons pas pour autant le bébé avec l’eau du bain : grâce à Internet, des réseaux se structurent aussi plus aisément et l’information circule à l’échelle du globe entre experts et ufologues chevronnés. Les « opérations suricate », qui consistent à s’appuyer sur tout un tissu d’ufologues indépendants pour surveiller collectivement le ciel, le temps d’une nuit, sont un exemple de ce qu’Internet permet aujourd’hui d’organiser. Elles regroupent plusieurs centaines d’observateurs, répartis en France et dans le monde entier, plusieurs fois par an. Peut-être identifieront-elles un jour des éléments décisifs…

 

Quel bilan peut-on faire aujourd’hui de ces décennies d’ambivalence, durant lesquelles les gouvernements n’ont cessé d’étudier des phénomènes qui, officiellement, n’existaient pas ? Une fois compilées les sources américaines, soviétiques, françaises et d’ailleurs, force est de constater que ce bilan est mitigé. Beaucoup d’emballements, beaucoup de secrets, des cas troublants, des témoignages qui interpellent, mais aussi beaucoup de données encore sous cloche. De nombreux travaux américains sont à l’évidence toujours classifiés. Sans se perdre dans des théories conspirationnistes, il est évident que le programme Aatip américain qui vient d’être révélé n’est actuellement que la partie émergée de l’iceberg. D’autres recherches plus confidentielles sont forcément faites, comme cela a toujours été le cas depuis la Seconde Guerre mondiale. Quels résultats ont-elles donnés ? Pour l’instant nous n’en savons rien. Mais les déclarations récentes du patron de l’Aaro, des experts de la Nasa ou de quelques lanceurs d’alerte comme David Grusch laissent entrevoir la possibilité de nouvelles révélations à venir.

 

* * *

 

[2](OVNIS_Luc_Dini-8_split_000.xhtml#footnote-001-backlink). Roman de science-fiction de H.G. Wells publié en 1898. Une des premières œuvres d’imagination dont le sujet est l’humanité confrontée à une race extraterrestre hostile.

 

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Une anguille sulfureuse pour la science

 

Et les scientifiques dans tout ça ? Que pensent des ovnis les physiciens, astronomes et autres chercheurs qui, au sein de leurs laboratoires, percent des énigmes tout aussi retorses comme l’existence des trous noirs, les déformations de l’espace-temps ou, en physique quantique, la présence d’une même particule en plusieurs lieux à la fois ? Habitués à manipuler les concepts les plus ébouriffants, à concevoir des objets qui défient chaque jour le sens commun, ils paraissent étonnamment timides dès qu’il s’agit de phénomènes aérospatiaux non identifiés. Et encore plus frileux pour leur attribuer une quelconque origine artificielle.

 

Le sujet les embarrasse depuis longtemps. Alors que la logique même impose qu’ils s’y intéressent, comme l’illustre le fameux paradoxe de Fermi, dont l’origine remonte en 1950.

 

Cette année-là, déjeunant avec des collègues à la cafétéria du Laboratoire national de Los Alamos, aux États-Unis, Enrico Fermi, prix Nobel de physique, débat sur la possibilité que des êtres extraterrestres existent et puissent venir nous rendre visite. L’hypothèse, insiste-t-il, n’a rien de farfelu. Après tout, le soleil est une étoile plutôt jeune dans notre galaxie. Il en existe des myriades de plus anciennes. Beaucoup ont probablement des planètes en orbite, même si à l’époque personne n’en a encore la preuve. Et sur une partie de ces planètes, il est raisonnable de penser que la vie est sans doute apparue. Il n’y a pas de raison non plus que cette vie n’ait pas pu évoluer, parfois, vers des formes intelligentes, dont certaines ont fini sans nul doute par constituer des civilisations avancées qui ont dû laisser des traces visibles, ne serait-ce que sous forme d’ondes radio, comme le font tous nos appareils électroniques. Des représentants de ces lointaines civilisations auraient donc dû fort logiquement s’être déjà présentés à nous, comme les Occidentaux l’ont fait en débarquant aux Amériques. Or, nous ne les voyons pas. « Où sont-ils ? » interroge Fermi. Le déroulé exact de la discussion suscite encore des querelles d’historiens. Peu importe, la question est restée célèbre, donnant naissance parmi les scientifiques à ce qu’il est convenu désormais d’appeler le paradoxe de Fermi : si l’on admet que d’autres formes d’intelligence ont pu se développer à de multiples reprises ailleurs que sur Terre, pourquoi n’en voyons-nous aucune ?

 

De nombreuses hypothèses ont été avancées pour résoudre cette contradiction. Parmi elles, celle du « zoo galactique », publiée dans les années 1970, stipule que les extraterrestres gardent volontairement leurs distances avec nous pour nous laisser nous développer librement, sans nous influencer. Nous serions simplement observés de loin, comme peuvent l’être des animaux dans un zoo. Mais il est tout aussi possible qu’ils n’aient pas cherché à entrer en contact avec nous parce qu’ils ne nous trouvent pas dignes d’un quelconque intérêt. Après tout, de nombreuses fourmilières dans la jungle n’ont jamais croisé la moindre présence d’un être humain. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe aucune civilisation humaine sur Terre… La galaxie est vaste, et nous sommes bien loin du centre ! Nous situation ressemble donc peut-être à celle de ces fourmis dans la jungle. À moins que les civilisations extraterrestres ne veuillent pas être vues parce qu’elles se méfient et ne souhaitent pas attirer l’attention sur elles. Elles appliqueraient ce vieil adage selon lequel pour vivre heureux il vaut mieux vivre caché, et s’efforceraient ainsi de ne pas devenir une proie pour d’autres civilisations prédatrices. Si cette théorie dite de la « forêt sombre » est avérée, nous ferions sans doute mieux de rester nous aussi plutôt discrets… D’autres postulent que l’espèce humaine est apparue trop tôt, et qu’il faudra encore du temps pour que de nouvelles civilisations se développent dans la galaxie. Ou au contraire trop tard, les autres civilisations s’étant déjà détruites, que ce soit par elles-mêmes ou dans des guerres entre civilisations différentes. Des scientifiques ont enfin avancé l’idée que ces civilisations extraterrestres sont peut-être toutes devenues de vastes intelligences artificielles repliées dans des univers virtuels jugés plus intéressants que le monde matériel. Bref, l’imagination ne manque pas pour inventer mille raisons de n’avoir eu aucun véritable contact. Inutile de préciser qu’aucune de ces hypothèses n’a encore reçu le plus petit début de preuve. Le paradoxe de Fermi reste donc entier.

 

Au moment où il est énoncé, en 1950, cela fait pourtant déjà trois ans que des « soucoupes volantes » sont aperçues par vagues dans le ciel américain, comme nous l’avons vu précédemment. Et l’hypothèse commence à circuler qu’il puisse justement s’agir d’engins extraterrestres. N’est-ce pas là le fameux contact attendu ? Dans les milieux scientifiques, ces histoires de soucoupes laissent sceptiques. Les astronomes n’ont rien vu dans leurs instruments qui puisse ressembler à un vaisseau spatial. Une poignée notera tout au plus quelques « anomalies » dans les traces observées, comme Jacques Vallée dans les années 1960. Pour les autres, tout cela reste du registre des croyances populaires. Pourquoi ? Le scientifique serait-il par définition forcément hostile à l’hypothèse extraterrestre ? L’Histoire montre que non. Cette méfiance presque viscérale vis-à-vis de l’extraterrestre est en fait très récente. Car l’idée qu’il y ait des mondes habités ailleurs dans l’Univers n’avait jusqu’au xxe siècle rien de saugrenu pour la science. Jusqu’à la fin du xixe siècle, les astronomes prenaient au contraire très au sérieux cette hypothèse. Ils imaginent alors Mars couverte de végétation. Et des astronomes croient y voir de mystérieux canaux qui lézardent sa surface. Giovanni Schiaparelli prétend qu’ils ont été construits par une glorieuse civilisation. Les Martiens sont donc bien, au départ, des êtres imaginés par les scientifiques et non par des auteurs de science-fiction. Mais à mesure que les observations s’affinent, les espoirs d’une possible rencontre vacillent. Les canaux se révèlent n’être que des grossières illusions d’optique. Mars n’a pas d’eau liquide visible sur sa surface. Les sondes Mariner puis Viking, qui survoleront la planète rouge dans les années 1960 et 1970, ne montreront qu’un paysage complètement désolé, sans l’ombre de la moindre végétation. Même si certains scientifiques n’écartent pas définitivement l’existence passée, ou très enfouie, de formes primitives de vie, les « petits hommes verts » tombent très vite en disgrâce. Tout comme l’idée plus générale que d’autres êtres intelligents existent ailleurs dans l’Univers. Le coup de grâce est porté par la parution en 1969 du rapport de l’universitaire Edward Condon, dont la conclusion est sans appel : les ovnis ne présentent aucun intérêt pour la science. Rien, peut-on y lire, n’a émergé de l’étude des ovnis dans les vingt et une dernières années qui puisse ajouter quoi que ce soit au savoir scientifique. Et des études plus poussées des ovnis ne peuvent probablement pas être justifiées par l’espoir que la science puisse en espérer des avancées. En clair, tout scientifique qui s’intéresse au sujet perd son temps, et donc l’argent du contribuable. Ces conclusions vont sceller toute velléité de recherche sur ce thème durant des décennies.

 

Mais est-ce vraiment la seule raison ? Interrogée par un journaliste sur le désintérêt des scientifiques pour ces anomalies célestes, la philosophe Isabelle Stengers livre sur la chaîne de télévision Arte, le 17 mars 1996, une explication plus subtile. Les scientifiques, rappelle-t-elle, aiment bien avoir l’initiative des questions. Ils aiment produire eux-mêmes les questions auxquelles la science va pouvoir répondre. Ce sont eux qui décident quel bout du réel ils vont étudier, pourquoi, et comment ils vont le faire parler. Lorsqu’un phénomène se produit en dehors de toute initiative de leur part, n’importe où, n’importe comment, devant n’importe qui, ils n’aiment pas ça. Pourquoi ? Parce qu’a priori ils se retrouvent alors dans la même position que n’importe qui. Ils n’ont pas d’approche qui les spécifierait. Il n’y a plus d’un côté le scientifique qui domine le savoir, qui a une méthode, qui sait de quoi il parle, et de l’autre le profane sans légitimité ni expérience. Face aux ovnis, nous sommes tous ramenés peu ou prou au même niveau, à la même incompréhension fondamentale de ce qui est observé. L’ovni a tout pour rebuter le scientifique : il surgit là où on ne l’attend pas, et il n’est perçu que par quelques témoins, que le scientifique ne peut pas choisir à l’avance selon des critères standardisés. Les mesures sont trop peu nombreuses et non reproductibles, ni en laboratoire ni sur les lieux où les ovnis apparaissent. Chaque témoin garde en outre de l’événement sa propre expérience personnelle. Et il le décrit dans son propre langage et non celui, mieux calibré, de la science. Que peut faire un scientifique, même de bonne volonté, face à quelqu’un qui explique avoir vu quelque chose ressemblant à un cône de glace lumineux ou à une casserole volante ? À quel savoir scientifiquement construit va-t-il pouvoir se raccrocher ? Malgré toute son expertise dans son domaine, il ne peut en dire davantage que n’importe quel autre humain. Sans données supplémentaires et calibrées, il ne sait pas plus que les autres ce qui a été vu.

 

Résultat ? La philosophe observe que les scientifiques tendent à disqualifier naturellement le phénomène, à considérer les témoins comme peu fiables et à considérer que tout cela relève de la croyance et non de la science. Alors que certains de ces phénomènes posent objectivement un certain nombre de problèmes et interpellent la science, les scientifiques refusent d’en faire un sujet légitime d’étude. Ou plutôt, ils prétendent que le sujet ne peut être véritablement étudié que par la psychologie et la sociologie, pour tenter de comprendre pourquoi tant de gens peuvent croire à de telles balivernes. En clair, pour reprendre le vieil adage, quand le témoin montre la Lune, le scientifique s’acharne à n’étudier que le doigt… car il ne reste en fait objectivement que le doigt, et le témoin, sinon éventuellement, dans certains cas, quelques traces ou reflets fugitifs de la Lune…

 

Pourtant, on dispose aussi, parfois, d’enregistrements radar, de photographies, de vidéos infrarouges, etc. Mais ces données peinent à avoir le statut de preuves, en tout cas de preuves scientifiques, car elles sont trop peu quantitatives et manquent d’explications détaillées sur les conditions d’observation. Publier sur les ovnis, dans des revues scientifiques à comité de lecture par des pairs, est extrêmement difficile, surtout si les conclusions proposées s’écartent d’une origine naturelle ou d’une méprise du témoin qui aurait « mal vu », mal interprété. La peur est grande de se ridiculiser dans des études qui ne font tout de même pas très sérieux. Comme personne ne publie, le sujet devient tabou, et comme le sujet devient tabou, personne ne prend le risque de publier. Le cercle vicieux devient alors difficile à enrayer. Pierre Guérin, un grand astrophysicien qui avait découvert le quatrième anneau de Saturne, participait aux réunions du Gepa, dans les années 1960, sous un pseudonyme pour ne pas mettre sa carrière en danger.

 

Autre difficulté : l’ufologie ne dépend pas d’une discipline scientifique en particulier. Ce n’est ni de la physique, ni de la biologie, ni de la psychologie, ni une science sociale. C’est plus, au fond, un courant de pensée, bien que l’étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés relève, elle, d’un peu toutes ces sciences à la fois, chacune pouvant apporter un petit élément de réponse, une pièce du puzzle. Il n’y a donc pas de crédits qui lui soient spécifiquement alloués. Or sans argent, dans la recherche comme ailleurs, rien n’avance. Ou si peu…

 

Un dernier problème est celui de la confiance dans ses pairs, qui est à la base de toute recherche scientifique. Les scientifiques ont confiance dans les résultats de leurs collègues, parce qu’ils savent qu’ils utilisent les mêmes méthodes qu’eux et que ces résultats sont reproductibles : il suffit de refaire l’expérience à l’identique, selon le protocole décrit, pour vérifier qu’on retrouve bien le même résultat. Sauf que rien n’est reproductible pour un ovni : celui qui a été aperçu telle année à tel endroit n’est pas le même que tel autre observé à un autre moment à tel autre endroit. Ce n’est pas la même personne qui en fait le témoignage, elle ne décrira pas les mêmes éléments, et rien ne garantit qu’elle ait suivi une quelconque méthode. Les faits allégués ne sont pas contrôlables au sens où la science l’entend. Disons-le aussi clairement : le manque de rigueur de certains ufologues n’a pas vraiment contribué à réduire ce fossé, bien que les positions officielles qui tendent à minimiser les phénomènes, voire dans certains cas à ridiculiser les témoins, n’aient pas plus convaincu. Les théories les plus farfelues qui circulent n’aident pas non plus à donner aux ovnis le vernis de sérieux qui permettrait aux scientifiques de s’y aventurer sans risquer leur carrière. Résultat, les scientifiques professionnels se désintéressent du sujet, qui est dès lors essentiellement investi par des amateurs et autres fans de parasciences, auxquels les scientifiques ont ensuite beau jeu de reprocher leur manque de méthode.

 

Après la publication du rapport Condon, la question des ovnis, pour les scientifiques, paraît de toute façon officiellement entendue. Toute recherche académique est stoppée, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. À tel point qu’en 1975, le bioastronome Michael Hart propose dans le Journal of The Royal Astronomical Society une réponse simple au paradoxe de Fermi : si nous ne voyons pas d’extraterrestres, c’est parce qu’ils n’existent pas !

 

Fin du mystère ? En fait, non. Car c’est là le grand paradoxe. Si les scientifiques ne veulent pas – au moins officiellement – reconnaître la présence d’ovnis sur Terre, ils sont beaucoup plus nombreux à admettre qu’il puisse pourtant y avoir, ailleurs dans la galaxie, d’autres espèces vivantes, conscientes, voire d’autres civilisations extraterrestres. Des scientifiques regroupés pour la plupart dans une discipline bien particulière : la radioastronomie, qui s’est fortement développée après la Seconde Guerre mondiale à partir des travaux réalisés dans la conception des radars.

 

En 1959, les physiciens Morrison et Cocconi, de l’université américaine Cornell, montrent dans un court article que des civilisations technologiquement avancées pourraient communiquer à travers l’espace au moyen de signaux électromagnétiques judicieusement choisis : essentiellement les ondes radio, qui se prêtent bien à une transmission longue distance. Et plus particulièrement la fréquence qui correspond à une raie du spectre de l’atome d’hydrogène : 1 420 MHz, soit une longueur d’onde de 21 cm. L’hydrogène étant l’élément le plus abondant dans l’Univers, on peut en effet supposer que la plupart des civilisations possèdent des instruments pour détecter les ondes radio qu’il émet. Arrivé aux mêmes conclusions, l’astronome Frank Drake démarre concrètement, en avril 1960, à l’observatoire de radioastronomie de Green Bank, en Virginie (États-Unis), la recherche de tels signaux, à proximité de deux étoiles proches : Tau Ceti et Epsilon Eridani. C’est le projet Ozma, dont les premières écoutes font malheureusement chou blanc. En novembre 1961, il organise dans ce même observatoire un séminaire de trois jours, qui rassemble une dizaine de scientifiques, dont Morrison lui-même et le planétologue Carl Sagan, ainsi que des chimistes et des biologistes. Drake écrit au tableau une équation qui n’a pas la prétention d’être révolutionnaire, juste une formule commode pour guider la discussion. Mais elle frappe les esprits, car elle évalue combien de civilisations extraterrestres sont susceptibles d’entrer en contact avec nous. Drake a juste listé les conditions qui, partant d’une nouvelle étoile, aboutissent à l’émergence d’une civilisation capable de communiquer. La formule est simple et élégante : le nombre de civilisations que nous pouvons percevoir dans l’espace est le produit du nombre d’étoiles qui se forment chaque année dans la Voie lactée, de la fraction d’étoiles entourées d’un système solaire, du nombre moyen de planètes habitables dans un système solaire, de la proportion de planètes habitables sur lesquelles la vie se développe effectivement, de la probabilité que cette vie évolue vers une forme élevée d’intelligence, de la proportion d’espèces intelligentes ou de civilisations susceptibles d’envoyer des signaux dans l’espace, et du nombre d’années durant lesquelles cette civilisation galactique émet de tels signaux.

 

Les incertitudes sur chaque terme sont alors vertigineuses. Et elles le sont d’ailleurs toujours au-delà des deux premiers termes. Mais Morrison veut faire de cette recherche d’aliens un véritable programme scientifique. Le projet Ceti (Communication with Extraterrestrial Intelligence) va naître, traquant l’hypothétique rayonnement radio artificiel dégagé par de lointains extraterrestres dans la galaxie. Un programme que la Nasa rebaptisera Seti au milieu des années 1970.

 

Plusieurs messages sont envoyés en retour dans l’espace, soit par des radiotélescopes comme celui d’Arecibo, qui émet le 16 novembre 1974 un message à la fréquence de 2 380 MHz vers l’amas d’étoiles M13, situé à 25 100 années-lumière de nous ; soit sous la forme de plaques ou de disques métalliques embarqués dans des sondes spatiales, telles les sondes Pionneer 10 et 11, lancées en 1972 et 1973, puis Voyager 1 et 2, en 1977. Ils contiennent des indications sur le Système solaire, sur la Terre, l’humanité et la vie. Et sur le Voyager Golden Record, embarqué sur les deux sondes Voyager, également des sons et des images.

 

Les scientifiques sont là dans un domaine qu’ils maîtrisent mieux : les sondes spatiales, ou la radioastronomie. Mais Seti n’est guère mieux considéré que l’ufologie. Dans les colloques, il est le vilain petit canard, celui qu’on tolère, mais sans plus. Pour obtenir du temps d’observation sur les télescopes, ses membres jouent souvent les passagers clandestins, accolant leurs programmes à d’autres observations plus traditionnelles. D’autant qu’il s’agit de chercher une aiguille dans une meule de foin, et qu’il faut donc des temps d’observation très longs pour espérer détecter quelque chose.

 

Le 15 août 1977, un signal de 72 secondes, de forte puissance, est capté sur la fréquence de 1 420 MHz par le radiotélescope Big Ear (« grande oreille ») de l’université de l’Ohio, aux États-Unis. L’observateur en poste, Jerry Ehman, l’entoure sur la liste de chiffres qui sort de l’imprimante et inscrit « Wow ! » dans la marge. Cette exclamation spontanée deviendra le nom « officiel » de ce signal, qui ne s’est jamais répété et n’a reçu, à ce jour, aucune explication.

 

En 1981, le Congrès américain décide de couper le financement public de Seti. L’année suivante, l’Union astronomique internationale met cependant en place la commission 51, Bioastronomy : Search for extraterrestrial life, dont l’un des objectifs est de chercher des transmissions radio d’origine extraterrestre. Et en 1984, des scientifiques de la Nasa créent le Seti Institute, un organisme indépendant à but non lucratif, pour continuer les recherches indépendamment du Congrès. Mais les progrès technologiques ont beau démultiplier l’efficacité du balayage céleste en additionnant les télescopes, les canaux d’observation et les capacités de calculs, l’espace reste désespérément muet. Et le nombre des astronomes prêts à admettre officiellement la présence d’une vie extraterrestre ailleurs dans la galaxie, et surtout à mobiliser des moyens pour l’étudier, reste pendant longtemps assez réduit.

 

Un événement majeur va cependant tout changer : la découverte confirmée, en 1995, d’une première planète en orbite autour d’un autre soleil que le nôtre, 51 Pegasi, une étoile double située à 50,5 années-lumière dans la constellation boréale de Pégase. Il est donc prouvé, depuis, qu’il y a bien d’autres systèmes solaires dans la galaxie. Et depuis, le nombre d’exoplanètes détectées grossit exponentiellement d’année en année, jusqu’à conduire aujourd’hui à cette évidence : il en existe manifestement des milliards, dont des myriades susceptibles d’offrir des conditions favorables à la vie. Il est donc possible que l’apparition de la vie, loin d’être un miracle confiné à la planète Terre, soit un événement banal dans la Voie lactée. Les agences spatiales mobilisent alors des moyens colossaux pour la détecter, à travers des missions d’envergure comme Corot, Kepler, ExoMars, Mars Sample Return, etc. Certains de ces programmes internationaux identifient un nombre toujours croissant d’exoplanètes susceptibles d’accueillir la vie, d’autres analysent leur atmosphère pour détecter des traces chimiques de vie, pendant que d’autres, enfin, visent à recueillir des échantillons de sol martien pour y rechercher des traces bactériennes. Pour autant, ne nous emballons pas : il est davantage question, pour tous ces programmes, de détecter l’hypothétique présence de micro-organismes que de civilisations galactiques.

 

Il n’empêche… Chercher la vie dans l’Univers paraissait, jusqu’aux années 1990, complètement fantaisiste, un doux rêve de chercheur sur fond de croyance en les petits hommes verts. Il y avait dans cette quête comme un parfum de Star Trek et autres sagas de science-fiction. Aujourd’hui, elle mobilise les plus gros instruments astronomiques, comme le James Webb Space Telescope (JWST), qui scrute dans l’infrarouge l’espace profond. On cherche activement la vie dans les confins de la galaxie comme dans notre proche banlieue, que ce soit sur Mars ou dans les lunes de Jupiter et de Saturne. Et cela n’étonne plus personne. Pourquoi ? Parce que des instruments concrets apportent désormais des réponses concrètes et précises à des questions concrètes et précises que les scientifiques se posent : combien de planètes se situent dans une zone habitable de leur étoile ? De quoi est constituée leur atmosphère ? Cette atmosphère est-elle compatible avec le développement de la vie telle qu’on la connaît ? La science progresse alors comme elle en a l’habitude : pas à pas, question résolue par question résolue, avec des mesures bien contrôlées sur lesquelles tout le monde peut se mettre d’accord.

 

Les budgets ont explosé, l’appareillage aussi, mais il reste un fossé béant entre les recherches de formes de vies très primitives – l’exobiologie – et les recherches de type Seti, qui doivent encore se contenter de miettes. Seti a cependant aujourd’hui de vraies cibles crédibles à se mettre sous le télescope – toutes les exoplanètes situées dans des zones habitables – au lieu de continuer à chercher au petit bonheur la chance. Or c’était bien l’un des reproches initialement faits à ce programme, de manquer de concret et de chercher au hasard sans vraie boussole. Il reste néanmoins un long chemin avant que Seti soit considéré comme un programme astrophysique totalement légitime, au même titre que l’analyse de l’atmosphère lointaine d’une exoplanète. Des astronomes l’avouent : lorsqu’on cherche à financer un programme, il est prudent aujourd’hui encore de ne pas parler de Seti.

 

Quelques initiatives privées se sont développées, pour pallier l’absence de crédits publics, comme la Breakthrough Initiative, lancée en juillet 2015 par le milliardaire russe Yuri Milner, avec Stephen Hawking (aujourd’hui décédé). Cette fondation sélectionne et soutient des projets qui accélèrent le traitement des données collectées par les différents radiotélescopes pour détecter d’éventuels signaux extraterrestres. En cas de découverte, le comité de la Breakthrough Initiative examinera la conduite à tenir et l’opportunité d’émettre en retour un signal terrestre équivalent. Un sujet qui fait aujourd’hui débat, car signaler notre présence n’est pas forcément judicieux tant que l’on ne connaît pas les intentions de la civilisation découverte. Mais ce débat reste pour l’instant sans objet puisque aucun résultat probant n’a encore été obtenu. En 2017, des astronomes ont également lancé le programme Vasco (Vanishing and Appearing Sources during a Century of Observations), qui consiste à analyser et à comparer, avec l’aide d’amateurs, les images astronomiques anciennes et les nouvelles pour détecter des objets transitoires, des sources lumineuses qui apparaîtraient et disparaîtraient sur de courtes périodes, sans raison apparente, ce qui pourrait trahir une civilisation extraterrestre.

 

Traités avec désinvolture par la communauté scientifique, les membres de Seti tracent cependant à leur tour une frontière étanche entre leur activité, qu’ils estiment à juste titre tout à fait sérieuse, et celle des ufologues avec qui ils prennent grand soin de ne pas être confondus. Beaucoup refusent d’établir tout lien entre la possibilité d’entrer en contact avec des civilisations extraterrestres à des années-lumière de nous, via les ondes radio, et l’hypothèse que ces mêmes extraterrestres puissent d’une façon ou d’une autre venir jusqu’à nous. Quant aux autres exobiologistes, qui recherchent pour l’instant de simples traces de vie rudimentaires dans l’espace, ils préfèrent ne pas tout mélanger : chercher des traces de vie dans l’espace proche ou profond ne veut pas dire que l’on fait l’hypothèse d’une vie avancée, et encore moins d’une civilisation extraterrestre. Cette seconde question ne viendra, si elle doit venir, que lorsque de la vie aura été concrètement observée. Sans donnée concrète à analyser, cela ne servirait à rien – scientifiquement parlant – de spéculer et de faire, si l’on peut dire, des « plans sur la comète ».

 

D’autant qu’admettre la présence de technologie ou de vie intelligente évoluée dans notre environnement proche forcerait les scientifiques à faire un constat gênant : preuve serait apportée que nous sommes très ignorants de notre univers, même le plus proche, et notre propre condition se ramènerait d’une certaine façon à celle des exovies primaires que des êtres bien plus avancés qui nous observeraient avec leurs propres instruments. Une nouvelle révolution copernicienne pas forcément confortable pour l’esprit.

 

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Des faits têtus…

 

Si les cas observés d’ovnis ne s’appuyaient que sur quelques témoignages isolés, des récits d’untel qui aurait entendu dire qu’untel aurait vu que…, je n’y consacrerais pas mes soirées, mes week-ends ni mes vacances. J’ai suffisamment d’activités par ailleurs pour occuper utilement mon temps libre. Soyons néanmoins honnêtes, dans la plupart des cas les dossiers restent minces. Quelques lumières suspectes observées à travers les nuages, une forme étrange qu’un témoin ne s’explique pas, quelques traces au sol, ou au contraire des récits tellement baroques qu’ils sentent le canular à plein nez ou l’imagination un peu trop fertile. Mais au milieu de toute cette gangue, une fois tous ces dossiers passés au tamis de la raison et de l’expertise, il reste tout de même quelques pépites. Des cas qui, quand on les examine à la loupe, quand on prend le temps de les ausculter d’un œil ouvert et critique, restent troublants. On les balaie d’abord d’un revers de la main, en se disant qu’il doit y avoir une explication simple et rationnelle, mais le dossier colle aux doigts. Et quand toutes les explications simples, naturelles tombent les unes après les autres, on se prend à se dire, comme Arthur Conan Doyle, que « lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité ». Reste à savoir ce qui reste…

 

Il est facile de dire d’un amateur du soir, d’un promeneur qui a cru voir des lumières dans la nuit, qu’il a pris une vessie pour une lanterne… thaïe. Un petit groupe isolé de témoins peut aussi avoir eu une hallucination collective, ou avoir construit peu à peu ce que les psychologues appellent un « faux souvenir », une expérience non réellement vécue, mais qui, à force d’être suggérée et racontée à l’identique, finit par s’installer dans la mémoire comme un véritable souvenir. La personne est alors intimement persuadée de l’avoir réellement vécue. Tout cela est connu. Et un certain nombre d’ovnis relèvent très certainement de cette dynamique. Cela devient plus compliqué, en revanche, quand les témoignages proviennent de pilotes de combat, entraînés à garder leur sang-froid, quand tous ont vu et racontent la même chose et quand leurs récits sont dûment consignés dans des rapports écrits juste après l’incident. Cela devient encore plus compliqué quand leurs appareils de détection, radar, caméra thermique et autres instruments de guerre électronique, ont en effet enregistré un signal inhabituel, parfaitement concordant avec leur récit. Ces militaires ont alors bien vu quelque chose. Et ce quelque chose a bien une origine matérielle.

 

J’en ai croisé plusieurs, de ces pilotes, qui m’ont confié très calmement avoir observé, lors d’opérations aériennes, des espèces de drones au comportement très atypique, ne ressemblant en rien aux technologies actuelles les plus avancées.

 

Il est vrai qu’avec les drones en tous genres qui se multiplient aujourd’hui et dont on voit l’utilisation massive dans la guerre en Ukraine, mais aussi les missiles hypersoniques, les constellations de satellites militaires ou civils envoyés dans l’atmosphère et dans l’espace, les essais d’avions furtifs et autres, les phénomènes étranges ont une tendance naturelle à se multiplier dans le ciel. Lorsque l’on voit pour la première fois une ligne pointillée se déplacer la nuit sur la voûte céleste, on pense à un ovni, puis on comprend qu’il s’agit juste d’une traînée de satellites Starlink ou autres, dont les orbites sont bien connues. Ayant moi-même beaucoup travaillé sur les signatures de missiles, je sais reconnaître, quand je vois une mystérieuse spirale dans le ciel, les manœuvres de l’étage terminal d’un engin balistique qui largue ses charges utiles. Cela impressionne le néophyte, mais pas l’expert. Mais quand on me fournit le récit, et surtout les enregistrements radar, d’un objet très lumineux, quasi immobile, qui passe presque instantanément à des vitesses vertigineuses et opère des virages à angle droit, l’expert en aéronautique que je suis ne connaît aucune technologie actuelle, ni même en préparation, capable de réaliser cela. Et quand, en plus, la scène qui m’est décrite a eu lieu il y a plus de soixante ans, le mythe un peu facile d’une nouvelle arme testée en secret par les Américains ou les Soviétiques ne tient pas une minute. Ce qui est impossible aujourd’hui l’était encore plus à cette époque.

 

D’où le trouble qui me saisit quand j’essaie d’analyser par exemple ce qui a bien pu se passer en 1956 dans la région de Lakenheath, en Angleterre, et qui est publié dans les archives déclassifiées de la CIA. Ce cas est sans doute l’un des plus étonnants et significatifs de l’histoire de l’ufologie, et répertorié comme tel par la fameuse commission Condon, qui a clos le dossier ovnis de l’Usaf en 1969.

 

Dans la nuit du 13 au 14 août 1956, à 21 h 30, dans le sud-est de l’Angleterre, la base Otan de Bentwaters enregistre un écho radar de la taille d’un avion, volant à près de 6 500 km/h. L’enregistrement dure 30 secondes, mais la distance parcourue, de 65 à 80 km, indique une vitesse dépassant probablement les 8 000 km/h. Mieux : l’écart de 8 à 10 km entre deux balayages de 2 secondes laisse supposer une vitesse de près de… 15 000 km/h ! Des vitesses très supérieures aux capacités des avions de l’époque, mais trop faibles pour correspondre éventuellement à celles d’une météorite qui serait entrée dans l’atmosphère terrestre. Entre 12 et 15 échos apparaissent alors à une douzaine de kilomètres de Bentwaters, volant cette fois à faible vitesse, précédés d’une formation de 3 échos. Arrivés à 65 km de Bentwaters, les échos fusionnent en un seul écho beaucoup plus gros, qui reste immobile un petit quart d’heure, puis repart, s’arrête à nouveau au bout de 5 minutes, puis repart encore une fois et sort de la zone radar à 21 h 55. Un autre écho est alors enregistré à 22 heures, pendant 16 secondes, avec une vitesse estimée par l’opérateur d’environ 6 500 km/h. Mais la distance parcourue (presque 90 km) suggère plutôt une vitesse de l’ordre de… 25 000 km/h !

 

Rebelote à 22 h 55, avec un nouvel écho se déplaçant à une vitesse comprise entre 3 000 et 6 500 km/h et passant presque au-dessus de la base, pour disparaître des écrans. Bentwaters appelle alors la base de Lakenheath pour confirmation, et mentionne dans son rapport qu’un observateur visuel a pu voir, depuis la tour de contrôle, une lumière brillante qui volait à une vitesse fantastique à un peu plus d’un kilomètre d’altitude (4 000 pieds). Observation confirmée par le pilote d’un C-47 qui volait à cette même altitude, et qui a vu cette lumière passer sous son avion. Le superviseur de Lakenheath donne alors l’ordre à ses contrôleurs de scruter les écrans radar munis du système MTI (Moving Target Indicator) qui élimine les échos parasites dus aux éventuels effets de sol. Des observateurs dans la base constatent de leurs yeux un objet lumineux, puis deux lumières fusionner en une seule. Ces lumières se déplacent à grande vitesse, s’arrêtent puis redémarrent, changent de direction, de façon quasi instantanée. Ce que confirment les échos radar. Un contrôleur enregistre également un écho immobile, qui accélère d’un coup pour atteindre instantanément, sans aucune inertie, une vitesse de plus de 600 km/h.

 

Le superviseur alerte alors l’Usaf et, à travers eux, le RAF Fighter Command, responsable de la défense aérienne du Royaume-Uni. L’écho change plusieurs fois de direction à plus de 900 km/h, sans accélération ni décélération apparente, parcourt à chaque fois des distances de 13 à 32 km pour s’arrêter 3 à 6 minutes. Au bout de 10 minutes, des avions intercepteurs Venom décollent pour identifier ces objets. L’un des pilotes annonce voir de son cockpit une lumière blanche, brillante. Il signale ensuite avoir perdu la trace à la fois de la cible sur son radar de bord et de la lumière en visuel. Il la retrouve et s’approche à moins d’un kilomètre d’elle. Le pilote indique alors que ses armes sont bien « verrouillées » sur la cible et qu’il a donc un objet solide, matériel, devant lui. Il dira plus tard à un enquêteur de l’Usaf que l’écho était le plus clair qu’il ait jamais vu sur un radar. Mais il perd à nouveau la cible peu de temps après. La base l’informe que l’objet a effectué un mouvement circulaire rapide pour se mettre derrière lui, ce que le pilote confirme aussitôt. Il essaie de lui échapper, sans succès, la base confirmant la présence d’un écho toujours distinct derrière lui. Le manège dure 10 minutes, jusqu’à ce que le pilote, à court de carburant, se voie contraint de rentrer à la base. Aucune intention hostile n’a été observée de la part de ce mystérieux objet.

 

De quoi s’agissait-il ? On me permettra de rejeter d’emblée l’hypothèse d’une hallucination collective. Difficile de soutenir également qu’il s’agisse de simples échos radar parasites. Il ne peut s’agir non plus d’armes secrètes, car aucune technologie n’est capable aujourd’hui, près de soixante-dix ans plus tard, de reproduire de telles trajectoires. Et il y a beaucoup trop de témoins pour que les rapports puissent avoir été falsifiés ou exagérés. Mais alors quoi ? Je cherche encore une réponse…

 

Parfois, c’est l’environnement lui-même qui garde des traces bien physiques du passage. Comme à Trans-en-Provence, en France, en 1981. Le 8 janvier de cette année-là, un rapport de gendarmerie mentionne la présence d’un objet métallique sphérique posé sur le sol dans un champ. L’objet a laissé des marques sur le sol et des traces de chaleur. Il s’envole en sifflant. Là où il s’était posé, la végétation a bruni et vieilli prématurément. Une analyse biochimique confirme, sur différents échantillons, une perte d’un tiers de sa chlorophylle et de ses pigments. Une altération qui pourrait s’expliquer par l’effet d’un champ électrique de grande énergie. Il y a donc bien eu passage d’un objet mystérieux, quelle qu’en soit l’origine.

 

Quelques jours avant, dans la nuit du 27 au 28 décembre 1980, puis la nuit suivante, dans la forêt de Rendlesham, au sud-est de l’Angleterre, à l’extérieur de la base de la RAF et de l’Usaf de Woodbridge, une lumière étrange est observée. Une patrouille militaire part en identifier la cause. Une fois rentrés, ces hommes racontent que l’air semblait chargé d’électricité. Ils décrivent avoir vu un objet triangulaire de 2,50 m de base et de 1,80 m de haut. L’objet émettait une lumière blanche brillante, son sommet, une lumière rouge, et sa base était entourée d’une rangée de lumières bleues. L’engin semblait posé sur des pieds au-dessus du sol. Lorsque les militaires se sont approchés à près d’un mètre, l’engin a manœuvré entre les arbres pour s’éloigner. Il est passé près d’une ferme, semant la panique dans le bétail, puis s’est envolé à très grande vitesse. L’enquête effectuée le lendemain, et qui est détaillée dans les archives du ministère britannique de la Défense, retrouve bien des traces dans le sol à l’endroit où l’engin était supposé s’être posé. Les compteurs Geiger de radioactivité amenés par les militaires révèlent que le lieu est sept fois plus radioactif que la radioactivité naturelle. Certains témoins semblent d’ailleurs en avoir souffert. L’un d’eux sera indemnisé plus tard pour une défaillance cardiaque anormale, qui a pu être provoquée selon l’expertise médicale par une exposition à des rayonnements trop intenses.

 

Là encore, il est difficile de nier qu’un objet – quel qu’il soit – s’est bien posé, et son comportement interroge.

 

Parfois, l’objet mystérieux émet des rayonnements électromagnétiques particulièrement intéressants, car ils peuvent être mesurés et enregistrés. Que ces effets électromagnétiques soient sur les équipements (inactivation de certaines commandes de tir des avions de chasse, par exemple), sur l’environnement naturel (végétation perturbée), voire sur les témoins eux-mêmes, avec des effets parfois identiques à ceux que peuvent produire des micro-ondes ou certaines armes actuelles à énergie dirigée. Sauf que ces technologies n’existaient pas forcément à l’époque où les faits ont été observés.

 

C’est le cas, par exemple, le 17 juillet 1957, dans une affaire très documentée qui concerne un avion Boeing RB-47 Stratojet de l’Usaf. Ce cas est décrit, en particulier, dans le rapport Condon de l’Usaf publié en 1969. L’avion est suivi sur 1 300 km, à 4 heures du matin, pendant plus d’une heure, par une « grande lumière brillante » qui émet des ondes dans le domaine radio. L’appareil emporte à son bord six officiers expérimentés et il est équipé d’appareils d’écoute électronique pour localiser et identifier d’éventuels radars. Il effectue une simple mission d’entraînement au-dessus du golfe du Mexique, qui comprend notamment des exercices de contre-mesure électronique avec des systèmes Elint (écoute/enregistrement de signaux) embarqués.

 

Sur le chemin du retour, dans le centre et le sud des États-Unis, alors que l’avion évolue à 10 km environ d’altitude (35 000 pieds), l’équipage détecte un objet non identifié qui tourne autour de l’appareil, à la vitesse d’environ 400 km/h (Mach 0,75). L’équipage voit de ses yeux une lumière intense blanc-bleuâtre qui oscille à grande vitesse devant l’appareil, puis disparaît. L’objet est détecté à la fois par les radars au sol, par le radar du RB-47 et par les équipements de guerre électroniques qui se trouvent à bord de l’avion. Le phénomène a donc bien une réalité physique, matérielle. À plusieurs reprises, l’« objet » apparaît et disparaît simultanément sur tous les canaux d’observation (radar sol, système Elint embarqué, visuel depuis le bord). Mais ses manœuvres, la trajectoire qu’il décrit dépassent de loin les capacités de n’importe quel avion de cette époque. Autre élément important : pendant plus d’une heure, l’objet lumineux a tourné autour du RB-47 en émettant, dans le domaine radio, des impulsions de 2 microsecondes à une fréquence de 2,8 GHz. Des impulsions très difficiles à générer, à l’époque, à partir d’un appareil en vol. Certes, cette fréquence de fonctionnement est plutôt classique pour des radars sol d’observation (bande S). Mais la confusion avec un radar sol est impossible, car on a la preuve que l’émetteur était bien l’objet en mouvement autour du RB-47. Le mystère reste donc entier.

 

Cette même fréquence d’émission est retrouvée dans l’affaire survenue le 26 mars 1959 près de la base de Malmstrom, à la frontière entre les États-Unis et le Canada, et que relate toujours le dossier Blue Book de l’Usaf. Ce jour-là, un bombardier stratégique B-52 vole à environ 10 km d’altitude quand l’équipage aperçoit un objet non identifié qui le suit à environ 9 km. L’objet apparaît sur le radar de l’avion, et sur son système d’écoute électronique, pendant une heure. Il émet des signaux électromagnétiques qui oscillent sur deux fréquences, l’une à un peu plus de 9 GHz, et l’autre à 2,5 GHz. L’objet est pris en chasse par un F-89 qui décolle de la base de Malmstrom, mais il disparaît dès que le chasseur arrive sur zone. L’équipage du F-89 note que l’objet réagit en faisant un virage brutal à 80 ° tout en entamant une montée rapide, une manœuvre très inhabituelle pour un chasseur, que le F-89 ne peut pas suivre.

 

Un autre rapport du même dossier Blue Book signale également le survol, du 16 au 23 mars 1967, des dix silos de missiles stratégiques des zones de lancement de la base de Malmstrom par des ovnis. Coïncidence troublante, l’électronique de commande des centres de lancement de sept missiles serait tombée en panne durant une journée. Le colonel Salas, présent sur les lieux et opérateur dans le centre de contrôle des silos, a confirmé sous serment, en 2010, le dysfonctionnement des systèmes électroniques de commande. Et ce qui est encore plus troublant, c’est que d’autres événements similaires sont relatés par ce même dossier Blue Book, aux États-Unis comme en URSS.

 

C’est le cas, par exemple, sur la base américaine de Minot, dans le Dakota du Nord, qui abrite, elle aussi, des missiles balistiques intercontinentaux nucléaires. Le rapport Blue Book raconte que le 24 octobre 1968, un B-52 vole près de la base quand un ovni est signalé en approche rapide. Il suit le B-52 à une distance de 1,5 km environ. À bord de l’avion, les transmissions radio UHF sont interrompues jusqu’au départ de l’ovni, tandis que le radar de bord enregistre un écho d’une taille équivalente à celle d’un avion ravitailleur. L’ovni s’approche ensuite de la base de Minot. Sa trajectoire est suivie par les radars au sol. Évoluant à 300 m d’altitude, en vol stationnaire, il est observé visuellement depuis le sol par les équipes de maintenance et en altitude par l’équipage du B-52. Tous décrivent une lumière rouge-orange, provenant d’un « objet » plus grand qu’un avion. Le B-52 observe à nouveau une perturbation de ses transmissions radio UHF lorsqu’il survole l’ovni. Nouvelle coïncidence troublante : on retrouvera ouverte la porte de lancement d’un silo de missile de la base.

 

Côté soviétique, un événement similaire est reporté en Ukraine, par le colonel Sokolov, membre des équipes d’enquête militaire. Plusieurs militaires de la base, dont le lieutenant-colonel Platunov, rapportent que le 4 octobre 1982, un objet silencieux de forme circulaire, d’une taille apparente de 700 m, survole la base de missiles balistiques d’Usovo près de la ville ukrainienne de Byolokovoriche. Le major Kataman, présent dans l’unité de commandement, constate que les codes de commande des missiles sont déréglés pendant 14 secondes.

 

Un rapport de la DIA, l’agence de renseignement militaire des États-Unis, décrit aussi le cas d’un avion de chasse F-4 Phantom qui, le 19 septembre 1976, observe au-dessus de Téhéran, en Iran, un objet brillant en forme d’étoile. Quand il se rapproche de l’objet, il perd ses communications radio UHF et interphone. Dès qu’il interrompt sa manœuvre d’interception et change de cap, il retrouve l’usage de ses équipements. Un deuxième F-4 est envoyé en interception et accroche sur son radar un écho comparable à celui d’un Boeing 737 de ravitaillement en vol. L’objet paraît très brillant et émet des flashes multicolores très rapides. Comme l’objet s’écarte, le chasseur le poursuit. Un deuxième objet brillant se détache alors du premier et se rapproche de face à grande vitesse du F-4. Le pilote tente de tirer un missile AIM9, mais le panneau de commande ne répond pas, tout comme sa radio UHF. Le deuxième objet manœuvre dans le sillage du F-4, puis rejoint le premier avec lequel il refusionne. Le F-4 retrouve alors ses moyens radio et interphone, ainsi que le panneau de commande de son système d’arme. Un troisième objet se détache du premier, entame une descente à grande vitesse, mais au lieu de s’écraser au sol, il se pose en douceur, diffusant de la lumière sur un rayon de 2 à 3 km. Le F-4 décrit plusieurs cercles au-dessus de l’ovni qui s’est posé. Le pilote constate des interférences avec sa radio UHF et son interphone, ainsi que des dérives instrumentales de 30 à 50 °. Un avion de ligne en approche dans la même zone constate des perturbations identiques sur son UHF. Là encore, aucune intention hostile n’a été observée de la part de l’objet.

 

Les témoignages solides et intrigants n’émanent pas seulement des rapports militaires. Certains témoins civils ont pu parfois aussi rapporter des « rencontres » qui interrogent. Comme ces trois chasseurs photographiques d’ours brun, qui ont rapporté au groupe américain Scu, l’expérience qu’ils ont vécue, le 28 août 2013. Alors qu’ils sont équipés de caméras vidéo, ils observent un engin volant silencieusement à faible vitesse et à basse altitude. L’objet suit une trajectoire en zigzag, tourne sur lui-même et émet des lumières de couleurs multiples. Les trois hommes arrêtent leur véhicule et tentent d’utiliser leur caméra pour filmer l’étrange « appareil » situé à un peu plus d’un kilomètre. La caméra refuse de fonctionner malgré plusieurs tentatives, démarrant chaque fois durant une courte période d’une ou deux secondes avant de s’arrêter à nouveau. L’objet est entouré d’une lumière bleutée faisant penser à un plasma induit par un voltage très élevé. Il laisse derrière lui une sorte de traînée conique, de couleur bleu-blanc, accompagnée d’étincelles blanches et jaunes. Le téléphone portable d’un des trois témoins, qui était resté en veille, se réinitialise. Lors d’une nouvelle tentative pour filmer l’objet, la caméra est rallumée, mais l’écran reste noir. Le téléphone ne peut être rallumé et reste très chaud. Deux autres objets apparaissent, avant que les trois ne disparaissent à grande vitesse. Tous les appareils se remettent à fonctionner normalement une fois les objets disparus. Leur analyse ne permettra pas d’obtenir la moindre image de l’engin, mais confirmera la réception d’impulsions de courant alternatif. Encore un exemple de dysfonctionnement électrique en présence de ces mystérieux objets…

 

Mais il arrive que la rencontre n’ait pas que des effets sur les appareils électroniques. Dans certains cas, elle a aussi eu des effets physiologiques directs sur les témoins eux-mêmes. Comme dans cet exemple rapporté par l’agence de presse soviétique Tass au Kazakhstan. Selon les archives déclassifiées et divulguées par la CIA sur les cas d’ovnis soviétiques, l’agence Tass a rapporté un événement survenu le 19 novembre 1991. Ce jour-là, une patrouille de militaires et de policiers suit un objet émettant des flammes et des rayons rouges, qui s’est posé sur une montagne du Kazakhstan, au lieu-dit Kok-Tyube. Alors que la patrouille se rapproche, leur véhicule tombe en panne à 200 m de l’objet, après avoir été parcouru par des faisceaux de lumière rouge. Militaires et policiers ont alors des pertes de mémoire et ne retrouvent plus leur chemin pour rentrer. Leurs conversations étant enregistrées, la sincérité de leurs témoignages ne pourrait être mise en doute, selon l’agence Tass.

 

Autre cas dans lequel des effets physiologiques ont été constatés : la rencontre devenue célèbre près du village de Valensole, dans les Alpes-de-Haute-Provence, en France, où un cultivateur témoigne avoir vu, le 1er juillet 1965, un engin qu’il décrit comme une « soucoupe volante », en forme de ballon de rugby, contenant deux passagers humanoïdes. L’un d’eux serait descendu et l’aurait immobilisé plusieurs minutes en pointant vers lui un objet. L’engin serait ensuite reparti subitement avec ses deux passagers. On peut rester sceptique et considérer ce récit comme entièrement imaginé. Mais deux brigades de gendarmes observent les jours suivants une dégénérescence des plants de lavande sur une centaine de mètres autour du lieu supposé d’atterrissage. Or, un fort rayonnement micro-onde pourrait expliquer à la fois cette dégénérescence et cette paralysie temporaire, comme a pu nous l’expliquer un médecin associé à la commission Sigma 2 que je préside. Cela n’est évidemment pas une preuve irréfutable d’une origine non naturelle ou non humaine de l’objet, mais incite néanmoins à accorder un certain crédit au récit. Dans la version 2022 du rapport publié par l’Aaro américain, ce dernier précise qu’il serait utile de prêter désormais plus attention aux effets physiologiques enregistrés sur les témoins après une rencontre avec ces objets non identifiés. Plus récemment, le Congrès américain a recommandé que les travaux menés sur le syndrome de La Havane, cet ensemble de symptômes énigmatiques (troubles auditifs, visuels, étourdissements, maux de tête, nausées et pertes de mémoire) régulièrement ressentis depuis 2016 par des diplomates, militaires et agents de renseignement américains et canadiens, soient pris en compte par l’Aaro.

 

Que penser en définitive de tout cela ? Que plus on creuse, plus on constate une certaine normalité, au fond, de ces phénomènes inexplicables, qui se répètent inlassablement. Ce n’est pas un, ni deux, mais des dizaines de cas pour lesquels même l’expertise la plus sceptique et pointue ne parvient pas à trouver d’explication satisfaisante pour l’esprit, et pour lesquels on dispose suffisamment de preuves objectives, matérielles, croisées et vérifiées pour convenir que ce jour-là, il s’est bien passé quelque chose, à défaut de savoir quoi. Après analyse, environ 4 % des cas répertoriés restent convaincants, mais inexplicables, un ratio moyen que l’on retrouve à peu près partout sur la planète. Certes, les derniers rapports américains de l’Aaro rendent compte de proportions beaucoup plus importantes de cas inexpliqués, mais l’organisme recense essentiellement les témoignages et rapports de militaires, dont la protection aérienne est le métier. Il est donc assez logique que seules les observations vraiment pertinentes aient à l’origine fait l’objet d’un rapport. Une fois tous ces cas rassemblés – et nous n’en avons décrit dans ce chapitre qu’une infime partie –, il reste difficile d’en tirer des conclusions évidentes. Mais l’ensemble de toutes ces pièces forme tout de même un puzzle suffisamment dérangeant pour y consacrer, me semble-t-il, une partie de sa vie.

 

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Florilège d’objets volants plus ou moins identifiés

 

C’est un fait, 4 à 5 % environ des phénomènes aérospatiaux restent totalement inexpliqués. En bonne logique mathématique, cela signifie donc qu’environ 95 % des cas sont plus ou moins identifiés, et que l’on manque simplement de données objectives pour affirmer quoi que ce soit au sujet des 5 % restants. Il est important de le rappeler : l’immense majorité des phénomènes insolites observés dans le ciel trouve bel et bien une explication rationnelle dès lors qu’on accumule suffisamment de données. Tout ce qui brille dans le ciel n’est pas de l’or pour le chasseur d’ovnis. Loin de là !

 

Nous mettrons évidemment à part les inévitables canulars. Car ils existent et ils ne sont pas toujours faciles à déjouer. Quatre célèbres photos, prises à proximité du lac Chauvet en 1952, montraient par exemple un disque mystérieux. Le Dr. François Louange et son équipe Ipaco (logiciel d’authentification et d’analyse de photos et vidéos), spécialisée dans l’analyse d’images et de vidéos d’ovnis, les ont expertisées pour le Geipan. Leur analyse minutieuse, reprise dans le rapport 2021 de la commission Sigma 2 que je préside et à laquelle François Louange a participé, a réduit le mystère à une triste banalité : il s’agissait sans ambiguïté d’un montage à partir d’une photographie d’un… pigeon d’argile. D’autres canulars ont été éventés. C’est le cas de photos prises lors de la fameuse vague belge, en 1989 et 1991. Des centaines de témoignages concordants avaient alors été recueillis par la Société belge d’étude des phénomènes spatiaux (Sobeps), décrivant un ovni triangulaire aux trois extrémités lumineuses, doté d’un gyrophare rouge central. Des avions F-16 des forces aériennes belges avaient essayé à plusieurs reprises d’identifier cet « objet » effectivement détecté par différents radars. Un cliché d’amateur est alors présenté comme « la photo du siècle ». Las, il s’est révélé être un montage grossier d’un triangle en polystyrène et de quatre ampoules, comme son auteur l’avouera en 2011. Ce qui ne signifie pas que les observations précédemment faites, y compris par les pilotes de F-16, et les enregistrements radar soient eux-mêmes factices. Un canular peut tout à fait se construire sur le dos d’un véritable ovni, et c’est bien ce qui rend l’ufologie particulièrement difficile.

 

Parfois, la confusion n’est pas volontaire. Des photographes de bonne foi se retrouvent avec, sur un cliché, un halo mystérieux qui les laisse perplexes. Une mauvaise mise au point, un oiseau ou un insecte qui passe devant l’objectif, et voilà qu’apparaît sur l’image une tache mystérieuse appelée « blurfo », pour blurry (« flou » en anglais) ufo. Les photos doivent donc toujours être interprétées avec soin, en tenant compte de l’environnement de la prise de vue. Le grand public considère trop souvent ces clichés comme des « preuves ». Or la multiplication des smartphones, des appareils photo numériques, des logiciels de retouche et de synthèse d’images numériques permet aujourd’hui à n’importe quel amateur de fabriquer, à volonté, des clichés d’ovnis tout à fait crédibles. Et nul doute que l’intelligence artificielle va encore monter d’un cran les possibilités offertes aux farceurs, même si elle peut être inversement utilisée pour analyser les montagnes de données accumulées sur le milieu aérien, et détecter d’éventuels signaux faibles trahissant la présence d’un phénomène réellement insolite. Quoi qu’il en soit, je n’insisterai jamais assez : une photo seule ne peut en aucun cas prouver quoi que ce soit.

 

Admettons à présent que l’observateur soit de bonne foi. L’explication de ce qu’il voit est parfois absolument triviale. La « soucoupe volante » peut être un simple trou dans un nuage, créé par la pluie ou la grêle. Ou un « nuage lenticulaire », immobile, en forme d’aile d’avion, que l’on observe souvent par vent fort au sommet d’une montagne. Une confusion qui n’est pas si rare…

 

Les farfadets, appelés en anglais TLE’s, sont les phénomènes lumineux transitoires provoqués par la foudre dans la haute atmosphère. La famille des farfadets est composée de différents phénomènes, tels les elfes, les halos, les esprits rouges, les jets bleus… Ils évoluent du sommet de cumulonimbus jusqu’à des altitudes de 100 km. Les elfes (Elves en anglais, pour Emission of Light and Very low frequency perturbations from Electromagnetic pulse Sources) peuvent former des disques ou des anneaux jusqu’à 500 km de diamètre. Faiblement lumineux et de très courte durée, ils apparaissent quand des éclairs puissants traversent la base de l’ionosphère. Mais comme les elfes ne durent que quelques millisecondes et n’apparaissent qu’à très haute altitude, il est difficile de les observer depuis le sol, surtout à l’œil nu. Tout comme les farfadets, ou sprites en anglais, qui apparaissent par groupes de deux ou trois, lors d’éclairs puissants un peu plus bas, entre 50 et 80 km d’altitude. Comme ils ne durent au mieux que quelques dixièmes de seconde, ils sont eux aussi très difficiles à observer.

 

Les farfadets ou sprites sont la manifestation dans la haute atmosphère de violents orages, le plus souvent des supercellules ; ce sont les phénomènes photonucléaires de la foudre.

 

Les spécialistes distinguent les sprites « méduses », aux allures de grosses méduses de 50 km de diamètre, avec des filaments qui pendent vers la Terre, les sprites « colonnes », qui sont de grandes décharges électriques verticales, les sprites « carottes », qui présentent de longues vrilles pendantes…

 

Plus bas et plus brillants, les jets bleus sont des lueurs qui montent des nuages orageux (les cumulonimbus) vers la stratosphère, au-delà d’une dizaine de kilomètres d’altitude. Bien qu’ils ne semblent pas être créés par des éclairs, ils apparaissent lors d’orages.

 

Beaucoup plus spectaculaire, la foudre en boule est un phénomène lumineux observé depuis des siècles, dans l’atmosphère mais le plus souvent au sol. François Arago l’évoque dans son Astronomie populaire de 1854, Camille Flammarion, dans celle qu’il publie un peu plus tard en 1890. Elle reste cependant scientifiquement mal comprise, car elle est rare et imprévisible, et donc difficile à étudier expérimentalement, et encore moins reproductible en laboratoire. Elle n’est par conséquent essentiellement connue qu’à travers des témoignages et des photos.

 

La foudre en boule peut apparaître lors d’un orage, mais aussi sous un simple nuage, voire par ciel clair. D’un diamètre de quelques dizaines de centimètres à plus d’un mètre, elle apparaît toutefois le plus souvent à proximité immédiate d’un impact de foudre au sol. Elle surgit et dure généralement quelques secondes à quelques minutes, puis disparaît d’un coup, soit sans bruit, soit en explosant. La boule est parfois décrite comme translucide. Elle se déplace en silence, avec éventuellement des sifflements ou des pétillements, de façon lente ou erratique selon les cas. Parfois elle tourne sur elle-même ou vibre. Elle semble être insensible aux vents. Les personnes qui s’en sont approchées n’ont pas noté de chaleur particulière, mais le contact peut provoquer des petites brûlures, des pigmentations de la peau et du cuir chevelu. Chose étonnante, la foudre en boule peut passer par des interstices, voire traverser une vitre, une paroi solide ou un mur. À en croire les témoignages, elle interagit très peu avec le milieu extérieur lorsqu’elle se déplace dans l’air. Mais réagit en revanche brutalement lorsqu’elle rencontre un objet, que ce soit un meuble ou un arbre. La boule explose à son contact ou, au contraire, le contourne. Plus rarement, elle change de couleur brutalement et se fragmente en petites flammèches avec des résidus solides (des scories). De nombreux témoignages évoquent des phénomènes lumineux qui « remontent les vents ».

 

Comment ces foudres globulaires apparaissent-elles ? Quelle source d’énergie leur permet de rester lumineuses si longtemps ? Les scientifiques l’ignorent. Une théorie actuelle s’appuie sur la combustion, avec l’oxygène de l’air, de matériaux comme du carbone, ou du silicium, vaporisés par la foudre au point de contact avec le sol. Des foudres globulaires sont également observées jusqu’à plusieurs centaines de mètres, voire plusieurs kilomètres d’altitude, avec des mouvements erratiques. Il est possible que des particules de carbone, ou de cellulose, avivent les réactions chimiques et l’ionisation à l’intérieur de ces sphères lumineuses. Lorsqu’elles évoluent en altitude, elles peuvent se déplacer en groupe, suivre des trajectoires rectilignes qui, dans certains cas, approchent la vitesse du son, mais aucune observation de vitesse supersonique ou de changement de direction en altitude n’a jamais été faite. La foudre en boule a donc un comportement différent de nombreux ovnis, qui présentent au contraire des accélérations fulgurantes et des changements brusques de direction.

 

Beaucoup mieux expliqués, les feux de Saint-Elme, ces lueurs qui apparaissent par temps d’orage aux extrémités des mâts des navires ou sur les ailes des avions, sont simplement dus à l’effet de pointe, qui amplifie localement le champ électrique sur une extrémité métallique et ionise l’air autour. Les feux des marais, eux, sont d’origine chimique : les marécages fermentent et dégagent naturellement des gaz combustibles qui s’enflamment.

 

De leur côté, les lumières de séisme annoncent, comme leur nom l’indique, un tremblement de terre. Il est possible qu’elles soient liées à des gaz libérés dans la roche. Mais une autre théorie les explique par les frottements des roches entre elles, qui arrachent des électrons et produisent des gaz électrifiés. À moins que les deux phénomènes – chimique et électrique – se combinent.

 

Beaucoup d’ovnis sont finalement identifiés comme de simples rentrées dans l’atmosphère de météorites, mais aussi de fusées ou de satellites en fin de vie, qui ont alors des vitesses plus faibles. Dans tous les cas, la trajectoire est régulière, sans virage ni mouvements erratiques, avec une traînée très lumineuse accompagnée de débris. Cette traînée est un plasma, c’est-à-dire un gaz de particules électrisées. Beaucoup de phénomènes aérospatiaux non expliqués pourraient être des plasmas atmosphériques, des gaz électrisés portés à très haute température, qui rayonnent de la lumière caractéristique dans l’infrarouge, le visible et l’ultraviolet. L’azote ionisé émet par exemple une lumière bleu-violet ; l’oxygène ionisé rayonne de son côté dans le vert et le rouge. De tels rayonnements atmosphériques peuvent donc surprendre un œil non expert. Ces plasmas apparaissent aussi dans le sillage d’un appareil volant à des vitesses supersoniques, ou utilisant des technologies avancées comme la magnétohydrodynamique, qui consiste à ioniser l’air autour d’un engin volant pour augmenter sa furtivité et son aérodynamisme. Cela pourrait alors expliquer les halos bleuâtres parfois signalés par des pilotes d’avions de chasse. Très chauds et très légers, les plasmas peuvent se déplacer rapidement et de manière imprévisible sous l’action de champs électromagnétiques. Mais le plasma généré par un engin volant va forcément suivre le déplacement de l’engin, ou s’étendre dans son sillage, comme dans le cas d’une météorite.

 

D’autres lueurs n’ont rien de naturel et correspondent à des objets d’origine humaine. Parmi les grands classiques, il y a les fameuses lanternes thaïlandaises, encore appelées lanternes célestes ou chinoises, parce qu’elles sont traditionnellement utilisées en Asie pour célébrer différents événements. Ce sont des petits ballons à air chaud qui fonctionnent sur le même principe qu’une montgolfière. Une armature légère maintient une bougie à l’entrée d’une enveloppe confectionnée en papier de riz. La combustion de la cire ou de la paraffine échauffe l’air dans le ballon, qui s’élève lentement dans les airs jusqu’à une hauteur d’environ 100 ou 200 m. Portées par le vent, les lanternes dérivent jusqu’à ce que la bougie s’éteigne.

 

Lancés en pleine nuit, parfois en grappes, ces ballons lumineux surprennent ceux qui n’en ont jamais vu. Car la forme de l’enveloppe en cylindre, en sphère, en cœur ou autres, et la luminosité fluctuante au gré de la combustion de la bougie créent un spectacle aussi beau qu’intrigant. D’autant que la nuit, sans repère, il est très difficile d’estimer correctement l’altitude, la distance et la vitesse d’un objet. Plusieurs lanternes portées par le vent peuvent alors être prises pour un objet unique et imposant. Une fois éteinte, la lanterne devient invisible. Mais elle pourra être perçue comme un objet sombre sous l’éclairage ambiant.

 

D’autres objets sont moins poétiques. Notamment les engins militaires furtifs ou de technologie avancée. Comme les fameux U2, qui ont longtemps espionné le territoire soviétique durant la guerre froide. Mais il est très probable que des avions furtifs ou drones secrets arpentent aujourd’hui régulièrement le ciel. Il est alors tentant pour les militaires de laisser courir la rumeur d’un ovni plutôt que de révéler le passage d’un de leurs appareils.

 

Les essais de missiles balistiques et certains lancements spatiaux génèrent à haute altitude des phénomènes lumineux, créés par les jets de propulseur ou les dispositifs de séparation entre les étages des fusées. Les jets de gaz d’un missile, pendant la phase de propulsion, forment une « plume » dont le rayonnement est intense et dont la taille augmente, de quelques centaines à quelques milliers de mètres, au fur et à mesure que le missile accélère et gagne les hautes altitudes. Cette « signature » peut prendre des formes diverses suivant la nature de la propulsion (propergols solide ou liquide), la vitesse de l’engin, son altitude et ses manœuvres. Certaines de ces formes peuvent être insolites et surprendre un observateur non expert. Il est très probable que les essais de missiles hypersoniques en développement engendreront à leur tour des effets lumineux étonnants et variables suivant les vitesses et altitudes de vol.

 

Car les projets dans ce domaine se multiplient, comme le Falcon HTV2 américain. Côté russe, le président Poutine a également communiqué sur différents programmes, comme l’Avangard, un planeur hypersonique, le Kinzhal, missile balistique manœuvrant tiré d’un avion pour accroître sa portée et le missile de croisière haute altitude Zircon, certains utilisant parfois des statoréacteurs supersoniques ou Scramjet. La Chine développe aussi ses propres armes hypersoniques comme le missile balistique manœuvrant antinavire DF21 et des missiles de croisière.

 

Ces engins ultrarapides peuvent avoir des trajectoires similaires à celles observées dans les phénomènes aérospatiaux non identifiés. Le missile Avangard peut ainsi atteindre des vitesses supérieures à Mach… 20 ! Mais s’ils gardent des trajectoires plutôt balistiques qu’ils peuvent modifier, ils ne peuvent ni changer instantanément de direction ni effectuer des virages à angle droit, ni s’arrêter d’un coup puis repartir sans inertie comme le font certains phénomènes aérospatiaux non identifiés. Leur structure n’y résisterait pas.

 

Beaucoup moins rapides, les drones sont d’autres objets susceptibles d’être pris pour des ovnis. Que ce soient des drones de loisir, d’observation ou des drones militaires. Les plus rapides peuvent tout de même voler à près de 300 km/h, voire 400 km/h pour des drones à microturbine utilisés pour des compétitions de vitesse, mais pour lesquels d’autres usages peuvent être imaginés. Une caméra infrarouge permet de distinguer facilement un drone à propulsion électrique d’un drone à microturbine. Le premier a une signature thermique relativement uniforme, contrairement au second, dont l’essentiel du rayonnement thermique provient des gaz chauds qu’il projette pour avancer, et des sorties de turbine portées à très haute température.

 

La signature thermique d’un missile, ou d’une fusée, est quant à elle très différente. Elle se concentre quasi exclusivement dans le jet du propulseur et les tuyères. Un jet qui, à basse altitude (en dessous de 30 km), aura la forme d’un crayon, mais qui s’étalera davantage à haute altitude, quand la pression est beaucoup plus basse. La forme plus précise du spectre émis permet d’analyser les espèces chimiques présentes dans le jet, et de distinguer un système de propulsion liquide ou solide. C’est en général l’addition de différents capteurs – infrarouge, radar, caméra optique – qui permet d’identifier précisément à quel engin propulsé nous avons affaire et de lever toute ambiguïté sur la nature du Pan.

 

La détection d’un écho radar est un élément particulièrement intéressant, car d’une part cet écho indique la présence d’un objet matériel, et d’autre part il en donne la position et la vitesse. Il permet en général de prouver la réalité matérielle d’une observation visuelle, qu’il y a bien un objet présent là où l’on prétend le voir. Mais il peut aussi induire en erreur. Des caractéristiques inhabituelles de l’atmosphère, comme une inversion de température, une concentration inhomogène de la vapeur d’eau, peuvent en effet perturber le cheminement des ondes radio et entraîner des aberrations. Certaines théories, comme le ducting, évoquent alors la possibilité de détecter des objets au sol très lointains, comme s’ils étaient plus proches et en altitude. Un point à prendre en compte lors d’un écho radar insolite. Il est également difficile de détecter l’écho radar d’un objet immobile ou se déplaçant à faible vitesse dans les échos fixes, formant le clutter ou fouillis du sol. Ou de le suivre quand les vitesses ou les accélérations dépassent trop les valeurs pour lesquelles les radars de poursuite sont paramétrés. L’objet alors est soit rejeté par l’algorithme de filtrage, soit n’est plus positionné correctement dans l’espace et le temps. L’absence d’écho ne prouve donc pas forcément l’absence d’objet matériel.

 

Inversement, détecter un écho n’est pas la preuve absolue qu’un objet solide est bien présent. Un plasma, qui est un simple gaz électrisé, peut en effet lui aussi réfléchir les ondes radar, selon sa densité électronique. Le radar va donc détecter « quelque chose ». Cette propriété est d’ailleurs étudiée pour des dispositifs militaires de brouillage pour leurrer les radars ou les systèmes à guidage infrarouge, produisant ainsi probablement des phénomènes pouvant être perçus comme des Pan.

 

Les accélérations et décélérations quasi instantanées observées dans certains phénomènes aériens, ou les virages décrits à angle droit ne peuvent en principe pas être expliqués par des plasmas naturels dans l’atmosphère. Mais ils pourraient éventuellement l’être par des plasmas créés artificiellement à distance par des sources laser. Car la tache laser, elle, peut être déplacée très rapidement et changer brutalement de direction. Ce n’est plus, dans ce cas, le plasma lui-même qui se déplace, mais le faisceau laser qui le crée localement de façon artificielle. Des technologies très avancées, disponibles depuis quelques années, s’appuient sur ce principe pour perturber les dispositifs de guidage infrarouge en créant des cibles fantômes (des leurres). Le pourraient-elles en créant aussi une image fantôme sur un radar ? Cela existe déjà dans le domaine des brouilleurs électromagnétiques, mais ces dispositifs ne génèrent alors pas de leurres infrarouges. On peut cependant imaginer qu’une technologie permette à terme de créer des filaments de plasma à longue distance reflétant les ondes radar et émettant aussi une image optique ou infrarouge cohérente. Des essais ont déjà été menés, mais sur de très courtes portées.

 

Les lasers peuvent aussi se réfléchir sur des structures, ou diffuser quand ils traversent certains milieux, créant ainsi des apparitions lumineuses troublantes qui peuvent se déplacer à de très grandes vitesses, ou avoir des trajectoires tout à fait erratiques ne correspondant pas à ce qu’il est classique d’observer dans le cas d’un avion ou d’un autre engin volant connu. Car c’est alors l’image qui se déplace sans inertie, réfléchie sur les nuages ou sur des particules, et non l’objet lui-même.

 

Les lasers font par ailleurs partie des armes dites à énergie dirigée, qui envoient vers une cible un faisceau d’énergie, sous forme d’onde électromagnétique au lieu d’un projectile. Le laser permet de déposer une forte densité d’énergie et de provoquer des dommages par échauffement. Mais d’autres systèmes offensifs utilisent des ondes électromagnétiques de fréquence plus faible, comme les micro-ondes. Elles sont moins énergétiques, certes, mais comme la longueur d’onde est comparable à la taille de l’objet rencontré, elles peuvent entrer en résonance avec les équipements électroniques qu’il contient et créer des surtensions. Ces armes sont apparues dans les années 1970 et 1980, lorsque l’électronique est devenue de plus en plus présente dans tous les équipements, qu’ils soient civils ou militaires. Car plus la densité de composants électroniques est importante, plus ces systèmes dégagent de chaleur. Le remède le plus simple pour limiter ces dégagements de chaleur est alors d’augmenter l’impédance des composants, c’est-à-dire en quelque sorte leur sensibilité au signal, mais cela augmente inévitablement leur sensibilité aux perturbations électromagnétiques. D’où l’intérêt croissant de ces armes à micro-ondes. D’autant qu’elles ont d’autres avantages : elles ne produisent quasiment aucun dommage collatéral, elles ne sont pas mortelles, et restent très peu sensibles aux conditions atmosphériques, contrairement aux lasers. Leur action est invisible, inaudible, anonyme. Les technologies actuelles permettent de perturber des systèmes civils ou militaires à des distances de l’ordre du kilomètre.

 

Certains témoignages d’observations d’ovnis, comme ceux des cas de Tananarive, de Téhéran, ou d’autres (notamment sur les bases stratégiques américaines), dans lesquels différents systèmes de communication radio d’armement ou d’électronique de commande de lancement de missiles ou de portes de silos ont cessé de fonctionner les uns après les autres, suggèrent que ces anomalies puissent être dues à des moyens de défense de la cible poursuivie. Mais encore faut-il le prouver. Et démontrer d’autre part que ces moyens ne sont pas de simples technologies militaires, c’est-à-dire qu’ils dépassent largement les capacités des systèmes actuels les plus performants. Ce qui est évidemment plus simple pour les cas anciens que pour les plus récents. Car les Américains, comme les Russes, ont beaucoup travaillé sur ces technologies. Les États-Unis ont par exemple lancé, il y a plus de dix ans, le programme Champ (Counter-electronics High-powered Advanced Missile Project), dont les objectifs sont restés très confidentiels. L’Usaf a fait savoir que le missile développé avait satisfait les spécifications pour des agressions multiples et contrôlées sur des cibles petites et multiples.

 

Des faisceaux d’énergie micro-onde sont également utilisés pour provoquer des douleurs intenses sans pour autant conduire à des blessures. Ce « canon à douleur » utilise un faisceau hyperfréquence à 94 GHz. Une fréquence qui permet au faisceau de ne subir quasiment aucune atténuation durant sa propagation dans l’atmosphère, et d’être par ailleurs très directif. Son énergie est absorbée dans les couches superficielles de la peau, à une profondeur qui correspond juste à l’extrémité des terminaisons nerveuses. Elle est absorbée par les molécules d’eau contenues dans la peau, qui s’échauffent. Bien qu’il n’y ait pas de véritable brûlure, la sensation est la même que si l’on touchait une flamme.

 

Ce dispositif est utilisé aux États-Unis pour disperser les foules, pour empêcher l’accès à des sites fortement protégés, ou pour repousser des pirates en mer. Certains effets physiologiques racontés par des témoins lors d’une rencontre avec un phénomène étrange pourraient être liés à des technologies similaires.

 

Car les effets physiologiques sur les témoins eux-mêmes sont tout aussi difficiles à interpréter que ceux qui sont perçus dans le ciel. Les différents symptômes décrits (nausées, vertiges, paralysies…) sont-ils directement liés à la rencontre avec le phénomène aérien ? Ont-ils d’autres causes ? Sont-ils d’ailleurs réels, objectivement constatés par un médecin ? Ou simplement rapportés par le témoin ? Beaucoup d’effets rapportés correspondent néanmoins à ce que des micro-ondes ou des rayonnements électromagnétiques de haute énergie pourraient produire sur le corps humain de façon durable, car les symptômes persistent après coup (brûlures, atteintes visuelles, effet cardiaque, etc.). Et ils sont pour la plupart cohérents avec les quelques études scientifiques réalisées sur ce sujet. Pour autant, il est difficile à ce stade d’en dire plus. Je me contenterai d’insister, comme le fait le rapport de l’Aaro lui-même, sur la nécessité de mieux répertorier ces effets physiologiques et d’entreprendre de véritables études scientifiques à leur sujet. Les travaux de la commission Sigma 2 décrivent avec précision les effets physiologiques thermiques induits par des micro-ondes et les comparent aux symptômes décrits à la suite de rencontres rapprochées avec des Pan.

 

Quant à ce qui concerne les aspects psychologiques de ces observations de phénomènes insolites, les possibilités d’hallucinations collectives ou d’autres phénomènes psychosociaux qui ont pu être avancés, je me garderai en tant qu’ingénieur d’avoir un quelconque avis sur ce sujet très délicat. Je me contenterai de souligner que, contrairement à l’adage un peu simpliste qui prétend que l’on croit ce qu’on voit, les neurosciences ont parfaitement démontré que c’est plutôt l’inverse : on voit d’abord ce qu’on croit. Les expériences abondent, dans lesquelles des sujets ont vu sur des vidéos des choses qui n’y étaient pourtant pas. Et ils n’en ont pas vu d’autres qui y étaient pourtant, mais qu’ils ne s’attendaient nullement à voir. Notre cerveau a une tendance naturelle à surinterpréter.

 

Il est donc bien sûr possible de manipuler des individus et des foules, de leur faire voir et croire des choses qui n’existent pas. L’Histoire n’est pas avare – souvent pour le pire – d’exemples qui le démontrent. Mais cela ne peut être raisonnablement invoqué chaque fois qu’un phénomène anormal est observé, surtout quand des instruments – radars ou capteurs infrarouges – détectent eux aussi un objet au comportement hors norme. La probabilité qu’une hallucination humaine et une trace radar coïncident est quand même très faible…

 

Cela dit, à une échelle plus globale, il reste possible, et je dirais même probable, que la psychologie des foules anime en partie, de façon tout à fait construite, les stratégies de communication sur ces sujets. La question n’est donc pas tant de déterminer si des procédés d’influence sont parfois utilisés. Mais surtout de savoir quel en serait le but. Informer sur la réalité de ces phénomènes ?

 

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L’approche Sigma 2

 

En 2012, j’ai donc rejoint la commission Sigma qui, au sein de la 3AF, étudiait depuis 2008 les phénomènes aérospatiaux non identifiés. J’ai été aussitôt séduit par l’expertise et la rigueur de ses membres. Des ingénieurs, des experts en armement, des spécialistes de défense aérienne, de techniques spatiales, de détection radar et autres, mais aussi des pilotes, des officiers… Ce n’était pas une amicale d’ufologues réunis par une passion des témoignages insolites ni un cercle complotiste soucieux de faire éclater je ne sais quelle vérité sur d’obscures alliances nouées entre le gouvernement américain et une civilisation extraterrestre. Non, j’ai trouvé dans cette commission des gens certes de convictions différentes, certains sceptiques, d’autres convaincus qu’il existe des phénomènes non naturels, d’autres encore n’ayant aucune opinion sur ce sujet, mais tous animés d’un même souci de partir des données, uniquement des données, et de les analyser avec toute la rigueur scientifique possible. Des professionnels convaincus que toute révélation extraordinaire, s’il doit y en avoir une, exige des preuves extraordinaires.

 

L’accueil fut tout de suite chaleureux. Et l’atmosphère de travail, plutôt solennelle, dans les locaux de la 3AF, au sein du célèbre Aéroclub de France, créé il y a plus d’un siècle, où trônent les portraits de personnages aussi illustres que Georges Guynemer, Jean Mermoz ou la spationaute française Claudie Haigneré. Les boiseries du lieu exhalent comme un parfum d’Histoire. Gravir l’escalier qui mène à la salle du conseil, c’est cheminer sur le sentier prestigieux des pionniers de l’aéronautique, des pilotes morts au combat, des explorateurs… On se sent petit et honoré. C’est dans cette grande salle, sous les portraits des présidents de l’Académie de l’air et de l’espace et ceux de la 3AF, que nous avons reçu, en octobre 2014, le général chilien Bermudez, après la signature d’un accord de coopération entre le Cefaa chilien, équivalent du Geipan mais rattaché à l’aviation civile chilienne, et la 3AF.

 

Créée dans le sillage du rapport Cometa, la commission Sigma (alors appelée commission Pan) avait en chantier, en 2012, son propre rapport destiné à faire le point sur ce que l’on pouvait savoir des ovnis à cette date. Un travail de grande valeur, mais qui s’appuyait sur des documents recueillis sur Internet, dont l’authentification exigeait des vérifications ardues, et qui méritaient surtout d’être complétés par des données techniques et physiques issues de bases de données bien identifiées. Le président de la 3AF m’a alors demandé de proposer un nouveau mandat en orientant désormais les travaux vers des recherches plus scientifiques. L’objectif était d’éditer un nouveau rapport, scientifiquement plus abouti, basé sur des faits objectifs, sur les données disponibles prouvées, et moins sur des articles liés à des interprétations de documents non officiels, parfois proches de théories conspirationnistes, même s’il faut reconnaître que certains phénomènes sont hautement surprenants.

 

Pour me conseiller dans ce travail préparatoire, j’allais trouver des personnalités de grande valeur, comme le spationaute Jean-François Clervoy, Pierre Bescond, ancien directeur du Cnes et membre du comité Cometa, le Dr Paul Kuentzmann, ancien conseiller scientifique de l’Onera, mais aussi d’autres que je ne peux tous énumérer, mais dont les qualités scientifiques indéniables ont fourni le terreau d’une expertise remarquable, que nous allions renforcer encore dans cette nouvelle aventure qui se dessinait. Nous avons rebaptisé au passage la commission, qui se nomme depuis Sigma 2, pour marquer cette inflexion vers une approche plus scientifique et méthodologique. J’en suis devenu le président. Et nous nous sommes plongés dans cette tâche herculéenne qui consistait à synthétiser toute l’information fiable disponible sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés, les Pan. J’insiste sur ce terme de Pan et non d’ovni qui suggère l’objet matériel, qui sent déjà la technologie extraterrestre dont on chercherait à établir la preuve, bref qui nous éloigne de la science. Si nous voulons rester crédibles, nous devons nous extraire de tout a priori, et prendre avant enquête ces phénomènes pour ce qu’ils sont : des observations non encore expliquées, rien de moins, mais rien de plus. Certaines correspondent à des phénomènes naturels, d’autres sont des lueurs créées au loin par le décollage d’un avion, par la course d’un satellite ou d’un drone. Ce n’est qu’après avoir éliminé, analyses chiffrées à l’appui, toutes les explications rationnelles connues, que nous pouvons éventuellement commencer à envisager des hypothèses plus exotiques. Nous entendons procéder au sein de Sigma 2 comme le font tous les scientifiques face à un phénomène qu’ils ne comprennent pas : tester d’abord une à une les hypothèses les plus simples, les plus banales, pour monter peu à peu dans l’extraordinaire tandis qu’elles sont contredites par les mesures.

 

Mon premier souci, en tant que président de la nouvelle commission, a donc été de recruter des experts de différents milieux, pour compléter l’équipe d’origine. J’ai souhaité diversifier davantage nos compétences, avec des experts provenant des milieux industriels, de la défense, voire du renseignement, et se complétant les uns les autres, tant par leurs connaissances que par leur façon d’appréhender le sujet. L’objectif était aussi de fédérer à travers la commission différents organismes ou institutions de défense, des sociétés industrielles, des laboratoires, les forces armées et le renseignement. Pour la plupart retraités, mais encore actifs, bien « câblés » et reconnus par leurs pairs, sont ainsi venus nous rejoindre des ingénieurs, des pilotes de l’armée de l’air et de l’espace, ou de l’aéronautique, des spécialistes des plasmas, de la fusion, des astrophysiciens, des physiciens quantiques, des experts en missiles, drones, propagation acoustique ou armes à énergie dirigée, des astrophysiciens, un chercheur spécialiste de la foudre en boule, un spécialiste des effets des rayonnements sur l’être humain, ou sur l’environnement, etc. Nous pouvons être fiers de toutes les compétences que nous cumulons aujourd’hui, agrégées au fil des années en renouant avec des collègues et amis que je connaissais de mon passage à la DGA ou dans l’industrie. Des compétences reconnues et partagées, à travers l’analyse de différents cas avec des experts étrangers. Un tel melting-pot est exaltant pour traiter un sujet qui défie l’imagination et la rationalité, dans une attitude ouverte, chacun gardant ses convictions, mais s’astreignant à une analyse contradictoire. Nous ne venons pas à la commission Sigma 2 pour imposer des thèses, mais pour confronter les faits, les données et les mesures – encore trop rares – à ce que nous connaissons, quitte à explorer de nouveaux horizons.

 

Ensemble, nous avons décidé d’orienter nos travaux autour de cinq axes majeurs. D’abord, la recherche documentaire, en accédant à différentes bases de données internationales comportant des caractéristiques précises et des mesures le cas échéant. Nous avons mené des actions de communication et de relations internationales, et pris contact avec d’autres associations à l’étranger, que ce soit aux États-Unis, au Chili (en concrétisant un projet d’accord mis en chantier par mon prédécesseur), et autres, pour récupérer des dossiers emblématiques que nous pourrions étudier et sur lesquels nous pourrions exposer nos propres conclusions. Notre boussole ? Étudier des éléments physiques, objectifs, des données chiffrées, des relevés de pistes radar, de l’imagerie infrarouge, et non des simples témoignages. Développer des moyens nouveaux d’observation. Donner en somme à l’ufologie cette crédibilité scientifique qui lui fait encore trop souvent défaut. Et enfin s’appuyer pour cela sur une expertise technique qui s’est désormais renforcée de spécialistes dans des disciplines aussi variées que la détection radar, le rayonnement électromagnétique, la détection infrarouge ou la médecine des rayonnements.

 

Le premier rapport de la commission avait déjà mis en lumière la difficulté d’une telle entreprise. Car les témoignages et les récits pittoresques ne manquent pas, le Web en fourmille. Mais accéder à des documents authentifiés ou à des données mesurées à l’aide d’appareils bien adaptés, étalonnés et référencés est beaucoup plus rare et compliqué. Les moyens de surveillance capables de fournir de telles données appartiennent en général à l’aviation civile ou militaire. Or si les radars militaires s’améliorent, que ce soit en portée ou en précision, leur mission reste de détecter des « menaces aériennes et spatiales », avions, missiles, drones et véhicules spatiaux. Ils sont donc paramétrés pour suivre des objets dont la trajectoire, en termes de vitesse ou d’accélération, correspond aux technologies aujourd’hui connues. Ils écartent les signaux parasites, négligent volontairement les cibles d’intérêt secondaire, pour se focaliser sur ce qui menace la sécurité. Les ovnis ne sont pas leur problème. Les Pan, qui ne représentent aucune menace avérée, encore moins. Toutefois, l’évolution des menaces dans leur diversité et l’étalement de leurs vitesses potentielles (des vitesses très faibles aux vitesses hypersoniques) offrent avec les progrès de l’intelligence artificielle l’occasion de fouiller dans des mines de données accumulées. Avec l’espoir d’y trouver un jour quelques pépites. Quant aux radars civils, ce sont désormais, pour la plupart, des radars secondaires. Ils sont conçus pour détecter la présence d’un transpondeur « balise », et restent donc aveugles si l’objet ne « coopère » pas. Il existe encore des radars primaires dont le principe est d’illuminer les avions par leur faisceau radar, en particulier au voisinage des aéroports, mais ils présentent le plus souvent les données de façon synthétique, sous forme de symboles graphiques sur l’écran, pour soulager la charge mentale des contrôleurs aériens. Nous n’avons donc pas la forme brute de l’écho radar généré par les radars modernes.

 

Ces données radar synthétiques sont malgré tout irremplaçables, car elles indiquent la distance de l’objet et permettent, grâce à ses coordonnées angulaires, de le localiser dans l’espace.

 

Les caméras embarquées dans les avions offrent en parallèle une image de l’objet, soit en lumière visible, soit en lumière infrarouge, ce qui donne accès – si la caméra est bien étalonnée – à ses éventuels dégagements de chaleur (l’intensité du rayonnement et sa fréquence ou « couleur » augmentant en même temps que la température de surface de l’objet). Un télémètre laser embarqué peut également fournir des informations précieuses de distance, avec des portées de l’ordre de 10 à 20 km selon la taille de l’objet et les conditions atmosphériques. Cependant, tout comme les radars embarqués, il s’agit d’abord de senseurs de détection et de poursuite d’usage militaire, dont la mission est de détecter, d’identifier, de poursuivre, voire de guider un missile vers la menace. Ils ne permettent pas de mesurer précisément les rayonnements, ce qui relève d’autres types de capteurs, dont la mission est d’en établir la signature. Comme les spectroradiomètres, qui indiquent l’intensité rayonnée dans toutes les fréquences, ce qui permet d’obtenir les fines raies spectrales qui signent l’émission thermique des aéronefs.

 

Nous avons essayé de rassembler tous ces types de données sur quelques cas connus parmi les plus intrigants.

 

Pour cela, nous avons évidemment noué des contacts, dès 2013, avec le Geipan, pour accéder à sa base de données qui est en accès libre sur Internet, mais aussi discuté avec ses experts. Nous avons également échangé avec l’armée de l’air française, certains de nos experts étant des officiers retraités de l’armée de l’air et de l’espace, de la marine nationale ou du renseignement militaire. Nous avons en outre des contacts avec le Service historique de la Défense (SHD), qui conserve les archives de la Défense. À ce titre, il détient des dossiers anciens intéressants, relevant par exemple du fonds d’archives de la gendarmerie nationale sur les ovnis, archives dont les références sont mises à disposition du public qui peut les consulter sur demande.

 

Nous n’avons pas de contact officiel direct avec l’armée de l’air et de l’espace, ou avec la marine, pour ce qui concerne les enquêtes sur des cas français, car ces enquêtes incombent au Geipan, lequel s’appuie sur des accords et des informations fournies par la gendarmerie ou l’armée de l’air. Certains de nos spécialistes interviennent, à travers le Geipan qui nous sollicite pour mener des expertises sur les cas qu’il sélectionne. Ce qui ne nous empêche pas de nous saisir parfois nous-mêmes d’un dossier concernant un cas français, classé comme « non identifié » par le Geipan, en récupérant toutes les données accessibles au public, quand nous l’estimons d’intérêt. Le Geipan s’intéresse par ailleurs à nos analyses, à la mise en œuvre d’outils et de techniques, non limitées aux cas français, mais susceptibles d’être également appliquées pour l’étude des phénomènes non identifiés observés dans le ciel national. Le Geipan organise pour cela des séminaires internationaux, comme les séminaires Caipan auxquels nous avons participé en 2014 et 2022.

 

Nous avons initié des échanges avec différents organismes étrangers comme le Narcap américain, ou le Cefaa chilien qui dépend de la Direction générale de l’aviation civile de ce pays sud-américain, ou encore le Cobeps (Comité belge d’étude des phénomènes spatiaux), pour obtenir des observations et des données supplémentaires sur des cas étrangers. La mission de Sigma 2 n’est pas de mener des enquêtes de terrain, d’aller recueillir de nouveaux témoignages, nous n’en avons ni le temps, ni les moyens, ni les compétences techniques, mais d’analyser les documents disponibles. Plus récemment, nous avons étendu notre réseau scientifique. Tout d’abord avec le Scu avec lequel nous avons commencé à échanger en 2017, conclu un accord et mené des actions de communication et de partage scientifiques. C’est ainsi que nous avons invité Robert Powell, membre du board du Scu, à participer en mars 2022 à une émission diffusée sur le Web (l’émission Dossier ovni de la chaîne ANews Sécurité), avec Alain Juillet, conseiller exécutif en intelligence économique et renseignement, et le réalisateur Dominique Filhol, pour son dernier film, Ovnis : une affaire d’États. Cette émission, consacrée aux observables des Pan, a préfiguré la création d’un webinar organisé par Sigma 2 sur les observables optiques. Diffusé le 14 juin sur Internet, il réunissait des scientifiques américains et européens, du Scu, mais aussi d’autres organisations comme le Suaps, des astrophysiciens comme Jacques Vallée, le Pr Massimo Teodorani, spécialiste du projet Hessdalen (étude de sphères lumineuses apparaissant dans la vallée de Hessdalen en Norvège), ou l’astronome suédoise Beatriz Villarroel, qui dirige le projet Vasco consistant à étudier d’anciennes plaques photographiques prises par les télescopes avant les années 1960 pour y chercher d’éventuels points lumineux fixes qui ne peuvent être ni des étoiles (elles tournent en même temps que la Terre), ni des satellites artificiels (qui n’existaient pas encore). Ce webinar, qui a réuni une douzaine de scientifiques, a été mis en ligne sur YouTube.

 

Mais notre tâche principale reste l’analyse technique de phénomènes insolites non résolus. Certains ont eu lieu en France, comme lors du fameux vol Air France du 28 janvier 1994, entre Nice et Londres, décrit au chapitre 2, durant lequel l’équipage a observé un étrange disque dont une piste radar enregistrée par l’armée de l’air a été retrouvée. La commission Sigma 2 a pu s’entretenir avec le commandant de bord Duboc, pour compléter les témoignages qu’il avait déjà livrés au Geipan sur le phénomène lui-même ou sur le déroulé des opérations. Le cas Duboc reste à ce jour totalement inexpliqué. La consistance des observations visuelles par l’équipage (un disque se transformant en flèche en secteur gauche) totalement synchrones avec l’enregistrement radar, réalisé par l’armée de l’air, d’un « objet » s’approchant et croisant la route de l’Airbus à basse vitesse, mais du côté droit de l’avion, pose question. Comment expliquer à la fois la coïncidence temporelle (les observations disparaissent au même instant) et le décalage spatial entre l’écho radar à droite et l’observation visuelle à gauche de l’avion ? C’est une énigme encore non résolue par nos spécialistes radar et optique.

 

D’autres Pan ont été relevés hors de l’Hexagone. Comme celui survenu le 23 avril 2007 entre Jersey et Guernesey. Ce jour-là, le pilote d’un avion d’Aurigny Airline observe deux Pan de forme allongée. Le pilote d’un second avion, dont la trajectoire est complètement différente, confirme la présence d’un objet dans la même direction. Les radars de Jersey et de Guernesey enregistrent tous deux plusieurs traces radar, des amas de plots, dans la zone d’observation, que les experts de notre commission ont pu extraire. Trois suites de plots radar correspondent potentiellement aux zones d’observation des pilotes, avec des fluctuations, des « sauts de grenouille » (oscillations de la trajectoire des échos radar par rapport à une trajectoire moyenne) très étranges, dont nous essayons de comprendre l’origine physique. Les documents sont encore en cours d’analyse par nos experts. Comme pour bien d’autres cas…

 

Nous avons rédigé un premier rapport d’avancement, d’une centaine de pages, en 2016. Un second a suivi, en 2021, beaucoup plus complet (quatre cents pages hors annexes), notamment sur les cas observés hors de France, avec des analyses plus fouillées. Deux cas particuliers que nous avons étudiés, issus de ce rapport, permettront de mieux comprendre comment nous travaillons et les difficultés que nous pouvons éventuellement rencontrer.

 

Le premier est un phénomène insolite observé le 11 novembre 2014 par un hélicoptère Cougar de la marine chilienne. Le dossier a été transmis par le Cefaa chilien en juillet 2015 au Geipan français, puis à la commission Sigma 2, accompagné d’une vidéo infrarouge et en lumière visible. Aucune donnée radar n’était disponible à l’époque, mais il était précisé que l’hélicoptère avait pu être observé au radar, à l’exception de tout autre objet à proximité, ce qui laissait supposer que l’objet observé était « furtif » au radar.

 

La vidéo infrarouge montre d’abord deux points chauds énigmatiques, peut-être trois. Leur écartement angulaire qui diminue linéairement avec le temps suggère une source infrarouge qui s’éloigne à vitesse constante sur une route quasi parallèle à celle de l’hélicoptère. Le Cefaa suppose que cette source se trouve forcément à une distance inférieure à 55 km, qui est la limite de visibilité indiquée par les services météorologiques. Ce qui permet d’envisager qu’il puisse s’agir en fait des deux réacteurs d’un avion moyen-courrier, dont l’éloignement d’environ 11 m sur l’appareil est cohérent avec l’écartement angulaire mesuré des deux points chauds. C’est l’analyse qui sera remise très rapidement par Ipaco, l’équipe du Dr François Louange au Cefaa, spécialisée dans l’étude des vidéos d’ovnis.

 

Un troisième point chaud apparaît cependant ponctuellement. Peut-être s’agit-il d’un Apu (moteur générateur d’énergie auxiliaire) ou d’une réflexion solaire sur la cellule selon l’analyse de l’équipe Ipaco. Une traînée est également observée à deux reprises. L’objet étant supposé voler à l’altitude du Cougar (1,4 km d’altitude environ), vu la distance et l’orientation de la ligne de visée de la caméra, il vole trop bas pour qu’il puisse s’agir d’une traînée de condensation. Il est plus probable qu’elle soit due à une vidange de liquide, dont l’épandage réfléchirait le soleil. C’est l’analyse sommaire qui a été faite par Ipaco et transmise au Cefaa en septembre 2015. Pour notre part, nous estimions que les données infrarouges étaient insuffisantes pour conclure que l’on voyait bien deux, voire trois points chauds. Mais nous regrettions l’absence de données radar qui auraient permis de mieux estimer les distances ou de confirmer « l’invisibilité radar » de l’objet qui nous paraissait très étrange. En outre, les données optiques de la caméra visibles nous semblaient saturées, alors que d’autres y voyaient un halo dû à un phénomène de plasma. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes abstenus dans un premier temps de toute conclusion hâtive.

 

Les experts du Cefaa sont restés sceptiques devant ces premières analyses. Car la vidange et l’épandage de liquides sont interdits dans la zone. Le Cefaa transmet alors à notre commission des données radar qui permettent de reconstituer les trajectoires du trafic aérien autour du Cougar. Ce qui change complètement notre analyse primaire. Les deux points chauds observés par la caméra infrarouge peuvent correspondre à l’émission thermique de deux réacteurs d’un avion, mais aussi à deux couples de deux réacteurs d’un gros-porteur quadrimoteur, chaque couple de réacteurs restant confondu dans le même pixel de la caméra. En s’affranchissant de la limite de visibilité de 55 km supposée par le Cefaa, qui est une norme applicable en optique mais pas en infrarouge, où l’on peut voir plus loin selon la sensibilité des instruments, nous avons trouvé parmi les pistes radar plusieurs candidats possibles. Notamment, le vol IBE 6830 d’un Airbus A340 qui décollait de Santiago en suivant une trajectoire compatible avec l’évolution angulaire mesurée par la caméra. La géométrie relative d’observation entre l’hélicoptère et l’avion est cohérente, y compris dans la phase de virage de l’avion à environ 77 km (distance minimale d’observation). L’avion entame alors un virage en s’inclinant légèrement. La géométrie relative montre que l’avion se présente d’abord de face, avec un rayonnement infrarouge faible, puis démasque les points chauds correspondant aux réacteurs, qui vont être observés ensuite dans son secteur arrière, avec un rayonnement intense dans l’infrarouge. Nous avons reconstitué l’ensemble de la trajectoire relative de l’hélicoptère et de l’avion, étudié l’angle d’aspect de l’avion vu de l’hélicoptère, ainsi que les positions relatives des réacteurs dans le plan image de la caméra. À un moment, les deux réacteurs gauches peuvent alors être vus comme un point chaud unique dans la cellule de résolution de la caméra, tandis que les deux réacteurs droits peuvent être séparés en deux points chauds distincts plus petits. Cela explique les trois points chauds identifiés, qui ne seront séparés que pendant cette courte phase. Quant à la traînée observée plus tard, c’est a priori une traînée de condensation faite de gouttes d’eau solidifiées, car l’avion se trouve à une altitude plus élevée que l’hélicoptère au moment de l’émission des panaches, et à une distance de l’ordre de 180 km. La datation des traînées a été comparée aux analyses météorologiques et coïncide avec la traversée des couches froides. Pour nous, le dossier est donc clos : le Pan n’est autre qu’un Airbus A340 en procédure de montée, aperçu au loin. Et c’est la complémentarité entre données radar, enregistrements optique et infrarouge qui a permis d’arriver à cette conclusion finalement banale. Le radar lève les ambiguïtés sur les distances et les vitesses, affine la position des objets. L’image visible ou infrarouge révèle la forme, l’énergie rayonnée et la carte des points chauds. L’association des deux permet de sortir des suppositions gratuites pour s’engager sur le chemin des scénarios scientifiquement démontrés.

 

Un second cas, plus épineux, est celui survenu en 2013 à Aguadilla, sur l’île de Porto Rico. Le rapport nous a été soumis en mai 2015, accompagné de ses données radar et vidéo infrarouge, par le groupe scientifique américain Scu. Il décrit un phénomène insolite observé près de l’aéroport Rafael Hernández, le 25 avril 2013 à 21 h 20, heure locale.

 

L’avion de surveillance côtière DHC8 est alerté par la tour de contrôle de la présence d’échos radar non identifiés au nord de l’aéroport. Le pilote aperçoit une lumière rouge qui l’intrigue, puis ne la voit plus, mais démarre un enregistrement infrarouge – il n’y a donc pas d’observation simultanée visuelle et infrarouge de l’objet – et un télémètre laser. L’avion effectue deux boucles autour de l’aéroport durant lesquelles il enregistre pendant environ 2 minutes des images de l’objet dans l’infrarouge. Ce dernier semble d’abord voler au-dessus des terres, puis plonger dans la mer tout en restant visible la plupart du temps dans l’infrarouge (ce qui nous paraît impossible, car l’eau est en principe opaque à ces rayonnements) avant de refaire surface selon l’interprétation du Scu. Dans une première analyse réalisée en 2015, nous avons privilégié l’hypothèse d’une trajectoire basse altitude au-dessus de la terre suivie d’un survol rasant de la mer en phase finale, qui pourrait générer des phénomènes de brumisation expliquant la disparition temporaire de la trace infrarouge de l’objet au-dessus de l’eau.

 

La vidéo infrarouge est malheureusement de mauvaise qualité. Elle ne permet pas d’exploiter précisément les images, d’identifier les formes ou de trouver des points de recoupement dans l’image ou sur la carte pour estimer la distance et l’altitude. Il est donc impossible de reconstituer précisément la trajectoire du phénomène. Quant au télémètre laser, comme il n’était pas pointé sur l’objet, il ne mesure pas la distance de l’avion à l’objet, mais celle entre l’avion et le point d’impact au sol. Ce qui permet de restituer l’enveloppe des lignes de visée caméra et laser sur laquelle l’objet se déplace, mais ne détermine là encore ni la position du phénomène ni son altitude. Un, voire deux points chauds apparaissent dans la signature thermique de l’objet, dont la taille maximale peut être estimée en considérant qu’il se trouve à la même distance que l’impact au sol. Des phénomènes étranges sont constatés sur l’image, comme une inversion de contraste lors du survol du plan d’eau (liée au gain de traitement d’image local). Puis une occultation temporaire ou une forte atténuation de la signature thermique sur fond de terre puis sur fond de mer. Dans la dernière partie de la vidéo, l’objet évolue sur fond de mer, à l’arrière-plan, en volant soit haut (150 à 180 m d’altitude), soit près de l’eau. Le Scu a fait l’hypothèse d’une trajectoire rasante sur l’eau, avec un plongeon « sans splash », tout en montrant une trace thermique résiduelle, plus froide, de l’objet supposé immergé temporairement et en mouvement sous l’eau. Nous ne sommes pas convaincus, car cette trace thermique est physiquement impossible : l’eau est opaque à l’infrarouge, et devrait effacer totalement la signature thermique. En revanche, dans l’hypothèse d’un vol rasant au-dessus de la terre puis de l’eau, il nous paraît alors envisageable que l’objet puisse « surfer » au ras des vagues (nous observons des images avec des ricochets), et créer un nuage d’embruns qui occulte provisoirement sa signature thermique.

 

Nous avons tenté de recouper les observations infrarouges et les données radar provenant du radar civil de Pico del Este, à proximité de l’aéroport, pour obtenir la position de l’objet. Les données radar font apparaître une série de plots qui correspondent à des nébulosités. Nous n’avons donc pas la trace de l’objet lui-même. Ne pouvant avoir directement son altitude et sa distance, nous devons nous contenter de l’enveloppe des lignes de visée de l’avion au point d’impact du faisceau laser au sol. Nous en avons déduit différentes trajectoires possibles de l’objet, en variant les altitudes de départ et les vitesses de descente.

 

Une première trajectoire possible commence à environ 30 m d’altitude et se termine au-dessus de l’eau. Cette trajectoire pourrait être celle d’un microdrone à propulsion électrique ou haute vitesse par microréacteurs, avec une vitesse de l’ordre de 300 km/h en début de trajectoire. Dans ce cas, le masquage temporaire sur fond de terre pourrait être provoqué soit par des arbres, soit par des nébulosités locales, des micronuages près du sol. Une seconde trajectoire possible s’effectue à moyenne altitude, entre 300 et 180 m, avec une descente lente. La distance parcourue est faible et la trajectoire, quasiment rectiligne. Cela peut être celle d’une lanterne thaïe, ou un microdrone se laissant porter par le vent. Mais la signature thermique ne correspond pas, tout comme l’occultation de cette signature lors du survol des zones urbaines et de la mer. Cette occultation pourrait être due à des nuages en altitude, mais ceux-ci masqueraient aussi le fond de paysage à l’arrière-plan, ce qui n’est pas le cas.

 

L’objet semble par ailleurs se dédoubler en deux taches thermiques similaires lorsqu’il survole la terre, puis plus nettement lorsqu’il survole la mer, en fin de trajectoire, après ce qui semble être un ricochet. Réflexion parasite dans l’objectif ? Cette explication paraît peu probable, l’image parasite étant en principe atténuée. Là, elle ne l’est pas. S’agit-il d’une séparation physique de deux points chauds, soit par rupture de l’objet en deux parties après un choc, soit du fait que nous observons en réalité deux objets séparés mais proches ? Une lanterne thaïe double pourrait expliquer le dédoublement final, mais cette hypothèse explique mal la première séparation sur fond de terre. Dans le cas d’un microdrone en trajectoire rasante, sur fond de terre ou sur la mer, on peut envisager une rupture après un impact dans l’eau, ou le vol rapproché de deux microdrones évoluant à faible distance l’un de l’autre. Leurs images seraient alors tantôt confondues, tantôt séparées lorsqu’ils s’éloignent.

 

Ces hypothèses présentent chacune des avantages et des inconvénients. Elles sont physiquement possibles et restent dans le domaine du « normal » ou du « plausible ». Elles illustrent dans tous les cas la difficulté de déterminer ce qu’un Pan est réellement. Il est en général plus facile d’identifier ce qu’il n’est pas. Mais croiser les différentes données permet parfois de lever définitivement le mystère. Certains nous reprochent alors d’être des debunkers, de nous attacher à montrer que ce qui paraît extraordinaire ne l’est pas, que les Pan, ou les ovnis, sont des illusions optiques, ou le fruit de l’imagination de passionnés. C’est se tromper sur nos intentions. Notre démarche est basée sur une analyse rationnelle des observations, des mesures, en nous référant à la physique connue. Mais notre objectif, au sein de la commission technique Sigma 2, n’est pas de dégonfler par principe tous les dossiers. Il est de frotter plus humblement nos techniques d’analyse et nos expertises aux faits, pour pouvoir ensuite être plus pointus sur les cas vraiment énigmatiques, d’être en mesure de remonter aux mécanismes physiques et chimiques qui signent une interaction particulière avec l’environnement, dans les cas déroutants qui défient justement toutes les hypothèses physiques que l’on peut imaginer. Or ces cas qui interpellent nos esprits cartésiens, comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, il en reste encore bien assez !

 

Parmi les caractéristiques physiques les plus étonnantes, nous remarquons par exemple souvent des rayonnements optiques très intenses, avec des modifications de géométrie, des effets de flou, des lueurs bleutées… autant d’indices qui rappellent les émissions lumineuses de plasmas. Nos spécialistes ont émis l’hypothèse que cette lumière bleutée est générée par un champ électromagnétique intense, qui ioniserait l’air, et l’azote en particulier. On peut aussi imaginer que des engins hypersoniques volant à Mach 10 puissent générer des ondes de choc et de tels rayonnements. Mais comment expliquer que de telles lueurs soient rayonnées par des phénomènes quasi immobiles ?

 

De même, nos experts en rayonnement électromagnétique ont noté que certains Pan s’accompagnent d’émissions électromagnétiques à des fréquences précises, autour de 3 GHz et de 9 GHz. Pourquoi ? Le mystère s’épaissit quand on sait que de telles émissions peuvent servir à créer une couche de plasma qui fluidifie l’écoulement aérodynamique et la signature radar des engins. On peut aussi s’interroger sur les effets des fréquences micro-ondes sur l’environnement (dessèchement de la végétation constaté sur des traces d’ovnis au sol), mais aussi les perturbations d’équipements électroniques (voir le cas de Téhéran), que nous avons déjà évoqués. Notre médecin s’interroge également sur les séquelles constatées sur des êtres humains lors de rencontres rapprochées, qui suggèrent des effets thermiques induits par des rayonnements micro-ondes (perte de mémoire, brûlures…) à des fréquences supérieures à 3 GHz.

 

Mon propos n’est pas de rentrer dans des démonstrations complexes, mais de montrer que la collecte et le recoupement d’informations très diverses entrepris au sein de notre commission ouvrent de nouveaux chemins transverses d’explications qu’il est passionnant d’explorer.

 

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Élargir le regard

 

Pourquoi est-ce si difficile d’appréhender ces phénomènes aérospatiaux non identifiés ? Pourquoi avons-nous cette sensation que le problème nous dépasse, qu’il nous file entre les doigts ? Pourquoi ce réflexe de botter en touche, de pousser la poussière sous le tapis, de ranger la soucoupe dans le placard et de faire comme si tout cela n’existait pas ? Comme si rien n’avait été observé ? Pourquoi, en d’autres termes, persistons-nous à regarder ailleurs ? Pourquoi cette gêne qui s’installe dans les dîners en ville, quand le sujet des ovnis surgit autour de la table et suscite les regards embarrassés des convives ? Ces comportements, je les ai eus moi-même. Il a fallu que j’arrive à un âge mûr, que j’observe de mes yeux une lueur insolite, pour que je commence à mon tour à considérer ce sujet comme sérieux. Je ne jetterai donc pas la pierre aux esprits réfractaires. Je m’interroge simplement sur les raisons d’une telle résistance de l’esprit. Sans doute faut-il distinguer les milieux « officiels », autorités, administrations et laboratoires scientifiques d’un côté, et le commun des mortels de l’autre, parmi lesquels certains ont pu faire l’expérience d’un Pan quand d’autres, n’en ayant jamais observé, ont finalement peu de raisons de s’y intéresser.

 

Ces questions n’ont rien d’anecdotique. Car elles déterminent l’absence consternante de moyens mis à disposition des scientifiques motivés pour étudier ces phénomènes et pour apporter des réponses aux ufologues. Alors que des milliards d’euros sont mis sur la table dans de grandes missions internationales pour récupérer un peu de poussière martienne et y chercher la présence d’éventuelles bactéries, en rassembler quelques milliers pour lancer la moindre étude sur ces anomalies dans notre ciel reste un chemin de croix. Pourquoi ?

 

Curieusement, les raisons de cette défiance et les moyens pour la dépasser restent très peu étudiés. Je ne peux à mon niveau que constater le discrédit systématique qui entoure le sujet et ceux qui s’y intéressent, du moins jusque très récemment. Les scientifiques, les militaires, les journalistes et une partie du grand public adoptent une même attitude sceptique, voire d’ironie goguenarde assez convenue, chaque fois que l’hypothèse est avancée que des engins intelligents, produits par des civilisations possiblement plus avancées, ont pu exister ou se manifester à nous. Prendre position sur l’éventualité qu’une forme de civilisation existe ailleurs dans l’univers est risqué, voire suicidaire, tant pour sa réputation que pour sa carrière. D’autant que les seuls scientifiques s’y étant risqués, ceux du programme Seti, ont mené des recherches et dépensé des crédits (relativement modestes) pendant plusieurs décennies sans obtenir le moindre résultat. Pourtant, le fameux paradoxe de Fermi n’a pas pris une ride. Les probabilités suggèrent que des extraterrestres devraient être depuis longtemps autour de nous. Où sont-ils ? Pourquoi ne les voyons-nous pas ? Mais, surtout, pourquoi ne les cherchons-nous pas ?

 

Une des raisons de ce désintérêt est sans doute que l’ovni est d’abord une affaire d’État avant d’être une question de société. Ce sont les États qui, pour l’instant, maîtrisent à la fois les moyens de recherche et de communication sur ces phénomènes qui expriment des caractéristiques de vitesse, de furtivité et d’autres effets embarrassants pour les systèmes de défense. Ce n’est pas pour rien que la politique américaine concernant les ovnis est passée en pleine guerre froide par plusieurs étapes : d’abord la reconnaissance et la recherche, sans explication claire (sans doute le sujet était-il trop gros pour être étudié en secret), puis la phase de debunking, de discrédit, dès lors que le gouvernement américain a craint les impacts négatifs d’une communication non maîtrisée. L’Usaf tourne alors en ridicule les témoins, normalise l’incrédulité, pour finalement enterrer le sujet avec le dossier Blue Book, puis le rapport Condon en 1969, qui place officiellement le monde savant du côté des sceptiques. Mais ne jetons pas la pierre aux Américains. Il en est allé de même en Russie, et plus largement en ex-URSS, où l’Académie des sciences concluait prudemment à des phénomènes exceptionnels d’origine naturelle, malgré les traces laissées au sol, les témoignages des pilotes et des marins, ou les recherches plus discrètes des propres services de la Défense et du renseignement soviétique. Au sein des deux blocs, on retrouve une même stratégie visant à discréditer le sujet en discréditant ceux qui l’abordent.

 

Ce fut le cas, par exemple, lors des multiples observations de phénomènes lumineux, le 13 mars 1997, aux États-Unis, au-dessus de l’Arizona et du Nevada. Les témoins furent aussitôt tournés en ridicule. Quelques années plus tard, le gouverneur de l’Arizona avouera pourtant publiquement avoir lui-même observé ces ovnis et regretté ce dénigrement. Aujourd’hui, le Congrès américain dénonce le stigmate dont sont victimes les pilotes qui témoignent de leurs observations, et à qui on a recommandé le silence. On parle peu cependant des quolibets que subissent les quelques scientifiques qui osent faire des recherches sur ce sujet. Leurs collègues ne sont guère tendres avec eux.

 

Les ufologues restent tout aussi peu étudiés, tant par les historiens que par les sociologues. Comme si cette communauté de passionnés, pourtant riche de milliers, voire de millions de personnes réparties sur toute la planète, ne présentait aucun intérêt. Un paradoxe étonnant quand on songe à l’engouement que le sujet suscite malgré tout – au moins à titre de curiosité – dans une partie du public, et à l’impact absolument gigantesque qu’aurait sur les consciences la découverte d’un engin extraterrestre artificiel démontrant l’existence, ailleurs dans l’espace, d’une autre forme d’intelligence capable de technologie avancée. Toutes les grandes religions pourraient en vaciller sur leurs bases. Une nouvelle révolution copernicienne serait enclenchée. Et pourtant, alors que les études religieuses mobilisent des départements entiers d’universitaires, celles des ovnis restent limitées à quelques chercheurs marginalisés.

 

Nous l’avons dit, l’une des grandes faiblesses des ovnis est de reposer en premier lieu sur des témoignages, et donc sur de l’« opinion ». C’est un peu Monsieur ou Madame Tout-le-monde qui, dans la nuit, fait l’expérience parfois bouleversante, voire traumatisante, d’une incompréhensible anomalie. L’effet de surprise joue beaucoup, dans l’observation de quelque chose qui semble « sortir du cadre », s’échapper des représentations habituelles. Or c’est bien cette manie qu’ont les ovnis de « sortir du cadre » qui explique l’ostracisme dont ils font preuve dans les milieux savants.

 

L’ovni sort d’abord du cadre social : il a le mauvais goût d’être en premier lieu un objet populaire. Au lieu d’émerger dans l’ambiance bien contrôlée d’un laboratoire (certains en émergent peut-être, mais ils ne sont en tous les cas jamais publiés…), il surgit dans le regard émerveillé ou terrorisé du promeneur. Il se révèle d’abord dans un tapage médiatique, sous forme d’articles de presse et de reportages expliquant qu’une personne aurait vu que… Sauf que ces reportages sont évidemment réalisés par des journalistes et non par des savants. Pour être vendeurs, ils doivent donc raconter des choses surprenantes, incroyables, fantastiques, jouer sur nos émotions et nos peurs. Et c’est bien la tendance observée jusqu’à présent. Ce qui ne fait que refroidir davantage le scientifique.

 

D’autant que la science moderne s’est construite, depuis le xviie siècle, sur une césure de plus en plus forte entre un savoir considéré comme légitime – le savoir scientifique – et l’opinion populaire considérée comme superstition. Une ligne de partage qui – savoureux paradoxe – a été d’abord tracée par l’Église catholique elle-même, prompte à considérer comme superstitions à combattre toutes les croyances populaires qui n’entraient pas dans son dogme, mais aussi les théories scientifiques nouvelles. L’idée que le peuple est par nature superstitieux, peu digne de confiance, n’a cessé de se renforcer à mesure que le discours scientifique triomphait au xxe siècle contre la « sagesse paysanne », les « savoirs autochtones », etc. Les sciences se sont peu à peu coupées des autres formes de savoir, d’intelligence, pour s’enfermer dans une méthodologie propre et exclusive. Exit le chamanisme, la sorcellerie, les recettes de grands-mères, les croyances paranormales et autres pseudo-savoirs aux fondements invérifiables.

 

Cette mise à l’écart, cette séparation entre bon grain et ivraie, a permis aux sciences de gagner en efficacité : sans la méthode scientifique, nous n’aurions pas aujourd’hui les technologies avancées comme les lasers, la médecine de pointe, et nous n’aurions envoyé personne sur la Lune. Mais cette redoutable efficacité a un prix : la difficulté à sortir d’un cadre de pensée rigoureusement formaté, à envisager des phénomènes qui n’entrent pas dans des protocoles d’étude préétablis, qui ne s’inscrivent pas dans une théorie rigoureusement construite et confortée par une succession de preuves. La science aussi a ses dogmes… Au fur et à mesure qu’elle s’est professionnalisée, elle a perdu sa capacité à se laisser surprendre, à observer sans a priori, à faire l’expérience directe des sens – la vue, l’ouïe, l’odorat… – sans passer par le filtre d’un instrument qui présuppose une idée de ce que l’on va mesurer et donc une théorie sur laquelle s’appuyer. Pourtant, la science a su parfois s’appuyer sur un mélange d’observation directe et d’intuition. Kepler, au début du xviie siècle, a dû se fier à la sienne pour émettre l’idée – sacrilège à son époque ! – que Mars et les autres planètes puissent décrire une ellipse ayant le Soleil pour foyer. Alors que l’astronomie postulait depuis deux mille ans que tous les astres suivaient des trajectoires parfaitement circulaires, organisées autour d’un centre qui ne pouvait être que la Terre.

 

Sans intuition révolutionnaire, et sans observations et calculs pour la conforter, la science n’aurait pu s’affranchir des dogmes, qu’ils soient religieux ou… internes à elle-même. Si elle veut avancer aujourd’hui dans la compréhension des ovnis, elle doit retrouver ce mouvement de balancier entre l’intuition créative et la rigueur des mesures.

 

Car c’est bien le défi que posent aujourd’hui les ovnis : comment mesurer quelque chose dont on ignore tout, y compris la façon dont il peut se révéler à nous ? On comprend que le scientifique n’entre dans ce brouillard épais qu’à contrecœur… Il lui faut une base théorique établie par des pairs, assimilée dans un quelconque cursus universitaire qui, aujourd’hui, n’existe nulle part (aucune université ne propose de formation en ufologie). Les ovnis échappent à toutes règles et lois connues. Tout au plus peut-on les rapprocher d’autres phénomènes mieux connus. Mais lorsque l’analogie devient trop parfaite, l’ovni n’en est plus un : il devient un phénomène expliqué. Comment rendre compte d’un phénomène dont la définition même est d’être inexpliqué ? On saisit le trouble du scientifique…

 

L’ovni prolifère à la frontière d’un malentendu : le grand public ignore que le scientifique observe le monde d’une façon qui n’a plus rien à voir avec la sienne. À travers le filtre d’une théorie et de mesures chiffrées. Contrairement à ce qu’affirme une légende tenace, ce n’est pas en observant une pomme tomber d’un arbre que Newton trouva sa loi de la gravitation au xviie siècle, mais avec du papier et un crayon, en calculant la trajectoire mathématique qu’aurait, dans le vide, un corps soumis à l’attraction d’un centre. Puis en vérifiant que les mesures correspondaient bien.

 

Les astronomes ne lèvent plus les yeux au ciel (professionnellement) depuis longtemps. Ils ne les collent même plus sur l’oculaire d’un télescope. Ils récupèrent et analysent des données informatiques récoltées automatiquement, parfois par des instruments situés à des milliers de kilomètres, voire des millions quand ces appareils sont dans l’espace. Ils échafaudent des théories en comparant des courbes mathématiques, en scrutant des variations sur des spectres d’émission. L’astrophysique n’avance plus en contemplant la voûte étoilée une nuit d’été. D’où ce fossé béant entre le profane, qui veut raconter le trouble ressenti face à une lueur mystérieuse observée dans la nuit, qui l’a bouleversé, surtout quand l’« objet » lui a paru très proche, et le scientifique qui lui demande pour preuve un spectre d’émission, des données radar, une série quelconque de chiffres qu’il pourra analyser. Les deux mondes, depuis longtemps, ne parlent plus le même langage.

 

Une belle illustration de ce fossé entre l’indicible et le mesurable est apportée à la fin du film de science-fiction Contact, adapté du roman éponyme de Carl Sagan, qui s’inspire du programme Seti. Après un « contact » avec une intelligence extraterrestre, une arche pour communiquer d’un monde à l’autre est construite à grands frais, engloutissant les ressources économiques mondiales. Une scientifique (jouée par l’actrice Jodie Foster) prend place dans une boule métallique qui chute dans un champ de force. Elle fait l’expérience, durant la chute, d’une rencontre indescriptible avec cette intelligence extraterrestre, tandis que l’humanité, à l’extérieur du champ de force, ne voit qu’une boule qui tombe et qui plonge en quelques secondes dans la mer pendant que l’arche se disloque. Quand la scientifique raconte ensuite son expérience, elle n’est pas crue, on la somme d’avouer qu’elle a tout inventé, on lui demande de fournir des preuves de cette prétendue rencontre. Preuves qu’elle ne peut évidemment pas apporter puisque aucun instrument n’a enregistré quoi que ce soit. Elle n’a que sa bonne foi, et se retrouve dans la même position intenable de celui qui a fait l’expérience singulière d’un ovni, et à qui on demande d’en rendre compte selon des protocoles scientifiques. De fournir des chiffres alors que le témoin ne peut que décrire une expérience vécue. Dès lors, un dialogue de sourds s’installe. Comment le dépasser ?

 

Si le grand public doit comprendre que la science ne peut se contenter de vagues témoignages, que cela ne peut suffire pour en déduire quoi que ce soit de fiable et d’objectif, le scientifique doit accepter de son côté de faire parfois un pas de côté. De quitter la zone de confort des théories bien établies, des protocoles à suivre à la lettre. Le scientifique doit être capable d’élargir son regard, alors que la pratique quotidienne de son métier consiste au contraire à le rétrécir pour soumettre la réalité à un jeu d’équations préétabli. Il doit accepter d’explorer de nouveaux horizons, quitte à les soumettre ensuite au verdict de l’expérience, démontrer la justesse de son intuition par des mesures à la fois originales, que l’on n’avait jusque-là jamais pensé à réaliser, et renouvelées pour être confirmées par d’autres.

 

Parfois, pour voir quelque chose qui devrait nous crever les yeux, il faut savoir reculer et juste regarder différemment. C’est la fameuse parabole de ces clés de voiture perdues que l’on recherche obstinément sous le lampadaire et pas ailleurs. L’esprit cherche d’abord là où il y a déjà de la lumière. Mais parfois les clés sont têtues et se nichent dans l’obscurité de l’inexploré.

 

Le présupposé persiste, aussi bien chez les scientifiques qu’auprès du grand public, qu’un engin construit par une intelligence extraterrestre (à supposer bien sûr qu’une telle intelligence existe et qu’un tel engin soit effectivement arrivé jusqu’à nous) se manifesterait forcément par des phénomènes spectaculaires. Les films de science-fiction nous abreuvent de rencontres avec des vaisseaux gigantesques qui obscurcissent le ciel, de boules entourées d’éclairs, de voitures qui tombent mystérieusement en panne (ce qui a par ailleurs été effectivement constaté lors de rencontres entre des véhicules, voire des avions, et des Pan), bref il faut que ça brille, que ça flashe, que ça excite l’esprit. La filmographie du chasseur d’ovnis privilégie le spectaculaire, l’inattendu, ce qui dépasse l’entendement et l’imagination. C’est peut-être une fausse piste. Vous m’excuserez d’utiliser une métaphore un peu triviale, mais la fourmi qui croise un emballage en plastique tombé sur sa route ne le considère sans doute pas comme la preuve extraordinaire qu’une intelligence supérieure existe au-delà de la forêt où s’établit sa fourmilière. Il s’agit pour elle d’un objet banal, peut-être juste un peu plus coloré et moins appétissant que les autres. Il n’est donc pas certain, si jamais les extraterrestres existent et évoluent d’une certaine façon autour de nous, qu’ils se dévoilent par des phénomènes exceptionnels qui heurtent le sens commun.

 

Certains témoignages émis par des militaires stationnés sur des bases stratégiques américaines ou soviétiques, ou à bord de bombardiers stratégiques, font état au contraire de phénomènes plutôt discrets, que seules des équipes spécialisées peuvent détecter. Ce qui contraste avec le fameux carrousel de Washington, en 1952, où de nombreux « objets » lumineux ont exécuté un ballet en plein jour, au-dessus de la Maison-Blanche, observé par tous les riverains, par des pilotes de chasse et enregistré par les radars, tandis que l’Usaf tentait en vain de les intercepter. Un spectacle resté à ce jour sans explication convaincante, si ce n’est l’invocation de possibles… inversions de température atmosphérique. La science parfois a bon dos.

 

Faut-il chercher systématiquement des lumières dans la nuit, des trajectoires époustouflantes ? Peut-être nous faut-il simplement d’autres yeux, regarder autrement. Utiliser comme « lunettes » l’ensemble de toutes les disciplines scientifiques et les recouper entre elles. Après tout, nous sommes en permanence traversés par des flux de neutrinos et autres particules invisibles que la science sait aujourd’hui détecter avec des instruments adaptés. Mais jusqu’au xxe siècle, nous l’ignorions. Nous baignions dans un monde de particules sans le savoir.

 

Le monde ne se limite donc pas à ce que nos yeux nous indiquent, et à ce que notre cerveau est capable d’interpréter, de comprendre. Je le répète, mais la psychologie a prouvé que l’on pouvait ne pas remarquer quelque chose d’insolite et d’absurde qui se passe pourtant devant nos yeux, comme un gorille traversant un terrain de basket, si notre esprit est concentré sur autre chose.

 

Sans aller jusqu’à de telles incongruités, peut-être des choses subtiles ont-elles lieu régulièrement dans notre quotidien, autour de nous, sans que nous y prêtions attention. Nous voyons ce que nous croyons, et non l’inverse. J’en veux pour preuve le monde animal qui nous entoure, et qui révèle aux chercheurs d’aujourd’hui des formes d’intelligence qu’ils ne soupçonnaient pas hier : celle du poulpe, du corbeau, etc., très différentes de la nôtre. On sait désormais ces animaux capables de prouesses fascinantes. Ils ne sont pourtant pas devenus subitement plus intelligents qu’ils ne l’étaient avant. Nous avons juste changé notre regard sur eux. Il peut en être de même pour les ovnis. Ils sont peut-être là depuis toujours. Mais nous ne chercherions pas les bons indices pour les révéler. Supposons, comme pour les neutrinos, que ces ovnis interagissent avec notre environnement d’une façon que nous ignorons, produisant des rayonnements et des particules inconnus. Il nous faudrait découvrir d’abord – mais par quel hasard ou quels raisonnements ? – ces traces physiques pour révéler l’étendue de ces phénomènes et mieux comprendre ce que sont ces ovnis.

 

Le problème avec la science, c’est donc sa fermeture du regard. Sa spécialisation et son fonctionnement en « silos de recherche ». L’épistémologue américain Thomas Kuhn l’avait parfaitement analysé dans les années 1970 : la science fonctionne selon ce qu’il appelle des paradigmes, des cadres rigides qui structurent à la fois les questions qu’il est légitime – scientifiquement – de se poser, le cadre théorique dans lequel elles s’insèrent, les méthodes et instruments qui en découlent et qui seront mis en œuvre pour obtenir une réponse, et donc le type de réponse que l’on en attend. Il s’agit de résoudre des énigmes qui sont des problèmes parfaitement définis selon les critères considérés comme valides à une époque donnée. Le monde répond – quand il le veut bien – aux questions qu’on lui pose, dans le langage qu’on lui parle. Il est rare qu’il réponde à des questions que personne n’a songé à lui poser.

 

Pour un scientifique professionnel, les problèmes qui ne s’inscrivent pas dans un cadre d’analyse et d’observation ne sont donc pas des « anomalies ». Ce sont des phénomènes qui, pour la science normale, celle qui se construit au quotidien, n’existent tout simplement pas. Ils sont « non scientifiques » et ne relèvent donc pas d’un savoir. S’interroger sur un temps relatif en physique newtonienne classique n’a aucun sens. Autant discourir sur le sexe des anges. La notion de temps relatif n’aura une pertinence qu’à partir du moment où Einstein aura imposé un nouveau paradigme, celui de la relativité restreinte et générale, dans lequel le temps lui-même est en effet propre à un référentiel. La théorie, dans ce cas, a précédé l’expérience, puisqu’il faudra attendre des décennies pour que des expériences soient menées avec des horloges extrêmement précises, qui détecteront des différences effectives de temps relatif. Le phénomène existait évidemment depuis toujours, mais il a fallu une révolution conceptuelle pour qu’on songe simplement à le mesurer.

 

Il ne faut donc pas trop compter sur le hasard des « anomalies » pour révéler scientifiquement une présence extraterrestre et convaincre la science de s’y intéresser. Seules les incongruités qui s’inscrivent dans un cadre théorique acceptable (rayonnement électromagnétique insolite, trajectoire radar hors norme, interaction inhabituelle avec les milieux environnants…) retiendront l’attention du scientifique parce qu’il pourra les insérer dans un programme scientifique de recherche bien cadré et constater que « ça ne colle pas ». Les autres seront rejetées comme non pertinentes à étudier par le scientifique, comme des croyances sur lesquelles il n’a aucun pouvoir, qui ne le concernent pas. Il en est de même pour les théories spéculatives non standards tant qu’elles ne sont pas étayées par des premiers résultats expérimentaux. Reconnaître qu’un phénomène est une anomalie dans une théorie donnée a toujours été le premier stade d’une révolution scientifique, telle qu’ont pu l’être la révolution relativiste, puis la révolution quantique qu’a connue, par exemple, la physique du xxe siècle.

 

Un premier pas serait donc de réhabiliter ces phénomènes mal compris, de les considérer a priori comme une réalité à étudier, une véritable « anomalie » et non comme des croyances ou des hallucinations.

 

L’histoire des sciences est riche de tels exemples de phénomènes d’abord considérés comme non pertinents. L’un d’eux a été le refus des savants du xviiie siècle d’admettre que des roches puissent tomber du ciel. Les nombreux témoignages populaires, qui pourtant en attestaient, étaient considérés comme des superstitions. Le chimiste Antoine-Laurent de Lavoisier écrira un rapport à l’Académie royale des sciences de Paris pour conclure à l’impossibilité d’un tel phénomène. D’où ces pierres pourraient-elles venir ? Il ne pouvait s’agir que de fariboles populaires, car aucun mécanisme, aucune origine plausible, aucune théorie ne pouvait être envisagé ou utilisé. C’était juste physiquement impossible. Ce que décrivaient les témoins n’était donc d’aucun intérêt pour la science. C’était un non-sujet. Jusqu’à ce que la chute spectaculaire de rocs, de « globes de feu », accompagnée de bruits violents d’explosion, au-dessus de la petite ville française de L’Aigle, en avril 1803, suscite à nouveau de nombreux témoignages. Et surtout qu’un savant, Jean-Baptiste Biot, passe outre ses a priori, décide d’aller à la rencontre des témoins, de récolter leurs récits, et de faire sa propre enquête. Il observera lui-même ces pierres tombées du ciel, conservées par des paysans, remarquera leur forte odeur de soufre, et émettra en conclusion l’idée d’une origine extraterrestre, bien que cela aille à l’encontre de la vision scientifique du monde de l’époque. Les météorites entraient officiellement dans la catégorie des objets que la science pouvait désormais étudier.

 

Depuis, nous savons que d’autres phénomènes, en particulier orageux, peuvent aussi générer des résidus solides, des sortes de scories, par des mécanismes encore assez obscurs comme la foudre en boule. C’est ce que j’ai appris lors du symposium international sur la foudre organisé par le Laboratoire de recherche sur la foudre, auquel j’ai assisté en 2017. Or la foudre en boule est décrite dès le début du xixe siècle. Ainsi dans cet extrait d’un texte de M. H. Faye, produit devant la Société astronomique de France, le 3 décembre 1800 : « La foudre en boule est un phénomène très rare qui apparaît quelquefois pendant les orages ; mais quoique peu de personnes en aient été témoins, il n’est cependant pas possible de le mettre en doute. C’est un phénomène qui déroute les physiciens et qui n’a aucune ressemblance avec les effets ordinaires de l’électricité. Il est bien difficile d’en donner une explication satisfaisante. Aussi a-t-il été nié pendant fort longtemps. On est assez porté, même parmi les savants, à nier ce qu’on ne sait pas expliquer : c’est là une tendance fort dangereuse. » Ce texte pourrait s’appliquer tout aussi bien aux ovnis d’aujourd’hui.

 

Ces ovnis, et plus largement les phénomènes aérospatiaux non identifiés, sont-ils à leur tour des phénomènes physiques que nos paradigmes actuels peinent à interpréter comme scientifiquement réels ? Sont-ils des engins véritablement exotiques que nos yeux vont devoir s’habituer à observer sans les rejeter, sans les considérer comme hors du champ des possibles ? Bref, ces phénomènes nous invitent d’abord à élargir notre regard, notre focale, à accroître l’étendue de ce que nous sommes prêts à recevoir comme physiquement possible et rationnellement discutable.

 

La question n’est donc pas de savoir si les ovnis existent ou non, si on en a la preuve ou pas. Mais comment on modifie notre regard pour les détecter si jamais ils nous passaient sous le nez. Comment les observer ? Quels moyens utiliser ? Comment imaginer l’inimaginable ? Comment se laisser surprendre tout en restant rationnel ? Que doit-on précisément observer et par quel bout commencer ? Il y a d’abord une réflexion épistémologique à mener, qui dépasse de loin la simple interprétation d’un cliché ou d’un enregistrement radar. Quand on ne sait pas ce qu’on cherche ni comment le chercher, il y a peu de chance que l’on trouve quoi que ce soit…

 

Ces questions concernent aussi bien l’Aaro américain que le Geipan français, le programme international Seti des astronomes ou les sociétés scientifiques comme le Scu ou notre commission Sigma 2. Tous cherchent à détecter des phénomènes hors norme, sans pouvoir véritablement définir ce qu’ils pourraient être. Peut-être faudra-t-il aussi apprendre à regarder autrement ce qui nous paraît banal. Ne pas attendre qu’une soucoupe fasse des bonds extraordinaires pour atterrir devant la Maison-Blanche (c’est vrai que les jardins de l’Élysée sont plus petits et moins pratiques…). Ne pas se focaliser sur de prétendus cadavres autopsiés à Roswell ou sur d’autres récits extraordinaires qui décrédibilisent plus qu’ils ne convainquent, même si la révélation – étayée de preuves – de débris récupérés ou d’épaves d’engins exogènes serait bien évidemment un sacré pavé dans la mare. Garder l’esprit rationnel tout en l’ouvrant davantage. Ça ne fixe pas une méthode, mais c’est déjà un début.

 

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Une convergence à construire

 

Lorsqu’on fait le bilan des quelque soixante-dix ans écoulés depuis l’observation des premières « soucoupes volantes » dans l’ouest des États-Unis en 1947, un constat s’impose : on n’a guère avancé dans l’explication de ce que seraient les ovnis, ou plus généralement les phénomènes aérospatiaux non identifiés. Hormis quelques hypothèses nouvelles, comme les plasmas, nous en sommes au même stade de l’étonnement. Pourquoi ?

 

On peut à bon droit supposer que les énigmes extraordinaires exigent, pour être résolues, des moyens extraordinaires. Ou à tout le moins considérables. Quand il s’agit de savoir si la vie existe sur Mars, ce sont des milliards de dollars ou d’euros qui sont investis, à juste titre. La course au retour sur la Lune semble aujourd’hui de nouveau lancée. L’envoi de sondes autour de Jupiter ou de Saturne participe à cet effort gigantesque entrepris pour mieux apprécier la diversité du Système solaire, puis imaginer ce que pourraient être les exoplanètes et l’exobiologie, même si personne n’a encore jamais identifié la moindre trace de vie d’origine extraterrestre. Des moyens d’observation parmi les plus coûteux que l’humanité ait jamais produits, comme les télescopes spatiaux Hubble ou le JWST, sont utilisés pour traquer le moindre signe d’une activité biologique dans la composition chimique d’une atmosphère lointaine, dans d’autres systèmes solaires à des années-lumière de nous.

 

Alors pourquoi l’exploration de la banlieue terrestre ne suscite-t-elle pas le même enthousiasme ? Pourquoi si peu d’entrain à y étudier des phénomènes tout aussi inconnus. Car c’est hélas un peu l’inverse que l’on observe en ufologie : les moyens restent dérisoires. Nous-mêmes, au sein de la commission Sigma 2, simple association scientifique, avons les plus grandes difficultés à réunir les quelques milliers d’euros qui nous permettraient de financer des analyses plus pointues par des laboratoires extérieurs. Celles d’étranges morceaux d’écorce calcinée, par exemple, ou des effets constatés de rayonnements sur la végétation. Les écoles d’ingénieurs, les universités pourraient fournir des thésards, mais il faudrait pour cela que les sujets de recherche sur les Pan soient normalisés, intégrés dans la recherche quotidienne des laboratoires. Or chacun bricole au contraire dans son coin avec trois bouts de ficelle. Et réinvente souvent la roue, faute d’avoir accès aux dossiers classifiés ou conservés jalousement par d’autres. Il faut que ça change.

 

On ne peut pas espérer déterminer ce que sont ces phénomènes insolites si les financements, les informations et les expertises ne circulent pas davantage. Les fameux Tic Tac observés autour du porte-avions Nimitz, que nous avons déjà évoqué, sont emblématiques : où sont les données ? Les rapports d’observation ? Les mesures ? Aucune information n’est mise à disposition de la communauté scientifique américaine.

 

Pour avancer, nous allons devoir nous unir. Des réseaux de collaboration doivent se construire. D’abord entre les organismes d’enquête officiels, puis entre les ufologues, amateurs ou aguerris, qui multiplient les observations de terrain et recueillent les témoignages. Il faut y associer les moyens de surveillance et de recueil de données des forces aériennes ou de l’aviation civile, y adjoindre des experts spécialisés, en détection radar, infrarouge, etc., comme ceux de notre commission Sigma 2. Et approfondir leurs investigations avec l’appui de laboratoires civils, qu’ils soient privés ou publics. C’est alors que les scientifiques qui disposent de moyens de mesure parfois destinés à d’autres études (foudre en boule, météorites, nuages, traînées atmosphériques, farfadets…) pourront apporter leur soutien en travaux théoriques, sur les effets des rayonnements, la gravitation, l’électromagnétisme, car ils sont les seuls à pouvoir construire derrière des théories rigoureuses susceptibles de faire consensus. Nous devons apprendre à travailler tous ensemble. Mais quelques signes, encore timides, permettent de penser que ce mouvement a commencé.

 

La création de l’Aaro américain en est un exemple, puisqu’il coordonne et partage les informations entre les agences étatiques de la Défense et du Renseignement américain. C’est un premier pas important, qui s’inscrit dans le sillage du Geipan français pour organiser les échanges d’informations avec toutefois une différence importante. L’Aaro rend compte au Pentagone, à l’Odni et au congrès sans diffuser les dossiers au public, malgré un site web nouvellement créé, alors que le Geipan est une structure civile, ne dépend pas du ministère des armées, destinée à enquêter sur les cas et à informer le public avec mise à disposition des dossiers complets sur un site web d’accès libre.

 

Les administrations américaines devront désormais échanger leurs dossiers et leurs données sur les cas récents, mais aussi anciens, sous l’autorité d’un bureau central, voire d’un second bureau créé au niveau interministériel du Conseil national de sécurité. Du moins en théorie, car rien n’indique pour l’instant que l’US Air Force, qui dispose des moyens d’observation les plus considérables, soit véritablement disposée à jouer ce nouveau jeu de la transparence. Après des décennies de blocage total durant lesquelles l’administration américaine a martelé que les ovnis n’existaient pas, que les étudier n’avait aucun intérêt, ce virage officiel est déjà en lui-même un progrès majeur. Les cas recensés explosent : environ 500 en janvier 2023, 900 en avril, et la liste s’allonge de mois en mois.

 

Rien n’empêche par ailleurs de recourir à des fonds privés pour soutenir certaines recherches. Des réseaux privés de constellations de satellites pourraient accumuler des données indépendamment du Pentagone, qui a d’autres missions. C’est ce que l’AIAA semble vouloir promouvoir. Des axes de coopération se dessinent entre la Scu, la Suaps et notre commission Sigma 2. Nous avons ainsi signé un accord au printemps 2023 avec la Scu, avec création d’un premier groupe de travail sur les interactions électromagnétiques et les plasmas. La Suaps propose de son côté d’élaborer des méthodologies d’étude de Pan, mais aussi de participer plus largement à un conseil d’associations scientifiques internationales, qu’il reste à construire. Une idée à laquelle nous réfléchissons aussi…

 

Toujours aux États-Unis, j’observe que la Nasa n’hésite plus à parler officiellement d’ovnis, et se présente désormais comme le chef de file de la communauté scientifique américaine sur ce sujet. Son rapport d’étude indépendante est sorti le 14 septembre. Certes, les moyens mis sur la table restent dérisoires : les 100 000 dollars officiellement dépensés pour son dernier rapport sur le sujet sont plus symboliques pour se positionner qu’un véritable financement. Mais c’est déjà reconnaître que le sujet mérite qu’on s’y penche. La Nasa se garde évidemment de suggérer pour les anomalies observées une quelconque « origine extraterrestre ». Mais leur origine terrestre n’est pas davantage démontrée. La porte reste donc ouverte à de possibles explications « exotiques », ce qui est en soi un changement majeur d’attitude.

 

Dans son rapport, la Nasa se positionne, en tant qu’institution scientifique, à l’interface entre le monde civil et le Pentagone. Entre le monde du savoir académique et celui de la surveillance du territoire. Son ambition est d’abord de comprendre un ensemble de phénomènes. Et pour cela, elle met en avant ses compétences techniques d’observation depuis l’espace, d’étalonnage des instruments, reconnues par l’ensemble du monde scientifique, pour garantir des mesures précises et fiables. Elle confirme la pertinence de notre approche, qui consiste à nous appuyer sur des données, sur la connaissance de l’environnement complet qui entoure une mesure, sur la nécessité de croiser différentes mesures entre elles, prises avec des instruments différents ou selon des angles différents. Les moyens spatiaux proposés par la Nasa, comme ses radars météo, ses radars à ouverture synthétique, ne prétendent pas détecter les Pan depuis l’espace, mais peuvent préciser leurs caractéristiques une fois qu’ils ont été détectés par la défense aérienne ou spatiale. Les réseaux de télescopes au sol peuvent également observer les objets inconnus repérés au-dessus de l’atmosphère.

 

Je constate que la Nasa collabore déjà, par ailleurs, avec l’Aaro, comme le montre la conférence conjointe que les deux organisations ont présentée le 31 mai 2023. Le Congrès américain, de son côté, incite les membres du Pentagone et des services de renseignement à s’affranchir de leurs obligations de secret. Il les invite à parler sous couvert d’amnistie et à décrire ce qu’ils ont réellement observé ou enregistré.

 

En France, les ovnis ne sont plus systématiquement tournés en dérision dans les médias comme cela pouvait l’être à une époque, même si certains articles habillent encore le sujet d’un nuage de science-fiction et d’un parfum d’étrange. Des magazines de vulgarisation scientifique sérieux ont commencé dès 2014 à évoquer les Pan en marge de l’exobiologie, puis ont publié des dossiers, enquêtes et numéros spéciaux portant un regard objectif et sans a priori, sans céder ni au sensationnalisme ni aux moqueries faciles. Un regain d’intérêt largement dû au retentissement du virage américain depuis 2017 (la chaîne de télévision CNews ne nous a ainsi sollicités qu’en 2018, Science & vie l’avait fait dès 2014). Cette convergence d’intérêt, que j’appelle de mes vœux, est donc bien en train de s’esquisser. La chaîne ANews, sur le Web, spécialisée dans les sujets de sécurité, m’a sollicité pour participer à une série d’émissions depuis 2021 sur la thématique des ovnis. J’y interviens au côté de deux personnalités : le journaliste Jean-Claude Bourret, renommé pour ses nombreux écrits et émissions sur les ovnis, et Alain Juillet, éminent expert et conseiller de haut niveau en intelligence économique et renseignement. Cette série d’émissions rencontre un franc succès, avec plus d’un million de visionnages pour le premier épisode de mars 2022 et plus de 500 000 pour celui de janvier 2023.

 

S’il y a bien convergence d’intérêts, peut-elle déboucher sur une véritable alliance ? Il faudrait pour cela que s’opère une vraie association de moyens, sous-tendue par des méthodes communes qui définissent les éléments à observer, la façon de les caractériser, de les mesurer.

 

Chacun va devoir pour cela y mettre du sien. Les milieux ufologistes, d’abord. S’ils veulent convaincre, s’ils veulent être pris au sérieux, ils vont devoir se détourner d’un certain amateurisme et adopter les standards de la recherche scientifique, en particulier ses processus de publication, et soumettre la passion au rationalisme. Trop d’études sur les ovnis paraissent dans des publications ésotériques qui ne respectent pas les règles élémentaires d’une revue scientifique, comme faire relire les travaux, avant publication, par des experts anonymes du domaine, capables de discuter le choix de la méthode employée (quand il y en a une) ou la pertinence des données utilisées, de traquer les incohérences de raisonnement, les approximations ou les erreurs d’analyse, de vérifier l’authenticité des sources, etc. Cette relecture, ce processus lent et laborieux de validation par les pairs, qui peut prendre plusieurs mois, est ce qui fonde la rigueur et la confiance en science. On peut toutefois souligner le sérieux de certaines revues d’ufologie, comme Lumières dans la nuit, qui ont rassemblé des cas assortis de descriptions précises que l’on utilise encore aujourd’hui. On peut également saluer la parution d’articles sur les Pan dans des revues scientifiques comme Journal of scientits, ce qui est un signe très encourageant.

 

Au sein de l’association 3AF, nous disposons d’un haut conseil scientifique qui veille déjà à la rigueur des travaux et des publications, dont celles de la commission Sigma 2. Nous avons pour règle, pour les travaux théoriques cités dans nos rapports, de préciser si les théories sont en accord avec le modèle dit standard de la physique, ou s’il s’agit d’explorations théoriques non démontrées, donc spéculatives. Le Dr Paul Kuentzmann, qui fut un des membres remarquables de notre commission, veillait au grain, comme d’autres membres. Pierre Marx, spécialiste de propulsion spatiale à la retraite au sein de Sigma 2, a mené des travaux théoriques sur des liens hypothétiques entre les lois de l’électromagnétisme (les lois de Maxwell décrivant les interactions entre champs électriques et magnétiques et leur propagation) et la relativité générale, avec une possible incidence sur le contrôle de la gravitation. Ce travail théorique sérieux, non démontré par l’expérience, mais relié à des lois bien connues de la physique, émettait des hypothèses sur une propulsion « exotique », sans limite d’inertie, qui pourrait être utilisée par des engins de technologie très avancée. Les publications de Sigma 2 ont évoqué ce travail, avec toutes les précautions de rigueur dans leur rédaction.

 

L’ufologie ne manque pas d’études de qualité, mais elles sont en général publiées dans des livres ou sur des sites Internet écrits sous la seule responsabilité de leur auteur, qu’il s’agit donc en définitive de croire « sur parole ». La qualité de ces travaux librement publiés reste très variable, et leur fiabilité, toujours incertaine. L’ufologue rigoureux ne sait donc jamais vraiment ce qu’il peut considérer comme véritable source pour avancer dans ses recherches. Et aucun scientifique n’acceptera de se servir de tels écrits comme base pour son propre travail. Il devra, si le sujet l’intéresse, partir de zéro pour fonder sur des bases rigoureuses tous ses résultats, avec le risque de se déconsidérer ensuite auprès de ses confrères et d’avoir sa carrière bloquée. On comprend que très peu soient prêts à s’engager dans cette voie.

 

Les quelques scientifiques qui s’y risquent regrettent en outre de ne pas disposer d’instruments d’observation adaptés. Des instruments qui ne soient pas de simples systèmes de détection, mais qui soient suffisants pour protéger l’espace aérien, mais de véritables systèmes de mesures, précis, permettant d’étudier les caractéristiques complètes de l’objet détecté. Des instruments qui n’enregistrent pas seulement une distance et une vitesse, comme peut le faire un radar, mais qui mesurent le spectre électromagnétique complet émis par l’objet. Car les moyens d’observation sont surtout, pour l’instant, ceux de la défense aérienne et de l’aviation civile. Leur mission, comme nous l’avons déjà dit, n’est pas de déterminer si telle lueur est susceptible d’être un engin exotique venu de l’espace. Leur rôle est plus terre à terre : surveiller le trafic aérien, détecter l’intrusion hostile d’un appareil ennemi. Analyser en plus le spectre émis permettrait de connaître la nature de la lueur ou de la signature radar, de remonter aux éventuelles interactions avec l’atmosphère (y a-t-il, par exemple, échauffement de l’objet ou du milieu ?), à la température du corps détecté, à d’éventuels systèmes propulsifs, à l’émission d’ondes électromagnétiques ou à la présence d’un plasma.

 

Quelques pays (principalement les États-Unis et la Russie) disposent par exemple de radars antimissiles balistiques, de radars de surveillance de l’espace et de satellites optiques et infrarouges, capables de détecter et de poursuivre des cibles manœuvrantes très rapides. Leurs caractéristiques précises restent évidemment confidentielles. Mais l’efficacité de leur poursuite dépend des algorithmes utilisés qui s’appuient sur un certain nombre d’hypothèses a priori sur la cible. Le système est conçu pour détecter le plus efficacement possible un missile balistique, pas pour suivre n’importe quelle trajectoire erratique dans le ciel, car il se noierait dans un flot continu de données sans intérêt militaire. Un engin évoluant à grande vitesse sur une trajectoire rectiligne ou elliptique sera donc immédiatement détecté, car cela peut correspondre à un missile balistique. Mais le même objet volant lentement à basse altitude, avec de brusques accélérations et changements de direction ne le sera très probablement pas, car cela ne correspond à aucune technologie connue. Ces radars ne sont pas conçus pour poursuivre un objet dont la trajectoire est imprévisible. C’est d’ailleurs l’un des problèmes posés par les missiles hypersoniques, dont les changements de trajectoire compliquent la tâche des systèmes antimissiles, senseurs et intercepteurs inclus. Les radars de nouvelle génération à balayage électronique, capables de suivre instantanément une cible détectée, doivent anticiper son déplacement pour repointer sans cesse les faisceaux et continuer la poursuite dans la direction prédite. Si la trajectoire de l’objet ne correspond à rien de connu, rien de prévisible, ces radars sont à leur tour dépassés, sauf à supposer crédibles de nouvelles trajectoires et à reprogrammer les logiciels. Il semble que les Américains se soient posé la question à l’occasion de l’épisode des ballons en février 2023.

 

Il existe cependant des radars non directifs, capables de capter un écho sur 360 ° sans devoir pointer une antenne ou un faisceau dans une direction quelconque. Il s’agit de radars passifs, qui n’envoient aucun signal, mais qui détectent les réflexions des ondes électromagnétiques émises par les émetteurs radio (radio FM, TNT…) sur les objets qui traversent l’espace aérien. Ces radars sont surtout utilisés par les militaires, car ils n’émettent du coup aucun rayonnement et sont donc indétectables. Sauf qu’ils opèrent plutôt en dessous de 10 km d’altitude et qu’ils ont besoin de sources de rayonnement électromagnétiques dans la zone de détection, ce qui limite les observations. Et encore faut-il que les données intéressantes soient ensuite transmises aux experts ufologues, ce qui est loin d’être le cas. Il serait donc utile que de tels réseaux de radars soient également développés au sein de programmes scientifiques et non pour des objectifs strictement militaires. De la même façon, on peut imaginer utiliser des radars bistatiques, comme certains radars de surveillance de l’espace, qui émettent un large faisceau, une nappe, traversée par des objets sur une trajectoire prévisible (comme des satellites) ou au contraire manœuvrante comme certains missiles. Illuminés par la nappe qu’ils traversent, les objets sont alors détectés avec précision par le système d’antennes de réception. C’est selon ce principe qu’opère le radar Graves français (antenne d’émission près de Dijon, antenne de réception près d’Apt dans le Vaucluse) utilisé pour la surveillance de l’espace. Mais la surveillance de l’espace couvre par définition les orbites de satellites basse et moyenne altitude (entre 100 et 900 km d’altitude) qui traversent la nappe, et pas les objets évoluant plus bas.

 

Des premiers réseaux d’observation scientifique commencent néanmoins à se structurer. Pour observer les rentrées de météorites, les astrophysiciens de l’Institut de mécanique céleste et de calcul des éphémérides (IMCCE) de l’Observatoire de Paris ont développé par exemple le réseau Fripon (Fireball Recovery and InterPlanetary Observation Network) : un ensemble de caméras qui surveillent le ciel en continu, de nuit, pour détecter tout objet suffisamment gros provenant de l’espace et entrant dans l’atmosphère. Une centaine de caméras à très grand champ couvrent l’ensemble du territoire français, jusqu’à 100 km d’altitude. Elles fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre de façon automatique. Nous avons récemment pris contact avec l’IMCCE pour réfléchir à améliorer avec eux l’exploitation des données issues de ce réseau, et d’autres réseaux similaires, en établissant des classes de détection. En distinguant par exemple les météorites des phénomènes lumineux transitoires (PLT) ou de la foudre en boule, grâce à des algorithmes d’intelligence artificielle appliqués au traitement d’image. L’Onera participe à ces discussions.

 

Il est intéressant de remarquer que le réseau Fripon utilise aussi les émissions du radar Graves cité plus haut, rétrodiffusées sur la queue ionisée des météorites, puis mesurées par des antennes de réception spécifiques au réseau Fripon. Ces mesures sont faites sur les météorites entre 100 km et 20 km d’altitude, ce qui ouvre un autre champ d’investigation à la fois optique et radiofréquence dans les altitudes intermédiaires, en dessous du domaine purement spatial. L’une des difficultés est cependant la quantité de données à traiter. De même, d’autres réseaux équipés de caméras ultrarapides et d’analyseurs de spectre optique, mais aussi de rayonnement gamma et X, permettent de suivre les phénomènes de type farfadet en temps réel.

 

Il va cependant falloir aller beaucoup plus loin. Développer un réseau scientifique et technique suffisamment dense, constitué d’experts internationaux de toutes disciplines, pour échanger les analyses. C’est ce que nous nous efforçons de faire au sein de la commission Sigma 2 en créant des liens avec d’autres sociétés scientifiques, y compris étrangères, pour étudier ensemble les documents ouverts au public, sans empiéter sur les éventuelles actions institutionnelles et les moyens nationaux avec lesquels nous travaillons par ailleurs, notamment au travers du Geipan. Le colloque international Caipan 2 organisé par le Geipan en octobre 2022 fut un de ces lieux de rencontres internationales avec des groupes scientifiques et des ufologues, auquel la commission Sigma 2 a délégué quelques-uns de ses membres. Nous y sommes intervenus sur des sujets aussi divers que le croisement des observations radar et infrarouge, les plasmas, et les effets physiologiques induits par les rayonnements microondes. Un webinaire que nous avons organisé en juin 2023 a réuni pour sa part une quinzaine d’experts internationaux, dont des astrophysiciens, sur l’observation optique des Pans. Nous continuerons à tisser des contacts, pour recueillir toujours plus de données disponibles sur ces phénomènes, et pour être ensuite capables de les analyser correctement. Nous avons par exemple lancé des collaborations avec le Laboratoire de recherche sur la foudre, un organisme indépendant qui regroupe une quinzaine de chercheurs, ingénieurs et techniciens. C’est l’un des laboratoires dans le monde qui étudie la foudre en boule et les phénomènes orageux transitoires.

 

Certains projets comme Galileo, lancé en 2021 et dirigé par le professeur d’astronomie Avi Loeb à l’université d’Harvard (États-Unis), s’inscrivent dans cette volonté de fonder l’ufologie sur des bases réellement scientifiques. D’abord en utilisant des instruments rigoureusement calibrés pour observer systématiquement le ciel selon des protocoles préétablis, et réduire ainsi la probabilité d’avoir des signaux parasites ou mal interprétés. J’insiste sur ce point : recevoir des enregistrements sans information sur le type précis d’appareil utilisé, sur la façon dont il a été calibré, sur ses caractéristiques techniques, ses plages de performance, etc., crée plus de confusion que de clarté. Car comment, dès lors, interpréter tel contraste sur l’image ? C’est d’ailleurs une des difficultés mentionnées par le Pentagone lorsqu’il s’agit d’utiliser des moyens issus des services de renseignements, qui sont précis, mais dont les caractéristiques et le lieu doivent rester confidentiels. Un point de vue confirmé par la Nasa lors de la conférence du 31 mai 2023 et developpé dans leur rapport d’étude indépendante diffusé le 14 septembre.

 

L’un des premiers objectifs du projet Galileo est donc de construire un réseau dédié d’observation et d’analyse systématique des phénomènes aériens, en utilisant d’une part les télescopes optiques et infrarouges actuels et en construisant d’autre part de nouveaux instruments mieux adaptés à l’ufologie.

 

Un premier télescope a été installé sur le toit de l’observatoire d’Harvard en 2022. Mais d’autres instruments sont en cours de déploiement. Des caméras à grand champ, pour détecter et traquer toutes sortes d’objets aériens. D’autres plus précises, capables d’identifier ensuite la forme de ces objets et de donner leur spectre complet d’émissions lumineuses optiques ou infrarouges. Des analyseurs de spectre radio et micro-ondes, mais aussi des capteurs acoustiques, pour enregistrer les ondes sonores que ces engins sont susceptibles de générer. Des capteurs météorologiques, pour indiquer en parallèle la température, la pression, le taux d’humidité et la force des vents, ce qui permet de mieux connaître les conditions atmosphériques. Des détecteurs de champs électriques ou magnétiques, ou de particules énergétiques. Le tout accompagné d’un réseau de cinq antennes passives, installées sur différents sites de la région, jusqu’à plus de 100 km de l’observatoire initial, pour détecter l’écho d’un de ces objets non identifiés dans un vaste espace régional et reconstituer sa trajectoire. L’équipe d’Avi Loeb teste actuellement la pertinence de cet ensemble d’équipements pour la détection et l’identification ufologique, mais c’est un réseau qu’il faut exploiter et entretenir constamment.

 

Une fois le concept validé, des réseaux similaires d’observation pourraient être déployés dans d’autres régions du monde. Le réseau de scientifiques UAPx développe ainsi, à l’université Julius-Maximilians de Würzburg, en Allemagne, un système automatique de caméras optiques et infrarouges, ainsi qu’un détecteur de particules de haute énergie. Une série d’observations a été menée sur la côte près de Los Angeles en 2021.

 

Des techniques statistiques et d’intelligence artificielle doivent permettre ensuite d’identifier dans la masse de données récoltées, celles qui sont susceptibles de trahir la présence d’un ovni tout en rejetant les signaux parasites ou non pertinents. Les résultats, obtenus selon les standards scientifiques actuels, seront alors publiés dans de véritables revues scientifiques à comité de lecture. Et serviront de point d’appui à d’autres études scientifiques.

 

Cela sera-t-il suffisant pour que des institutions scientifiques investissent officiellement l’ufologie et y consacrent des moyens financiers ou matériels ? Je l’espère. En tous les cas, cela peut créer une première impulsion, en mettant à disposition des moyens de mesures, mais aussi en cristallisant des équipes de chercheurs, qui peuvent ensuite agréger autour d’eux d’autres équipes travaillant dans d’autres disciplines. Car le peu de scientifiques actuellement impliqués dans l’étude des ovnis reste un réel problème qu’il va falloir surmonter. À nous de convaincre les autres que l’ovni, ou le Pan, est un « objet » légitime d’étude. Mais aussi, et surtout, que les sciences elles-mêmes ont tout à gagner à s’y intéresser. Que l’étude des Pan est susceptible d’amener de nouvelles questions intéressantes qui feront progresser d’autres disciplines, comme l’étude des propriétés atmosphériques, des phénomènes électromagnétiques, des algorithmes de détection, etc. Il s’agit de déconstruire, en somme, les conclusions trop hâtives ou orientées du rapport Condon qui, en 1969, a fermé la porte à toute étude scientifique des ovnis.

 

Il est clair que la Nasa souhaite aujourd’hui occuper le terrain des études scientifiques, avec des moyens civils, pour éviter que les militaires n’imposent une nouvelle mise au secret des données. Un rôle qui ne s’oppose pas à la mission de l’Aaro, mais qui le complète. Car comme le reconnaît la Nasa, seuls le Pentagone et les services de renseignement américain disposent actuellement de moyens d’observation pour détecter et dresser une trajectoire à haute résolution d’objets non identifiés. Mais les limites de ces moyens ont été déjà évoquées, et les coupler à des instruments civils accroîtrait les capacités de détection et d’analyse scientifique.

 

Enfin, comme l’évoquait aussi la Nasa, des smartphones, dotés d’un logiciel de géoréférencement capable de transmettre les images et les données d’une observation de Pan, permettraient d’impliquer le grand public pour construire un réseau d’observation de masse.

 

Mais tout cela demande des moyens et une confiance à établir entre les ufologues, les scientifiques et les experts en sécurité et défense, chacun restant dans son rôle.

 

Sans doute devrons-nous laisser pour cela le temps au temps. Nous avons vu que, depuis 1995, la recherche d’une vie possible dans l’espace sous forme de micro-organismes est devenue un sujet d’étude scientifique tout à fait solide et respecté, qui draine des programmes et des moyens d’observation de plus en plus importants. La découverte un jour d’une telle vie extraterrestre, si elle survenait (et rien n’indique qu’elle est improbable), ne pourrait que légitimer l’étape suivante, consistant à chercher des traces d’une vie extraterrestre intelligente. Puis l’idée qu’une telle vie intelligente, si elle dispose de technologies suffisamment avancées, a pu manifester sa présence d’une façon ou d’une autre dans notre entourage, d’abord lointain, puis proche. Le processus de légitimation scientifique du phénomène ovni se ferait alors par étapes, pour faire sauter l’une après l’autre les résistances intellectuelles qui empêchent actuellement les scientifiques de considérer l’ufologie comme une véritable discipline scientifique.

 

Tout cela reste hautement hypothétique. Mais la science a su parfois échafauder des hypothèses bien plus hasardeuses, comme l’existence des trous noirs et des ondes gravitationnelles, et développer à grands frais des moyens adéquats pour les vérifier. Il ne s’agit donc pas de convaincre les milieux scientifiques que les extraterrestres existent forcément et qu’ils se manifestent réellement à nous. Mais que cette hypothèse est suffisamment intéressante en elle-même, et porteuse de défis techniques enrichissants, quelle que soit la réponse, pour que l’on mette en place les moyens de la tester.

 

Pourquoi attendre un hypothétique signal radio provenant des confins de l’espace, ou une signature biochimique provenant d’une exoplanète à 100 années-lumière de nous à laquelle nous mettrions cent ans à faire parvenir le moindre signal ? Pourquoi ne pas étudier aussi parallèlement et sérieusement des phénomènes inconnus, qui soulèvent des questions sur la physique dans notre environnement proche ? Et dont les réponses permettraient peut-être de tisser des liens avec des phénomènes observés dans l’espace lointain. Il n’y a aucune contradiction ou opposition entre l’exploration de l’environnement local et celle de l’espace profond, si ce n’est la différence d’échelle de temps et de distance.

 

Ce défi est à notre porte. Le milieu expérimental est autour de nous. Si une découverte intervenait, si un premier contact (à supposer qu’il puisse y en avoir un) pouvait être établi, cela prendrait quelques millisecondes et non plusieurs siècles. Les dossiers ovnis du Pentagone montrent que des questions sérieuses interrogent tout un pan de notre recherche. Et qu’il y a matière à chercher sur les Pan, bien au-delà du Pentagone. Percer le mystère de ces ovnis reste donc une quête stimulante, pour notre génération et celles à venir, aux États-Unis comme ailleurs.

 

Épilogue

 

À l’heure où s’achève la rédaction de cet ouvrage, le soufflé autour des Pan continue de monter. Et je m’en réjouis. Le Congrès américain, durant l’été 2023, a continué ses auditions, au cours desquelles David Grusch, un ancien responsable du renseignement, a affirmé que, selon ses informations, le gouvernement des États-Unis était en possession d’engins extraterrestres intacts ou partiellement intacts, et que le Congrès devait en être informé. Dans la foulée, Jonathan Grey, un responsable actuel du Nasic (National Air and Space Intelligence Center), confirmait de son côté l’existence de « matériaux exotiques » récupérés. Des déclarations qui, on s’en doute, ont provoqué beaucoup de remous médiatiques. Info ? Intox ? Je me garderai d’avoir là-dessus le moindre avis tranché. L’avenir nous en dira plus. Je me contenterai de rappeler l’existence d’un réseau de signalement systématique de toute rentrée atmosphérique, que ce soit d’engins militaires, spatiaux ou autres, sur l’ensemble du globe, qui impliquait il y a plusieurs décennies les différentes ambassades américaines (le projet Moon Dust). Nous l’avons déjà évoqué dans des chapitres précédents. Les débris d’origine « possiblement extraterrestre » liés aux signalements d’ovnis faisaient partie des éléments à surveiller, parmi d’autres.

 

J’observe cependant que ce témoignage de David Grusch, aussi ébouriffant soit-il, a été officiellement enregistré, dans le cadre d’une enquête du Congrès, et qu’il a donc un statut bien différent d’une simple interview accordée à un journaliste et publiée dans un quelconque magazine. Le Congrès s’est appuyé dessus pour demander des clarifications et un dossier dûment renseigné (et bien sûr classifié), celui-là même qui avait été transmis à l’inspecteur des services de renseignement américains. Il a réclamé au passage la levée des accords de confidentialité qui empêchent les militaires de révéler quoi que ce soit sur ces dossiers sous peine de poursuites pénales. Les élus auront-ils un pouvoir suffisant pour faire parler la « grande muette » et délier les langues de l’US Air Force comme celles d’autres organismes ? Nous verrons bien… Pour l’heure, les déclarations successives cultivent l’ambiguïté sur le sort réservé au dossier confidentiel remis par David Grush à l’inspection générale des services de renseignement. Le Congrès pourra-t-il obtenir des auditions de témoins sous serment, expliquant le contenu de programmes jusqu’alors méconnus ? Et ces témoins confirmeront-ils la thèse d’une récupération et analyse de technologies exogènes ?

 

Cependant, il ne faudrait pas que cette affaire d’« épave exotique », de crashs extraterrestres et de mystérieux débris soit l’arbre qui cache la forêt. Ce sont bien sûr des sujets importants, car si l’information se révélait en définitive exacte, si le gouvernement américain détenait effectivement quelque part, de façon confidentielle, depuis des années ou des décennies, les restes d’un engin extraterrestre et le révélait officiellement, cela constituerait un événement d’une portée sidérante. Mais il ne faudrait pas que notre attention reste focalisée sur cette seule perspective qui pourrait finir aussi, comme l’affaire Roswell, par décrédibiliser encore une fois le sujet des ovnis auprès d’un large public. Surtout si la baudruche venait à se dégonfler. N’oublions pas, derrière, les plus de 900 « anomalies » officiellement recensées par l’Aaro en février 2023, et qui ont sûrement largement dépassé le millier à l’heure où nous bouclons ce livre. Celles-là sont bien réelles.

 

Les responsables de l’Aaro se tiennent d’ailleurs à disposition du Congrès pour consultation ou communiquer les dossiers dont ils disposent. Et tout indique que ce « bureau américain des ovnis » continue de monter en puissance avec, durant l’été, l’ouverture d’un site Web expliquant sa mission et donnant surtout des premières informations sur des cas recensés, avec des témoignages qui proviennent de sources à la fois militaires et civiles. Cette évolution est importante. Car l’Aaro avait pour fonction initiale d’organiser le partage d’informations entre les différents organismes militaires et de renseignement, mais il restait jusque-là inaccessible au grand public. Désormais, à l’instar du Geipan français, il recueille des témoignages de gens « ordinaires » et communique en retour une partie de ses dossiers au public. L’Aaro est donc devenu en quelques mois un « super Geipan », doté de moyens plus importants que son homologue français, mais aussi de missions plus étendues puisqu’il réunit autour de lui à la fois l’expertise civile et l’expertise militaire sur les phénomènes insolites, qu’ils soient aérospatiaux ou marins – son intitulé précise qu’il étudie les anomalies « tous domaines ». En outre, la description des missions de l’Aaro inclut l’étude d’échantillons et la récupération de technologies, non pas en affirmant que c’est en cours, mais que cela fait naturellement partie de ses prérogatives.

 

Pour autant, ne rêvons pas trop : il ne sera sans doute pas possible avant longtemps de télécharger à volonté l’ensemble du rapport sur les anomalies observées par exemple autour du cas Nimitz, comme on peut pourtant le faire en France, via le modeste Geipan mais dont l’expérience s’est construite sur cinq décennies, sur différents cas français comme celui du vol Air France du 28 janvier 1994 , même si celui-ci est non élucididé et laisse des questions ouvertes. Mais le tournant reste majeur, avec l’affirmation de plus en plus forte que le peuple américain doit désormais être mis au courant de ce que les autorités savent sur les ovnis. Certes, il y a encore des résistances, mais la vague paraît de grande ampleur. Et elle n’est certainement pas terminée. Nous pouvons nous attendre à des déclassifications en cascade, qui éclaireront peut-être les dessous du positionnement des États-Unis sur ces questions.

 

Nous avions en effet évoqué, au premier chapitre de ce livre, trois hypothèses concernant les emballements successifs de la communication des autorités américaines. La première était qu’il s’agissait de gesticulations uniquement destinées à obtenir de la part des élus plus de crédits pour la défense spatiale et aérienne (inventer une menace pour justifier des demandes d’équipements). La deuxième était celle d’une lutte interne, depuis plus de sept ans, entre partisans du secret (quel qu’il soit) et lanceurs d’alerte au sein de l’administration, ces derniers souhaitant voir les États-Unis jouer un rôle de leader sur ce sujet et dominer les débats. La dernière hypothèse, enfin, supposait l’existence d’une stratégie délibérée consistant à révéler par paliers des informations susceptibles d’être déstabilisantes si elles étaient livrées d’un bloc. Au moment où je rédige cet épilogue, aucune de ces trois hypothèses ne s’est définitivement imposée. Et j’aurais tendance à dire : peu importe, seul compte finalement le résultat. Si les blocages finissent par être levés, qui empêchaient jusque-là de divulguer des informations et données enregistrées sur les différents phénomènes insolites observés, si les cas officiellement recensés continuent d’augmenter avec une même dynamique, si une communication fluide s’établit enfin entre les différentes branches militaires, le renseignement, l’aviation civile et jusqu’à la société civile et le grand public, alors l’administration américaine sera parvenue, quelle qu’ait été son véritable objectif initial, à s’autoréguler sur la question des ovnis, à se libérer en partie de cette culture du secret, parfois nécessaire, qui a bloqué toute véritable avancée depuis plus d’un demi-siècle, le sujet étant devenu tabou sur ce continent. Et nous n’aurons pas à vivre, dans le futur, un « ufogate » dans lequel le grand public apprendrait que l’administration cachait sciemment des choses importantes.

 

Quoi qu’il en soit, au sein de la commission Sigma 2 que je préside, nous restons fidèles à notre ligne : sans emballement excessif, nous reconnaissons l’existence de phénomènes insolites qu’il convient d’étudier sérieusement, nous observons qu’ils ont des caractéristiques étonnantes, que leur origine n’est pas toujours claire, et nous gardons ouverte pour les plus mystérieux l’hypothèse qu’ils puissent être l’expression d’objets matériels venus « d’ailleurs ». Et nous n’allons pas au-delà. Nous ne souhaitons qu’une chose : pouvoir accéder aux données sur les cas américains, mais aussi sur d’autres cas étrangers, comme nous pouvons le faire, grâce au Geipan, sur les cas français. Bref, continuer simplement notre travail, avec plus de données, plus de moyens d’observation, y compris chez nous où nous pourrions jouer un rôle plus actif sur certaines analyses techniques si l’occasion se présentait, susciter l’intérêt des réseaux scientifiques pour générer de nouvelles données. Nos ressources en tant qu’association restant modestes, nous aurons cependant besoin de dons pour financer des études, des travaux de thèse et améliorer les réseaux d’observation..

 

Nos experts, dont les travaux sont bénévoles, continuent d’analyser les cas les plus intéressants et pour lesquels nous disposons de données, d’enregistrements radar et d’observations. Comme ce phénomène observé le 23 avril 2007 entre Jersey et Guernesey, pour lequel nous sommes encore, et pour un moment, « les mains dans le cambouis » de l’analyse. Peut-être mettrons-nous en évidence des anomalies persistantes… Nous continuerons à construire des liens avec des sociétés scientifiques étrangères, pour développer des réseaux d’observation capables d’enregistrer des données. Nous continuerons surtout à démontrer notre capacité à mener des analyses rigoureuses, qui n’ont jamais jusqu’à présent été contredites, ce qui nous conforte dans l’idée qu’elles apportent leur pierre à l’édifice. Je salue au passage la persévérance de nos prédécesseurs qui ont construit la commission Sigma, et de ceux qui ont rejoint ensuite Sigma 2 pour la consolider et monter en expertise dans de nombreuses disciplines, ajoutant de la diversité. Tous ont contribué à forger cette expertise reconnue, dans un climat apaisé, en équilibrant l’imagination, la raison et le travail. J’encourage aussi les témoins de phénomènes, pilotes et autres observateurs, à continuer à rassembler et à communiquer les informations précises qui nous sont indispensables. L’ovni est un puzzle dont chacun peut détenir une petite pièce.

 

Un puzzle qui n’a pas cessé de m’étonner. Bien sûr mon étonnement n’est plus le même que lorsque je découvrais en 2011, suite à une observation personnelle, cet univers de l’insolite. À mesure que je plongeais dedans, ma vision a mûri. Et l’émerveillement des débuts a cédé la place à une volonté sans cesse renforcée d’en percer au moins quelques mystères. Modestement, mais avec méthode et obstination. Peut-être n’y a-t-il aucun véritable secret derrière ces lueurs dans le ciel. Peut-être ne s’agit-il que de phénomènes naturels encore mal compris. Ou au contraire la manifestation perceptible d’un monde que nous ne comprenons pas encore, d’objets qui nous dépassent. Je reste convaincu que nous observons des manifestations naturelles dans certains cas, mais aussi des comportements qui, dans d’autres cas, posent pour le moins de réelles questions sur leur origine. Cela incite à chercher… encore et encore. À faire la somme de toutes nos connaissances, comme le suggère le terme Sigma de notre commission, pour relier les milieux maritimes, terrestres, aériens, spatiaux aux mystères encore plus insondables de l’Univers lui-même. Car la noblesse de l’esprit est d’oser regarder toujours plus loin, d’aller au-delà des océans comme des apparences. L’ovni vient réveiller au fond ce qu’il y a de plus humain en nous : la curiosité.

 

Remerciements

 

Je remercie tout d’abord ma famille, pour ses encouragements et l’éducation qu’ils m’ont donnée, incitant à l’ouverture d’esprit et à la curiosité pour la littérature, la musique, les sciences et techniques. Cette éducation enrichie d’expériences a tissé un lien invisible entre recherche scientifique et philosophique, comme une muse, elle a fait naître un second souffle d’énergie et de création qui a guidé et éclairé mes réflexions jusqu’à ce livre. Cette ouverture a été la clé pour appréhender la complexité du sujet ovni.

 

Je remercie ma fille pour son soutien sans faille et sa patience, qualités dont ont su faire preuve aussi mes amis et proches lorsque j’étais bien souvent accaparé par mes travaux de recherches.

 

Je souhaite remercier aussi l’Association aéronautique et astronautique de France (3AF), son personnel fidèle, et son audacieux président d’honneur, Michel Scheller. Il m’a appelé à prendre des responsabilités, notamment en 2013, pour refonder la commission Sigma, héritée de son président fondateur, Alain Boudier, que je salue. Michel Scheller a osé créer cette commission « exotique » sur les ovnis à la 3AF, ce qui ne manquait pas d’en faire sourire plus d’un : il était visionnaire. Ce fut l’occasion de rencontrer de nombreuses personnalités, et des grands du domaine aéronautique et spatial, comme Pierre Bescond, ancien directeur du Cnes, membre du groupe Cometa, président du groupe de pilotage du Geipan, et Jean-François Clervoy, spationaute fameux. Je les remercie. L’un et l’autre m’ont accompagné avec une grande bienveillance dans la création de Sigma 2 et ses travaux. Je remercie aussi les autres membres de Sigma 2, dont le Dr Paul Kuentzmann, mais aussi ceux, amis et collègues, anciens de la DGA, du ministère des Armées ou de l’Industrie… qui m’ont rejoint pour de nouvelles aventures après quarante ans. Comme tous ceux qui ont rejoint Sigma 2 plus récemment et dont j’ai découvert l’enthousiasme et les qualités. J’en ressens une réelle fierté. Leur expertise est reconnue internationalement, tout comme celle du Geipan, dont je salue le directeur et les experts, sans oublier Jacques Vallée, légende du monde ufologique, qui m’honore de son amitié.

 

Je remercie aussi Dominique Filhol, réalisateur du documentaire Ovnis : une affaire d’États et du film Valensole. Ce film fut un virage dans ma vie associative sur les ovnis, ayant suscité plusieurs rencontres et forgé des liens durables. J’ai notamment une pensée amicale pour Pascal Fechner, animateur de tables rondes mémorables, dès avril 2020, pour la sortie du documentaire ou avec le Pr Avi Loeb. Pour Alain Juillet, également, ancien haut conseiller à l’intelligence économique, homme de la sécurité et du renseignement. Il m’a entraîné d’Ovnis : une affaire d’États jusqu’au plateau d’ANews Sécurité pour l’émission Dossier ovni, succès produit et réalisé par Michael Lejard, devenu un ami aussi, et qui m’a donné l’occasion de rencontrer Jean-Claude Bourret et Baptiste Friscourt que je salue chaleureusement.

 

Ce qu’ils en pensent

 

Luc Dini a écrit le livre que j’aurais aimé pouvoir lire lorsque j’ai entendu parler d’ovni pour la première fois pendant mon adolescence. J’avoue que c’est même le livre que j’aurais aimé écrire en réponse à la question qu’on me pose souvent, lors de conférences sur mes missions spatiales : « Croyez-vous aux ovnis ? » Il fallait l’excellent leadership de Luc, au sein de la commission dédiée aux Pan qu’il préside depuis 2013, pour conduire une approche cohérente par des experts de diverses disciplines, permettant de ne plus confondre la description du phénomène avec son explication (parfois élucidée et parfois toujours ouverte). Certains Pan sont bien avérés dont le mystère résiste à l’analyse. Quoi de plus excitant que d’explorer toutes les pistes possibles ? Et par là contribuer à l’avancée des connaissances.

 

Jean-François Clervoy[3](OVNIS_Luc_Dini-17_split_001.xhtml#footnote-004)

 

Pendant très longtemps, j’ai perçu les ovnis comme un élément de science-fiction utilisé par les bons auteurs et repris par des gens crédules. J’ai commencé à me poser des questions lors de la publication du rapport Cometa, réalisé par une commission d’auditeurs d’une session nationale de l’IHEDN postérieure à la mienne. Les rédacteurs de l’étude, dont je connaissais certains, posaient de vraies questions sans les éluder et arrivaient à des conclusions surprenantes mais crédibles vu leurs domaines d’expertise.

 

Attaché au factuel, j’ai continué à me poser des questions en découvrant la variété et le nombre des événements identifiés comme inexplicables au niveau scientifique, tout en me méfiant des déclarations de certains spécialistes. Si certains y voyaient des entités venues d’ailleurs, d’autres pensaient que c’étaient des programmes secrets de grands pays. Depuis le temps qu’on repère des Pan avec des caractéristiques proches, sachant que nous sommes dans un monde médiatique où les lanceurs d’alerte pullulent, il est certain que des fuites auraient, au moins partiellement, levé le secret.

 

Plus la science progresse, plus on peut capter, mesurer et stocker des données, plus on est confronté à des enregistrements qui se recoupent et révèlent des objets défiant toutes nos règles physiques. Par ailleurs, la physique quantique nous oblige à repenser ce que nous voyons et constatons à travers d’autres paramètres. Loin de tomber dans un complotisme sans intérêt, nous sommes au cœur de la science.

 

À ce stade, le problème change de dimension. Chaque pays doit protéger son espace aérien, terrestre et maritime contre tous les types de menaces venues d’ailleurs. En général nous avons les instruments de mesure pour les identifier et les moyens militaires pour intervenir. Dans le cas des ovnis, tout change. Certes ils semblent uniquement nous observer et n’ont jamais été agressifs. Mais que se passerait-il s’ils le devenaient, sachant que nous sommes incapables de les arrêter en l’état actuel de nos connaissances ? Il est donc indispensable pour la sécurité nationale de comprendre et d’identifier à quoi cela correspond et d’imaginer des parades.

 

Cette prise de conscience est en train de devenir mondiale, à commencer par les États-Unis chez qui les commissions d’enquête et les lanceurs d’alerte se succèdent pour nous faire réfléchir. Grâce à Luc Dini qui est sans doute le meilleur expert français actuel dans ce domaine, le lecteur va pouvoir découvrir où en sont nos amis d’outre-Atlantique au niveau du Pentagone et vers quoi nous allons dans l’analyse et la connaissance de ces fameux Pan.

 

Alain Juillet[4](OVNIS_Luc_Dini-17_split_001.xhtml#footnote-003)

 

Le livre que vous avez entre les mains vient à point pour clarifier et renouveler la longue histoire des ovnis et de leur traitement officiel, aussi bien en France qu’aux États-Unis.

 

Il a cette précieuse particularité d’être l’œuvre d’un expert des systèmes militaires, familier des phénomènes connexes aux opérations de la guerre moderne, et qu’on peut difficilement suspecter de confondre le passage d’un satellite avec une météorite, un effet secondaire de la foudre ou un messager extraterrestre.

 

Non seulement Luc Dini a suivi l’évolution des rapports depuis de longues années, mais il a aussi œuvré dans les structures industrielles et scientifiques françaises pour développer les recherches à travers les commissions professionnelles spécialisées de la 3AF et du groupe Sigma 2.

 

Mon propre travail aux côtés de mes collègues dans le groupe d’experts du Geipan m’a permis d’apprécier la collaboration entre spécialistes du Cnes, organisation civile pour l’exploration spatiale, et ceux du domaine militaire, qui bénéficient de l’accès à des laboratoires de classe internationale.

 

Cette coopération s’avère critique dans le contexte des décisions récentes du Congrès des États-Unis. Non seulement le gouvernement américain a brisé le tabou des rapports confidentiels qui avait privé le public d’informations fiables, mais il a désormais accordé sa protection à tous les citoyens, dont les pilotes militaires, pour qu’ils puissent témoigner à visage découvert.

 

Tout le monde a compris qu’une nouvelle ère s’était ouverte. Pour le monde scientifique, c’est enfin l’opportunité d’avoir connaissance du comportement physique (et astrophysique) des objets en question. Pour la société civile, c’est la découverte de réalités qui auront un impact profond sur notre existence psychique et notre conception de la place de l’homme dans l’univers.

 

Pour ceux, comme moi, qui ont suivi l’évolution du problème sur plusieurs décennies, des deux côtés de l’Atlantique, le livre de Luc Dini représente une ouverture et un renouveau, non seulement pour la Défense, mais aussi pour la recherche scientifique au plus haut niveau.

 

Dr Jacques Vallée[5](OVNIS_Luc_Dini-17_split_001.xhtml#footnote-002)

 

* * *

 

[3](OVNIS_Luc_Dini-17_split_000.xhtml#footnote-004-backlink). Spationaute de l’Esa (European Space Agency) et président de la société Novespace.

 

[4](OVNIS_Luc_Dini-17_split_000.xhtml#footnote-003-backlink). Expert exécutif en sécurité et intelligence économique, et ancien haut responsable à l’intelligence économique auprès du Premier ministre.

 

[5](OVNIS_Luc_Dini-17_split_000.xhtml#footnote-002-backlink). PhD, president de NOVALEM ANALYTICS, LLC, San Francisco.

 

Glossaire des sigles et acronymes

 

3AF : Association aéronautique et astronautique de France

 

Aaro : All-domain Anomaly Resolution Office

 

Aatip : Advanced Air Threat Investigation Program

 

AIAA : American Institute of Aeronautics and Astronautics

 

AOIMSG : Airbone Object Identification and Management Synchronization Group

 

Baass : Bigelow Aerospace Advanced Space Studies

 

Caipan : Collecte et analyse des Informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés ; ces ateliers réunissent des scientifiques et des ufologues étrangers et hexagonaux, issus de la recherche publique ou privée, ainsi que des acteurs institutionnels comme l’armée.

 

CDAOA : Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes

 

CEC : Cooperative Engagement Capability

 

Cefaa : Committee for the Study of Anomalous Aerial Phenomena

 

Ceti : Communication with Extraterrestrial Intelligence

 

Champ : Counter-electronics High-powered Advanced Missile Project

 

CIAE : Centre d’identification aérospatiale

 

Cnes : Centre national d’études spatiales

 

Cometa : Comité d’études approfondies sur les ovnis

 

Cufos : Center for Ufo Studies

 

Cupeea : Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique

 

DGA : Direction générale de l’armement

 

DIA : Defense Intelligence Agency

 

Elfes : Emission of Light and Very low frequency perturbations from Electromagnetic pulse Sources

 

Faa : Federal Aviation Administration

 

Foia : Freedom of Information Act

 

Fripon : Fireball Recovery and InterPlanetary Observation Network

 

Geipan : Groupe d’études et d’information sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés

 

Gepa : Groupe d’études des phénomènes aériens

 

Gepan : Groupe d’études des phénomènes aérospatiaux non identifiés

 

Graves : Grand réseau adapté à la veille spatiale

 

Icer : International Coalition for Extraterrestrial Research

 

IHEDN : Institut des hautes études de défense nationale

 

IMCCE : Institut de mécanique céleste et de calcul des éphémérides

 

Janap : Joint Army Navy Air Force Publications

 

LDLN : Lumières dans la nuit

 

Lipf : Laser-Induced Plasma Filament

 

Moc : Mystérieux objets célestes

 

MTI : Moving Target Indicator

 

Narcap : National Aviation Reporting Center on Anomalous Phenomena

 

Nasa : National Aeronautics and Space Administration

 

Nasic : National Air and Space Intelligence Center

 

Noaa : National Oceanographic and Atmospheric Administration

 

Norad : Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord

 

NSA : National Security Agency

 

Odni : Office of the Director of National Intelligence

 

Onera : Office national d’études et de recherches aérospatiales

 

Osi : Office of Special Investigations

 

Ovni : Objet volant non identifié

 

Pan : Phénomène aérospatial non identifié

 

PLT : Phénomènes lumineux transitoires

 

Scu : Scientific Coalition for UAP Studies ?

 

Semoc : Section d’étude des mystérieux objets célestes

 

Sepra : Service d’expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques

 

Seti : Search for Extraterrestrial Intelligence

 

SHD : Service historique de la Défense

 

Sobeps : Société belge d’étude des phénomènes spatiaux

 

Sosite : System of System Integration Technology Experimentation

 

Suaps : Society for UAP Studies

 

TTS : To The Stars

 

UAPTF : Unidentified Aerial Phenomena Task Force

 

Ufo : Unusual Flying Objects

 

Usaf : United States Air Force

 

Usdi : Under Secretary of Defense for Intelligence

 

Vasco : Vanishing and Appearing Sources during a Century of Observations

 

Photographie de couverture : © Unsplash – OVNIS : © Youtube

 

Tous droits de traduction, d’adaptation

et de reproduction réservés pour tous pays.

 

© Éditions Michel Lafon, 2023

118, avenue Achille-Peretti – CS 70024

92521 Neuilly-sur-Seine Cedex

 

[www.michel-lafon.com](http://www.michel-lafon.com)

 

ISBN : 9782749956237

 

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